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de ces accès de rage qui troublaient mon repos. En dehors du petit cercle que vous formez toi et ta famille , je suis seul , inconnu sur la terre ; car, tu le sais, la femme coupable à qui j'avais donné mon nom vient de mourir misérablement au fond de son village de Normandie. Laisse-moi jouir de votre bonheur, sans le partager.
Philippe, on ne se doute pas dans le monde
que le plus souvent les brillantes fêtes que tu donnes sont destinées à amuser un frère triste et hideux , caché derrière une tapisserie, d'où il voit les figures souriantes, les toilettes qui brillent aux bougies, les diamants qui ruissellent sur les fronts purs, d'où il entend les sons harmonieux de l'orchestre , les propos charmants des danseurs!... Frère, cela me suffit; je neveux pas risquer de faire s'envoler ce brillant et fol essaim en montrant au milieu de tes fctes mon visage effrayant.
— André, dit Philippe , ta difformité est un ennemi que tu crois invincible parce que
tu n'as jamais osé l'attaquer. André, je t'en supplie, essaye encore...
— A quoi bon? répondit André avec amertume.
£n ce moment l'enfant qui jouait près de lui se leva et demanda d'un petit ton boudeur :
— Mon ami André, quand donc verrai*je ta figure ? Quand ôteras-tu ce vilain chapeau que tu gardes toujours devant moi ?
— Jamais, mon enfant.
— André, reprit PhiUppe, pourquoi te contraindre en présence d'Alfred? Tu le vois presque tous les jours, et tu ne l'as jamais embrassé.
— Cet enfant me distrait dans ma solitude, il m'aime peut-être ; je ne veux pas risquer de perdre l'affection de cet ange en lui montrant mes traits!... Mais tu te trompes, Philippe, ajouta-t-il plus bas en souriant, j'ai embrassé mon neveu bien des fois.
— Quand donc, mou frère?
— Quand il dormait.
— Toujours le même, dit le comte tn
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soupirant. Ce soir, tu verras sans doute la fête?
— Oui, de ma cachette ordinaire, répliqua André; sois heureux, frère; soyez heureux, vous tous que le sort a comblés de biens! Maintenant je ne spis plus jaloux.
Le soir, le magnifique appartement du eomte de la Roche se remplit de monde; c'était une brillante cohue de femmes à la mode, de jeunes courtisans, d'hommes célèbres alors dans toutes les spécialités. Les ordres en diamants , les uniformes dorés , les robes laméeà, les aigrettes de perles, produisaient un coup d'œil enchanteur à l'éclat des bougies.
l}é}h la fête était dans tout son éclat; on dansait dans quelques salons ; plus loin l'or roulait sur les tables de jeu. Le comte et la comtess^ë , fatigués d*avoir fait les honneurs de leur maison, se reposaient un moment dans un petit boudoir attenant aux appartements envahis par la foule. Là, en compaornîi» de quelques intimes, on causait au son
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lointain de la musique. Il n'y avait dans ce petit cercle que des personnes graves craignant l'agitation et le bruit. La conversation avait pris des allures sérieuses. On parlait da livre en vogue, les Lettres d'un Solitaire, et chacun renchérissait sur son voisin pour louer celte œuvre littéraire. Les femmes surtout portaient leur admiration jusqu'à Tenthousiasme.
— Quel malheur t disait une jeune baronne, fréle^ pâle et languissante, quel malheur qu'on ne puisse savoir ni le nom ni le rang de l'auteur de ce beau livre! Oh! je suis sûre qu'il a bien dû souffrir! Son ouvrage est écrit avec des larmes.
— Oh ! oui, ma chère, il a bien souffert !
dit la comtesse de la Roche, comme entraînée par ses souvenirs.
— Vous le connaissez donc, Julie ?
— Très-peu, se bâtarde répondre Philippe.
— Oh ! vous me direz son nom ! reprit la baronne avec chaleur; vous me le présenterez, n'est-ce pas, M. le comte ?
