‹ La roche-tremblante (volume 2)Chapitre 104 sur 116 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Des clameurs confuses, mêlées h des détonations d'armes à feu, se firent entendre plus distinctement.

André écouta de nouveau.

— Attendez -moi ici, dit-il enfin, et restez dans une immobilité complète jusqu'à mon retour. Je vais me mêler aux douaniers; j'espère encore qu'il s'agit seulement d'une affaire de contrebande, et que cette alerte ne vous concerne en rien.

En disant ces mots il gravit rapidement la falaise en s'aidant des herbes et des arbustes qui croissaient ça et là, et il disparut bientôt derrière la crête du rocher. Les coups de feu, les cris redoublèrent; au bout d'un moment une ombre se glissa silencieusement vers les deux étrangers ; c'était le maître d'école.

— Que Dieu vous protège, messieurs! dit-il; la barque qui vous attendait vient de tomber au pouvoir des douaniers.

— Ah! nous sommes perdus!... André, sauvez-nous 1

Et le jeune voyageur, qui venait, pour la

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première fois de la soirée, de faire entendre sa voix, tomba évanoui sur la verdure.

Le maître d'école se redressa brusqueineot; sous son large chapeau ses yeux dardaient la flamme.

— Qui a parlé? s'écria-t-H; cette voixf...

c'est une femme... c'est... Et vous, ajouta-t-il en s'adressant à l'autre voyageur, qui étesvousdonc?

— Ton frère ! s'écria l'émigré.

En écartant son manteau, il montra à André des traits bien connus d*un beau jeane homme, richement vêtu.

André ne fit pas un mouvement pour ouvrir les bras à son frère. Philippe écarta encore le manteau de son compagnon et laissa voir un visage pâle et délicat.

— C'est Julie ! c'est la femme que j'aimais, que tu as aimée aussi, frère. Depuis ton départ, je l'ai épousée ; la comtesse est morte. Je suis moi-même comte de la Roche ; j'ai acheté une de ces charges qui anoblissent, et j'ai pris le nom de ma femme. André, j'ai

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élë bien heureux, et toi tu as bien souffert; maïs maintenant les rôles sont changes. C'est moi qui implore ; sauve-la ! sauve-nous ! nous sommes à ta merci!

— Et c'est Philippe! l'heureux Philippe, qui est 1&, à mes pieds! dit André avec une amère ironie.

— Qui vive? cria une sentinelle du haut du rocher.

— Nous allons être reconnus ; frère, aie pitié de nous !

— Qui vive ? cria la sentinelle.

Au même instant un coup de fusil partit au sommet du rocher et le douanier appela aux armes. Des cris confus lui répondirent.

Philippe était aux genoux de son frère ; la belle Julie de la Roche, toujours évanouie, restait étendue sur le gazon. André, sombre et muet, contemplait cette scène avec un sang-froid effrayant.

— André, ils vont venir, répétait Philippe avec angoisse; ils nous ont vus, j'en suis sûr. André, il y va de l'échafaud pour elle et pour

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moi; sauve-nous. Je n'ai jamais été cruel pour toi, frère ; j'ai plaint ton sort du fond de mon âme. Souvent la pensée de tes souffrances est venue troubler mon repos, ma prospérité. Après ton brusque départ, je t'ai fuit chercher partout pour t'offrir des secour-s et des consolations; tu Tas dit, André, je ne suis pas méchant, je t'aimais, je t'aime encore; oh ! sauve-nous.

Les voix de douaniers se rapprochaient; des ombres s'élevaient une à une sur la hauteur et disparaissaient dans le chemin creux qui conduisait au bas de la falaise.

— André, reprit le comte éperdu en montrant à son frère la jeune femme qui coni< mençait à reprendre ses sens, tu ne seras pas assez cruel pour laisser périr cette charmante créature, la fille de notre bienfaitrice, ta sœur! Regarde, oh! regarde comme die est belle 1

— £fie l'est trop , répondit l'impitoyable André.

— Par ici! par ici! s'écrièrent les douaniers,

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qui venaient de découvrir les voyageurs.

— Frère , salive-nous ! reprit Philippe à voix basse.

— Au nom de votre père, que vous avez tant aimé ! ajouta la comtesse en élevant vers lui ses mains tremblantes.

Cette prière produisit sur le maître d'école lin effet électrique.

— Cette femme a iVappé juste, dit-il brièvement. Ce ne sera pas vainement qu'on aura invoqué le nom de celui qui a été mon seul ami sur la terre... Suivez-moi donc.

Il était temps. Au moment où André achevait CCS paroles, les gens qui les cherchaient étaient déjà près d'eux. Prompt comme Féclair, il saisit la comtesse dans ses bras nerveux , fit signe h Philippe, et tous les trois s'élancèrent dans un ravin obscur où ils disparurent; puis ils gagnèrent un bois voisin et ils entendirent les cris impuissants des douaniers qui avaient perdu leurs traces.

— J'espère que je n'ai pas été reconnu, '^■^ \ndré en d^osant son fardeau au pied

d'un chéoe séculaire qui projetait une ombre épaisse autour de lui. Il importe h votre sûreté que les gardes-côtes de Sainte-Marie ne sachent pas qui j'états.

11 passa la main sur son front et aspira lentement Pair balsamique de la nuit. Puis il chercha la main de Philippe et il lui dit de cette voix déchirante d'un fou furieux qui, au moment où il sort de son accès, s^aperçoît qu'il acruellcment frappé une personnechère:

— Il faut me pardonner, frère, si un moment je me suis abandonné à l'idée d'une basse et horrible vengeance. Cette existence de paria, ces souffrances continuelles m'aigrissent quelquefois, me rendent bizarre, cruel, inexplicable. Il y a des instants ou je me sens une haine frénétique contre tout ce qui est beau, tout ce qui est heureux, tout ce qui ine rappelle mon infortune et ma laideur... Mais cette rage impuissante tombe vite ; puis je pleure, frère, je pleure comme maintenant, car je ne suis pas né mauvais, et ma haine n'est que du désespoir.

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