CHAPITRE II
d'une duègne morose dont la surveillance ressemble à de l'espionnage, la sollicitude k du despotisme jaloux. Aussi Joséphine, toujours en garde contre les autres et contre ellemême, était-elle comme un livre fermé pour ceux qui l'approchaient. Alfred de Kerdren seul, malgré sa légèreté apparente, avait deviné quels trésors se voilaient sous cette mélancolie pudique, et encore on verra plus tard quelle fausse idée il en avait conçue.
La mère et la fille s'avançaient serrées l'une contre l'autre, observant avec une égale curiosité , sinon avec des dispositions égales , l'humble domaine du châtelain de Loch. Madame Labarre était enveloppée d'une grande mante ou joubelinen d'étamine noire à capucbon que le vent semblait vouloir arracher de ses viriles épaules. Joséphine portait encore son costume de pensionnaire , une robe ou plutôt un fourreau , comme on disait alors , de soie bleue avec une ceinture flottante. Ses beaux cheveux blonds, partagés sur le front, étaient retenus par un ruban semblable au
snowd virginal des jeunes Écossaises, et s'échappaient de dessous un petit chapeau de paille. Le vent lutinait la pauvre enfant et exposait indiscrètement aux regards ses mignons souliers noirs à boucles d'argent et ses bas gris à coins brodés. Elle disparaissait parfois tout entière dans les vastes plis de la joubelinen maternelle dont elle se débarrassait en souriant.
Quand Alfred la reconnut au milieu de la foule, il voulut s'élancer au-devant d'elle ; mais la crainte que cette démarche ne fût mal interprétée, et peut-être aussi la conscience de son rang le retinrent. Ce fut seulement quand les visiteurs eurent franchi la grille et pénétré dans la cour qu'il s'avança pour les recevoir.
A sa vue, tous les étrangers se découvrirent avec empressement. Seul, l'officier de la douane, portant le revers de la main à son chapeau galonné, parut enchanté que son uniforme le dispensât à la rigueur de donner cette marque d'égards à un aristocrate.