‹ La roche-tremblante (volume 2)Chapitre 23 sur 116 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

efforts apparents sur la pierre, il lui communiqua un mouvement brusque, suivi presque aussitôt de cinq ou six oscillations lentes et parfaitement sensibles.

Bien qu'ils fussent prévenus, la plupart des assistants ne purent retenir un cri d'étonncment. Quelques femmes se signèrent.

Le jeune seigneur de Tile de Loch prit plaisir pendant quelques minutes à accélérer le mouvement de la Roche-Tremblante ; enfin il quitta sa place en disant :

— Vous voyez comme elle est docile...

chacun de mes bons voisins la trouvera également complaisante. Ils peuvent tenter l'expérience à coup sûr; la pierre n'a aucune vertu occulte pour les hommes.

— C'est-à-dire, monseigneur, que je n'accorde pas cela ! s'écria le tabellion d'un air capable; je puis prouver par des textes authentiques et précis que les pierres de cette espèce servaient également à reconnaître les hommes qui avaient commis quelque grand crime et les femmes pécheresses; or, si la

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Roche-Triemblânte a conservé sa projpriëté à l'égard des femmes, pourquoi ne raurait-elle pas conservée aussi à l'égard des hommes ?

C'est un point qu'il faudrait éclaircir, et je regrette fort que nous n'ayons pas ici un grabd criminel, un parricide, par exemple, ou même un simple assassin. Je serais eu- Heux de in'assUrer. . .

— Vous pourriez fort avoir raison, mon respectable ami, répliqua Kerdren avec un sérieux parfait; malheureusement nous serons obligés de laisser en suspens, pour aujourd'hui, cette question vraiment intéressante.

— La science y perdra beaucoup, grommela le bonhomme, mais il suffit que vous soyez de mon avis, monseigneur; j'en écrirai à mon ami Grandin, conseiller en parlement, à Rennes, et la première fois qu'il lui tombera sous la main un scélérat l*econnu...

oui, oui, il est de la plus haute itiiportance d'éclaircir ce point.

Pendant cette discussion, les assistants

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étaient venus les uns après les autres tenter réprearemiractileuse; maiû sans doute aucun d'eux n'avait sur la conscience de ces crimes affréut que demandait l'honnétc tabellion, car la pierre ne montra aucune velléité d'immobilité. Elle ne se montra rebelle ni à l'officier de la douane ni au chansonnier Benoît^ les deux plus criminels certainement de toute la bande.

— Au tour des dames maintenant ! s'écria Kerdren quand il eut vu ses hôtes fatigués du jeu; voilà le moment redoutable arrivé ; que les belles incrédules prennent garde à elles !

Sur sa recommandation on fit cercle autour de la roche, assez à distance pour ne pas en gêner les mouvements. Pendant ces préparatifs, certains esprits forts riaient sous cape ou échangeaient à voix basse des plaisanteries. Mais la contenance des femmes était toute différente. Bien que quelques-unes crussent seulement sous bénéfice d'inventaire^ selon la piquante expression de la Fontaine, à la vertu ««>wête du talisman, la plupart ne pouvaient

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cacher une sorte d'anxiété. Elles se regardaient les unes les autres, mais sans oser se communiquer autrement que par le regard la répugnance invincible que leur inspirait cette expérience si délicate en public. Deux d'entre elles seulement ne paraissaient pas partager ce sentiment général ; c'étaient madame Labarre et Joséphine. Le^» traits jaunes et ridés delà mère n'exprimaient qu'une vague curiosité. La fille , cherchant à se confondre dans la foule, s'était assise à l'écart. Le visage tourne vers la grève, elle observait d'un air rêveur les lames qui venaient se briser en écume argentée contre le rivage.

— Gomme elle est calme ! pensait Alfred; nous verrons bien si elle gardera toujours sa superbe indifférence!

La première personne qui se présenta pour affronter la terrible épreuve fut mademoiselle Toussaint, la sœur du tabellion ; c'était elle qui avait accepté le défi, et cet honneur lui revenait de droit. Comme nous l'avons dit, elle avait bien près de quarante ans ; et à

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voir sa longue et sèche personne, ses lèvres minces, ses yeux éraillës, ses cheveux d*un blond hasardé auxquels se mêlaient déjà quelques filets gris, on eût pu croire que la vertu avait dû lui être facile. Cependant des bruits avaient couru sur elle à propos de certains clercs vantards qui s'étaient succédé dans l'étude de son frère; ces bruits h la vérité avaient eu tout juste la frivolité nécessaire pour faire dire aux personnes sensées : «t Ce sont des calomnies. « Malgré cela, on remarqua, lorsque la vieille fille s'avança vers l'extrémité du cercle, que son teint était plus pâle qu'à l'ordinaire.

Mais c'était là sans doute l'effet de la pudeur et de la timidité ; car à peine eut-ellc touché la roche, que celle-ci fléchit sans difficulté, et se mit à osciller respectueusement.

— Bravo I bravo ! crièrent les assistants en battant des mains; la pierre a dit vrai... la vertu est héréditaire dans la famille de maitre Toussaint.

