CHAPITRE n
— Cela veut dire que je vous ennuie et que vous me mettez à la porte , dit le jeune homme d'un ton insolent en s'essuyant la bouche ; à merveille, voisin ! Et vous, Marianne, continua-t-il en se tournant vers la femme du maître d'école, est-ce que vous me chassez aussi?...
Elle hésita un instant.
— Oh! non, non, Jéràme! s'écria-t-elle.
— Et moi je vous ordonne de sortir sur-lechamp de chez moi, misérable ! s'écria André en laissantéclatersa rage longtemps contenue.
11 s'approcha du douanierles poings fermés, avec un geste menaçant. Jérôme leva la crosse de son fusil. Les deux adversaires étaient braves et robustes. Marianne se jeta entre eux et étendit le bras pour parer le coup dont son mari menaçait le douanier.
— Laissez-le, murmura-t-elle à voix basse, ou je dis tout.
Cette parole calma aussitôt la colère d'André. Il retomba sur son siège et eut à peine '•* ^orce de répéter :
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— S<jipte2 !
— Eh bien ! je sortirai, dit le ëadanîer ftvec une grossière ironie ; maïs je ne quitterai pas seul votre maison. Marianne, continua-t-il en se tournant vers la paysanne, qui se tenait près de lui comme pour le protéger, vous m'avez dit souvent que la vue de cet homme était pour vous un supplice, que le jour où je vous le permettrais, vous l'abandonneriez pour venir avec moi, quand même tous les juges de la terre voudraient vous ea empêcher ! '
— Je vous l'ai juré sur la croix, dit la Normande.
— Venez donc, Marianne, et si vous ne pouvez plus porter de belles robes et des fontanges comme maintenant, au moins vous n'aurez plus nuit et jour devant vous cette épouvantable figure.
André resta immobile; Marianne l'examina un moment, puis elle prit sa cape et se disposa à suivre Jérôme. Celui-ci regardait avec fierté la docilité de cette femme.
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Enfia le maître d'ëcole posa la main sur le bras de Marianne en lui disant d'une voix profondément altérée :
— Dn prêtre nous a unis ; si vous me quittez, vous serez damnée.
Elle ne répondit rien ; mais elle baissa la tête avec une sorte de résignation.
— Marianne, reprit André doucement, je n'ai jamais été dur envers vous ; je vous ai laissée maîtresse de vos volontés; j'ai eu pour vous une confiance sans bornes, et vous en avez abusé. Je vous demande seulement de ne pas me déshonorer aux yeux de tout le village. Songez que l'homme que vous me préférez est ivrogne, brutal, libertin...
— Il est si beau ! soupira-t-elle.
— Marianne, ne me désespérez pas; savez-vous que je serais capable de vous tuer?...
— Eh bien ! tuez-moi, s'écria la paysanne avec un éclat de désespoir ; au moins je ne
verrai plus.
152 UN MARTTft.
— Ah! c'est trop ! dit le maitre d'école.
Il poussa un sourd rugissement. La jeune femme, sans le regarder, prit le bras de JérArae et voulut s'éloigner.
— M. André, dit le douanier d'un ton insultant en ouvrant la porte, cette iemme ne pouvait vous appartenir que par force ; elle ne vous aimait pas. C'était moi, moi seul qu'elle aimait, quand son père et surtout la misère l'ont obligée h vous prendre pour mari. Elle travaillera à la terre s'il le faut, elle vivra de pain noir et d'eau comme par le passé, et ce sort misérable lui plaira plus encore que de partager votre aisance.
Puis il ajouta en baissant la voix :
— Adieu, M. le maître d'école; s'il y a des lois qui puissent forcer Marianne h revenir près de vous, il y en a aussi qui punissent ceux qui donnent asile h des émigrés, et peut-être ce soir vous l'apprendrez à vos dépens!
André ne sembla pns comprendre ces paroles. La porte s'était refermée et le bruit des
CHAPITBS II. 155
pas avait cessé de se faire entendre, qu*il était encore plongé dans le même anéantissement moral. Il restait écrasé sous le poids de la honte, de la colère et de la douleur.
— André! murmuraquelqu'un prés de son oreille.
Il leva lentement la tète et vit, debout devant lui , le comte et la comtesse couverts de leurs manteaux comme s'ils se disposaient à partir.
— J'ai tout entendu, dit Philippe.
André se couvrit le visage de ses deux
mains :
— Une femme que j'avais été prendre dans la fange d'une étable! murmura-t-il ; ce paysan , ce fanfaron , ce fou n'a eu qu'un mot à dire et elle l'a suivi... Elle Ta suivi au premier appel, sans regarder derrière elle, en me maudissant!... Et l'on veut que je sois bon!...
— Frère, as-tu oublié sa menace ? Ils vont venir...
André réfléchit quelques secondes.
151 UN BIÀRttil.
— Tu as des armes et de l'or? dit-il enfin.
— Oui.
— Donne-moi ta bourse et un pistolet.
Philippe lui iremit ce qu'il demandait.
— Que veux-tu faire?
— Frère, dit le malheureux André d'un ton solennel, dans ma funeste condition au sein de l'humanité, je n'ai que deux partis à prendre, le crime ou le dévouement... le vais me dévouer pour toi ; dans quelques heures, vous serez en sûreté à bord du vaisseau anglais, ou il y aura du sang versé, et la justice humaine pourra me condamner avec vous. Suivez-moi...
Philippe voulut questionner son frère, mais il y avait quelque chose de si grave dans les manières du maître d'école, que le comte et la comtesse obéirent sans résistance. Us sortirent de la maison, et s'avancèrent au milieu de l'obscurité avec précaution. Bientôt on arriva à une cabane de pécheur.
— Attendez-moi ici, dit André.
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Il ei^tra 4aps }a maison et reparut bientôt aoeompagné d'un vieillard en costume de marin.
— Durand, lui dit-il d'un ton bref, j'ai instruit tes enfants sans rien exiger de toi, parce que tu étais pauvre ; je t'ai même donné quelque argent quand tn as été malad^...
— C'est vrai, M. André.
— Yeux-tu gagner cette bourse? Elle est pleine d'or.
— Ce n'est pas de refus, dit le pé^eur ; que faut-il faire?
— Il faut conduire ces voyageurs jusqu'au vaisseau anglais qui stationne dans la baie, et cela malgré les douaniers.
— Pes émigrés! Je ne ferai jamais cela, dit le vieillard.
— Tu le feras, ou tu es. mort !
Bff André appuya son pistolet sur la poir trine de Durand.
— Oh! grâce { murmura la comtesse effrayée.
— Durand, continua André sans feire
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attention à cette interruption, ces deux voyageurs sont de ma famille*. • Je suis dans une position désespérée, où je ne reculerais pas devant un meurtre pour les sauver... Fais vite!
Le ton ferme et décidé imposa au vieux marin ; tout habitué qu'il était à braver le danger, il fut e£Frayé peut-être pour la première fois. Il se laissa conduire jusqu'au bord de la mer dans une crique écartée où était sa barque. Elle fut bientôt mise à flot.
— Si tu pousses un cri , si tu fais un signe pour donner l'éveil aux gardes-côtes, répéta André, tu es perdu !
Il se plaça aux côtés du pécheur, qui avait pris sa rame. Il ne le perdit pas de vue d'une seconde ; sa main ne cessa de le menacer du pistolet pendant que la barque s'éloignait de la rive.
Au jour naissant, les voyageurs arrivèrent au vaisseau anglais, où le comte et la comtesse étaient attendus depuis la veille. André