‹ La roche-tremblante (volume 2)Chapitre 107 sur 116 · CHAPITRE U. ili · texte numérisé non relu

CHAPITRE U. ili

les parents ne peuvent payer, et le peu d'argent que vous gagnez vous l'employez à acheter des livres* Si maintenant vous vous mettez à. loger les passants...

André rougissait et pâlissait tour à tour, Philippe se leva et dit à Marianne :

— Si vous consentez k recevoir le prix de votre hospitalité, madame, vous n'aurez pas à vous plaindre de nous. Seulement, par pitié, ayez soin de cette jeune dame !

Marianne ne comprenait pas encore comment la mince et frêle personne en costume d'homme qu'on lui désignait pouvait être une femme ; mais elle comprit mieux la pièce d'or que Philippe lui avait glissée et elle fit une profonde révérence.

En même temps Philippe sentit une grosse larme tomber sur sa main, et André laissa échapper un sanglot douloureux.

Marianne, stimulée par For et saisie tout à coup de ce respect que le pauvre ne peut s'empêcher de ressentir pour le riche, se mit h l'œuvre avec autant de bonne volonté

qu'elle avait montré auparavant de répugnance et de mauvaise humeur.

Madame de la Roche fut transportée dans la chambre voisine, où elle ne tarda pas à trouver ce sommeil lourd qui résulte d'une fatigue extrême. Quant h Philippe, malgré ses angoisses, il consentit à prendre part au repas que Marianne était en train de préparer. A force de raisonnements, André paraissait être parvenu à faire rentrer un peu' d'espérance dans le cœur de son frère, quand tout h coup une voix joyeuse qui chantait une chanson de marinier se fît entendre près de la maison ; puis deux ou trois coups furent frappés sans façon à la porte. Philippe pâlit, André lui-même laissa échapper un geste d'inquiétude. Marianne seule conserva sa tranquillité et dit avec une satisfaction naïve :

— Ah! ah! voilà Jérôme Du pré qut vient causer un peu, comme il fait chaque soir, et nous apporter des nouvelles.

— Quel est cet homme? demanda le comte.

— Un jeune douanier, répondit André

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avec un embarras visible, le plus rusé des gardes-côtes ; je crains...

— Holà donc ! dit une voix au dehors ; vous n'êtes pas couché pourtant, M. André... Eh bien ! Marianne, ne voulez-vous pas entendre les grandes nouvelles que je viens vous apprendre?

— Il est bien tard, M. Jérôme! dit André à travers la porte.

— Ouvrez ^lonc, Marianne! reprit-on sèchement.

Un nouveau coup plus violent se .fit cntentendre. Marianne se leva; son mari voulut la forcer à se rasseoir ; mais une influence mystérieuse sembla la pousser à obéir aux injonctions de la personne qui s'<nnnonçait avec si peu de retenue. André n'eut que le temps d'entraîner son frère dans la chambre voisine, où était déjà la comtesse, et au même instant la porte s'ouvrit.

Celui qui entra était un jeune homme de belle taille, au visage un peu sournois, quoiaue toujours souriant. Il était en uniforme et

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portait un fusil sur l'épaule, comme s'il venait de faire quelque expédition relative à sa profession semi-militaire, semî-coiDinerciale. Il jeta un regard inquisiteur autour de lui :

— Bonsoir, voisin, dit-il d'un ton jovial, en laissant tomber la crosse de son fusil à terre et en s'appuyant sur la pointe dans l'attitude d'un soldat au repos ; eh bien! eh bien ! vous ne savez donc pas d'où tourne le vent ce soir? Vous êtes là tranquilles tandis que tout le village est sur la côte.. .

— Et que nous importe! dit le maître d'école.

— Entrez, entrez, Jérôme, dit h son tour Marianne avec empressement; venez nous conter cela... Vous prendrez un verre de cidre avec nous... Pauvre garçon, vous avez couru, j'en suis sûre ! Voyez donc comme il est trempé de sueur !

En même temps elle lui présenta un verre rempli jusqu'au bord de la boisson favorite des Normands. André jeta à sa femme un

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regard rempli de colère et de menace, mais la paysanne ne comprit pas.

