CHAPITRE PREMIER
cette vierge divine à qui je n'inspirais que de répouvante.
« Je souffris longtemps, je souiïris beaucoup, et cependant ce n'était rien encore :
il fallait que cet odieux bonheur de mon frère vint augmenter ma rage. Philippe aussi aimait d'amour cette ravissante jeune Glle ; mais, plus heureux que moi, il était aimé ; plus heureux que moi., il avait l'espérance.
Une fois (oh ! je m'en souviendrai toute ma vie ) j'étais dans une salle obscure ou je travaillais ; eux étalent dans un boudoir voisin ; ils parlaient à demi-voix, ils causaient d'amour partagé, de mariage ; il me fallut fuir, fuir sur-le-champ, quitter le château, quitter le pays, m'en aller bien loin, car je les eusse tués... »
Les émigrés tressaillirent tous deux.
— Je vous épouvante, messieurs, reprit André avec uti sourire amer ; voilà ce que c'est que de demander l'histoire d'un malheureux paria tel que moi !
'1 continua :
126 un MAKTIR.
— Depuis ce moment ma vie a ëlc obscure et misérable; quand j'eus quitte le château, j'errai longtemps sans savoir i quel parti m'arréter. Apres bien des traverses, le hasard me poussa dans le village qui est ici tout près ; un maître d'école qui l'habitail m'offrit de l'aider dans ses modestes fonctions et j'acceptai. A sa mort j'obtins la faveur de lui succéder. J'ai choisi pour compagne de ma solitude une femme ignorante et grossière, peu remarquable elle-même par sa beauté ; j'ai été la cbercber au sein de la plus profonde misère, afin qu'elle n'ait jamais à se plaindre de m'avoir beaucoup sacrifié. Mon seul plaisir est de venir, aussitôt que mes occupations me le permettent, me promener dans ces endroits déserts. Je me trouve à l'aise en présence de cette grande et sublime nature qui, elle du moins, ne m'a jamais reproché ma laideur.
André avait terminé son récit; on continuait à gravir avec ardeur la falaise derrière laquelle on devait trou ver VJnse-av^^Épaves.