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— 11 ne peut être présenté nulle part, madame ; quant & son nom, je ne vois aucun inconyénientàvousrapprendre...Il se nomme André.
— André, répéta un des assistants en s'adressant à Philippe, n'avez-vous pas un frère, comte, qui porte le même nom? N'estce pas ce frère dont Théroïque dévouement vous a sauvé en quatre-vingt-treize?
— C'est lui ! s'écria madame de la Roche.
— Quoi l reprit la baronne en levant vers le plafond sculpté ses yeux languissants, ce M. André, le frère de votre mari, existe encore? C'est lui qui a écrit ces sublimes pages?
A ce nom d'André, le petit Alfred, qui avait voulu voir la fête, et qui, malgré son joli costume de satin, s'était endormi sur un canapé, s'éveilla et dit avec une mutinerie enfantine :
— Pourquoi n'est-il pas là , mon ami André? Pourquoi reste-t-il là-haut enfermé dans sa vilaine chambre obscure, au lieu de
' idre avec nous ?
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— Il est donc ici? demandèrent plusieurs voix.
— Voilà donc le secret de ce personnage mystérieux qui habite votre hôtel? dit un des amis du comte ; nous avions tous entendu parler de cette histoire.
— Et pourquoi ne le voit-on pas? s'écrièrent quelques personnes; la compagnie d'un tel homme doit être pleine d'intérêt et de charme.
— Mais, vous le savez, dit le comte avec un embarras visible, la difformité de mon malheureux frère...
— £h! que fait la difformité, M. le comte, reprît la jeune baronne, dont une rougeur passagère venait animer le visage pâle, quand on a écrit les touchantes Letlres d'un Solitaire, quand on peut invoquer dans sa vie des souvenirs tels que ceux dont vous nous avez parlé? Pour moi, continua-t-elle avec assurance, si je voyais M. André, malgré sa laideur, je lui dirais combien j'estime son caractère et sa personne, je le remercie-
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rais des douces larmes qu'il m'a fait verser.
— Mon bon André, pourquoi ne vient-il pas? répéta le petit Alfred encouragé par la répétition continuelle de ce nom.
— Si je le voyais, moi, disait d'une voix rude un vieil officier général, je lui serrerais la main de la bonne manière, et je lui dirais en face qu'il est un brave homme, quand même il serait plus hideux que Belzébuth !
— Et moi je ferais de lui mon ami, ajouta un jeune artiste, élève de David.
— Oh ! s'il pouvait vous entendre ! dit la comtesse avec un soupir.
— Il a tout entendu, ma sœur, dit une voix vibrante.
Une porte secrète, pratiquée dans la tapisserie, s'ouvrit lentement, et André parut dans la salle. Quand il fut au milieu du cercle, il ôta son chapeau comme pour saluer^ et montra son visage à découvert.
Un profond silence s'établit dans l'assemblée. La stupéfaction et le dégoût se peignirent sur tous les visiages. Quelques dames
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retinrent un cri avec peine et reculèrent leurs fauteuils. Philippe se leva et prit une main d'André :
— Je vous présente mon frère, dit-il avec assurance.
— Notre libérateur, notre meilleur ami, ajouta la comtesse en saisissant l'autre main.
Un silence morne et glacé continua à régner dans le cercle. André jeta autour de lui un regard plein d'une douce malice :
— Excusez-moi, messieurs, si un grain d'amour-propre et peut-être un peu de curiosité m'ont entraîné ici. Je le sais bien, je ne puis être dans cette brillante assemblée qu'un trouble-fétc ; mais pendant que j'étais là, blotti dans ma cachette, ignoré, silencieux, prenant en secret ma petite part d'harmonie, jouissant de la gaieté et du bonheur des autres, j'ai entendu vos souhaits et j'ai voulu tenter l'expérience.
Il s'approcha toujours en souriant vers la baronne, si enthousiaste naguère, et qui.