— Eh mais ! est-ce que Ton m'attendait iei ? reprit le douanier avec un gros rire qu'il voulait rendre malin, en examinant la table; trois couverts ! vraiment, si l'on n'avait pas tant tardé à m'ouvrir lorsque j'ai frappé, j'aurais cru qu'il y en avait un pour moi.

André sentit le besoin de donner le change aux soupçons que laissait entrevoir le jeune douanier.

— A votre service, Jérôme , dit-il avec effort ; ce couvert était destiné à notre voisin Grandter; mais...

"^ Allons, meltez'-vous là, Jérôme, ajouta Marianne avec précipitation en avançant une chaise.

Le front d'André s'était froncé ; de terribles soupçons venaient de s'élever dans son esprit ; mais sa femme ne voyait et n'entendait que Jérôme depuis qu'il était entré dans la maison. Cependant il fallait se contenir, il le fallait & tout prix. La vie de Philippe et

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de la comtesse dépendait peyt-éUre de $a modération et de sa patience.

— Que s'est- il donc passé d^ pAté de la baie? demanda-t-il pendant que M^i^nne s'empressait de placer devant le douanier If morceau le plus friapd du souper.

Jérôme s'était attablé après quelques difficultés. Il répoi^dit la bouche pleine ;

— Des émigrants, 1^. André, toujours des émigrants! Un prince et qne princesse déguisés deyaient s'embarquer cette nuit dai^ l'Anse-aux-Épayes, je les ai dépistés ; barque, rameurs, j'ai tput confisqué comme de véritables marchandises de contrebande. Ce n'est pas là l'embarras, Içs drôles qui étaient dans le bateau se sont défendus comme de vrais loups de mer. Il y avait surtout un bon* homme en cheveux hisses et q^i ni'ayait tout l'aif d'un domestique de bonn^ piaison ; il a voulu résister ; mais spn affaire n'a pa^ été longue, je lui ai envoyé une balle dans ses œuvres vives; et, ma foi...

Un cri étouffé partit de I^ pièoe voisine.

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— Qu'e8t-ce cela? demanda le douanier âvec défiance.

— Rien. Le vent qui fait gémir le volet.

Après un moment de silence^ le douanier

reprit d'un air fanfaron :

— Ouif ma foi, nous avons eu du mal à nous emparer de cette coquille de noit, et pour ma part j'ai été sur le point de recevoir un céup de pistolet à bout portant.

— Oh ! mon Dieu ! dit Marianne avec terreur.

— Rassurez-vous, Marianne, dit Jérômei en souriant, le pistolet n'a pas pris feu, et j'ai jeté à terre d'un coup de crosse celui qui m'avait attaqué.

Il se passait dans le cœur d'André une lutte sourde et douloureuse. Cependant il reprit avec un calme apparent :

— Et ce prince et cette princesse, ^ommc votis les appelez, sait-on...?

— Je les ai vus pendant que j'étais de faction h la ciAie du rocher Rouge ; ils couraient

*ne si le diable les emportait, et ils ont

g.agné le bois. Eh bien ! M. André, vous me croirez si vous voulez, mais les chiens qu'on a mis sur leurs traces nous ont conduits tout droit devant cette maison, et là ils se sont arrêtés*. •

Le maître d'école s'agita sur sa chcâse et dit d'un ton insouciant :

— C'est moi sans doute que vos chiens ont suivi à la piste ; j'ai justement traversé le bois pour rentrer chez moi.

— Quoi qu'il en soit, reprit le douanier, il ne serait pas impossible qu'on vint ici faire une perquisition cette nuit même, et c'est pour vous épargner, monsieur, ainsi qu'i cette bonne Marianne, l'embarras d'une surprise, que je suis venu vous avertir.

— Et je vous en remercie mille fois, Jérôme, dit la femme du maitre d'école.

-T C'est bien, ajouta André; mais puisque notre tranquillité doit être troublée, vous ne devez pas trouver mauvais que nous désirions être seuls en attendant les perquisitions oflSicielles.

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