CHAPITRE IV
COUCOU qui indiquait la marche du temps.
La plupart des défenseurs du château s'étaient endormis; d'autres causaient à voix basse.
Par intervalles, Gonan sortait pour aller rele« ver les sentinelles qui veillaient dans la cour et à divers postes autour de la maison. Mais ces mouvements ne pouvaient tirer Alfred de ses méditations ; il restait toujours immobile et silencieux. Les paysans le croyaient endormi lui-même, quoique ses yeux fixes et grands ouverts reflétassent la flamme du foyer.
Une fois cependant il sortit de sa rêverie.
Un homme âgé, ayant l'apparence d'un pêcheur, venait de rentrer, après une longue faction à la grille extérieure ; il s'approcha du feu pour sécher ses vêtements transpercés de pluie.
— Mon brave Pierre, demanda Kerdren en s'éloignant pour lui faire place, où est ta barque eu ce moment ?
-— Pas bien loin, monseigneur ; je partais — 'ourd'hui pour aller draguer des huîtres,
118 LA ROGHE-TREHRLANTE.
quand on est venu m'apprendre que les gens de la côte allaient descendre par ici ; alors j'ai jeté le grappin dans l'anse du ruisseau , en face delà Roche-Tremblante... La Geneviève, c'est le nom que, sauf votre respect, je donne à mon bateau, doit y être encore, si, par ce temps de loup, le câblot a tenu bon.
— Eh bien, Pierre, reprit Alfred en baissant la voix, que dirais-tu si l'on te proposait de metU*e en mer et de pousser au large, dans la direction de l'Angleterre?
— Hum ! monseigneur, la mer est joliment en colère... Ensuite il n'y a ni provisions, ni hommes à bord de la Geneviève,
— Deux hommes solides suffiraient avec toi...
— Il faudrait alors qu'eux et moi nous eussions fait le sacrifice de nos vies...
— Si c'était pour moi?
— Pour vous, monseigneur? répliqua le pécheur en se redressant avec vivacité ; si c'est pour vous, la chose est possible... la barque et le maître, tout est à vous... Jean
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et Yvon le Rouge ne demanderont pas mieux que de me suivre... Voyons, faut -il démarrer?
Alfred ne répondit au brave homme que par un serrement de n^ain.
A un froid plus vif, comme i un malaise plus intense, on commençait à pressentir les approches du matin. La plupart des assistants néanmoins continuaient de dormir sur les dalles nues, quand, au milieu de l'espèce de silence qui avait succédé au fracas de la tempête , le son lent et lugubre de la cloche du village retentit dans le lointain. Tout le monde tressaillit; les dormeurs s'éveillèrent.
— C'est le tocsin ! bonne sainte Vierge !
c'est le tocsin! s'écria Yvon en faisant le signe de la croix.
— Oui, oui, ce sont eux ! les voici ! cria-t-on
de toutes parts.
On se leva en tumulte et on saisit avec empressement les fusils.
Alfred, le premier, avait été debout et ''*'"^^it porté la main à ses pistolets; mais là
s'étaient bornées toutes ses démonstrations de résistance. Il restait de nouveau en proie à de douloureuses irrésolutions. Conan courut k lui.
— Quels sont les ordres de monseigneur?
demanda-t-il d'un ton où perçait une ardeur mal contenue.
Alfred resta un moment sans répondre*
— Que faire? dit-il enfin, comme s*il se parlait à lui-même; dois-je laisser tant de gens s'égorger pour ma cause? Cependant je suis en droit de légitime défense. D'ailleurs , ma cause n'est- elle pas celle de la noblesse entière, celle de la royauté ellemême?... Soit, mes amis, ajouta-t-il d'un ton plus ferme en s'adressant à ses partisans; que chacun se rende au poste qui lui a été assigné! Seulement, souvenez- vous de mes recommandations... Ne portons pas le premier coup; contentons-nous de nous défendre... A vos postes donc, et vive le roi!
— Vive le roi ! vive notre bon seigneur!
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crièrent les Bretons en agitant leurs chapeaux à eocarde blanche.
Ils allaient sortir quand on introduisit une grande femme aux formes viriles, au visage bronzé , aux mains calleuses et souillées de goudron. Elle était enveloppée d'une mante de couleur foncée qui ruisselait d'eau.
— C'est la mère Penhoël, dirent plusieurs voix.
— Eh bien! oui, c'est moi, répliqua la virago d'un ton rude; bonjour, les gars !...
fionjour, mon gentil seigneur ! voilà un beau temps et une belle nuit pour faire courir une honnête femme qui a sa réputation à garder ! . . . Mais il faut bien risquer quelque chose pour un si joli petit maître î
— Asseyez-vous, ma bonne mère, dit Alfred sans s'offenser de cette familiarité, vous paraissez bien fatiguée !
— M'asseoir, répéta la batelière , vous ne savez donc pas ce qui se brasse là-bas ? vous n'avez donc pas entendu la. cloche?... Oh!
les ffars, un de vous me prêtera bien son
IK LA ROCa»*TBBiaiJkHTE.
fusil... Je m'en servirai mieux que d'une quenouille... Les gens de la côle yîenneot tout de bon !
— Les avez-Tous vus, mère Penboël? demanda Alfred.
— Si je les ai vus! J'étais là-bas au cabaret du Grand saint Thomds, à boire avec les autres qui ne se défiaient pas de moi. Vers le quart du matin, la vieille Labarre elle-même est entrée brusquement : Il est temps , il est temps ! criait-elle ; allons , les anciens du Tonnanty il faut venger la fille et la veuve de votre capitaine! Aussitôt tous mes marsouins se sont mis à frétiller.
Mais moi, plus leste qu'eux, je me suis glissée dans l'obscurité, je suis accourue à l'endroit où j'avais laissé ma chaloupe, et j'ai joué des avirons, quoique la ra^ fut diablement méchante... Plus d'une fois la lame a pensé me jeter sur la dent du chat et sur la aaumoisey car la nuit était noire ; mais je disais : «t C'est pour mon cher petit seigneur! » et je m'en suis tirée... Au moment