— La roche ne pouvait faire moins pour

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la doyenne des vierges du canton ! s'éoria Alfred.

£t pendant que mademoiselle Toussaint se retirait fîère et rougissante pour laisser place à ses compagnes, le clerc Benoit criait plus haut et applaudissait plus fort que tout le monde.

La glace une fois rompue, les autres daines et demoiseltes de la compagnie vinrent suecesssivement tenter l'expérience. Les unes, sûres d'elles-mêmes en apparence, touchaient la pierre d'un air dédaigneux ; les autres, au contraire , la poussaient avec une sorte de désespoir. Mais en dépit des rires ironiques, des sarcasmes décochés à la suite de chaque essai , le roc obéissant recommença pour toutes ses oscillations et ses balancements.

Cette complaisance banale finit par extiter les soupçons d'une majieure partie de l'assemblée.

— Que diable ! grommelait un vieux procureur, il est impossible que parmi tant de femmes, il n'y en ait pas au moins une... Ma

fiUe, passe encore ! mais madeoioiseUe Armande ou Rosette !... la pierre radote.

— J'aurais cru, disait une petite donjon de dix-huit ans à l'oreiUe d'uue de ses compagneS) que madame Langlois ne serait pas aussi lieureuse que nous. . . Je sais des choses . . •

— DëcidëmeQt, concluait un bourgeois célibataire avec us^ gros rijee^voitre Pierre-Tremblante, M. de Kerdrcn, est conune moa petit chien qui saute pour tout le monde.

— Patience i messieurs, patience ! dit Alfred ea pinçant les lèyres.

Résilient madame Labarre et sa iGUe. La mèpe avait observé avec une curiosité marquée les diverses épreuves des autres dames, mais sans témoigner aucun désir d'y prendre part. Quant à J[oséphine, toujours assise à l'écart près de la grille» elle tournait à peine la tête, quand la gaieté des assistants éclatait d'une manière bruyante.

Le tiibellion essaya de décider madame La^ ba]?re à imitiçr ses compagnes.

— F.h bien, voisine, dit-il ei^ brezouiiiiecqi

ne voulez-vous pas tenter fortune à votre tour? Jamais vous n'aurez meilleure occasion de prouver que votre pauvre défunt avait fait un bon choix en vous prenant pour femme!

— Bah ! répliqua la vieille Bretonne avec une grimace en forme de sourire, qu'ai-je à faire de votre pierre du démon? J'ai confiance en Notre-Dame d'Auray et en saint Michel; cela me suffit.

Le tabellion n'insista pas ; mais le malin Benoit savait mieux comment s'y prendre.

— £h! madame Labarre, dit-il de son ton égrillard , savez-vous que si vous refusez de toucher la Roche-Tremblante de rile de Locb, les méchants de Saint-Illec pourront joliment jaser sur votre compte?... On dit que défunt Labarre restait bien longtemps en mer autrefois et que vous n'étiez pas toujours seule à Saint-Illec tandis qu'il frottait les Anglais !

— Qui dit cela? répliqua la veuve avec rudesse : des sots comme toi, vilain singe!

Mattre Benoit supporta l'injure avec une patience stoîque.

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— Écoutez donc, reprit-il, on assure aussi qu'un des plus beaux hommes du pays va souvent chez vous, le soir et qu'il se retire bien tard !

Un rire général accueillit cette saillie, pendant que l'officier de la douane tortillait sa moustache avec colère. Madame Labarre se leva brusquement, moitié résignée, moitié furieuse.

— Maudit polisson! langue de vipère!

murmura-t-elle.

Elle pesa fortement sur la pierre ; mais la pierre ne fit qu'un mouvement imperceptible.

— Diable! reprit Benoit en regardant le douanier, est-ce que vraiment...?

L'officier perdait contenance et jurait entre ses dents.

— Oui-da ! fît la vieille.

Et se posant plus commodément en face de la roche, elle la secoua avec tant de vigueur que rénorme bloc parut prêt & rebondir au DÎed de la falaise ; il conserva ses oscillations

plus d'une minute encore après avoir reçu rimpulsion première.

— A la bonne heure! s'écria-t-on de toutes parts ; voilà qui lave suffisamment l'Iionneur du brave corsaire de la Manche !

— J'aurais bien voulu voir! dit la veuve avec fierté en regagnant sa place.

Il y eut un moment de repos, après cette victoire signalée de madame Labarre.

— Une personne encore n'a pas subi l'épreuve ! dit une voix.

— C'est mademoiselle Joséphine Labarre.

— Il est vrai ; mais à quoi bon? dit Alfred de Kerdren avec ironie ; n'est-on pas sûr d'avance du résultat?

— Eh I ne connaissait-on pas aussi d'avance la vertu de ma femme ? demanda un bourgeois d'un air piqué.

— Et celle de ma fille? murmura un autre.

— Joséphine veut sans doute se singula* riser encore ! remarqua d'un ton doucereux une amie de mademoiselle Labarre.

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