‹ La roche-tremblante (volume 2)Chapitre 35 sur 116 · I CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

I CHAPITRE IV

— Tout le inonde le disait autour de moi là-bas au Grand saint Thomas ! répliqua la mère Penhoël avec assurance.

Le jeune homme tomba sur un siège, et ses pistolets lui échappèrent des mains.

— Et c'est moi qui Tai tuée ! murmurat-il.

Puis , se cachant le visage , il s'efforça d'étouffer des sanglots convulsifs.

— Monseigneur, mon excellent maitre, dit enfin Gonan à voix basse, songez que l'on vous regarde et que Ton pourrait mal interpréter cette faiblesse. •• D'ailleurs nous allons être attaqués et nous ne devons penser qu'à nous défendre.

Alfred tressaillit, passa la main sur son front et se leva.

— Mes amis, dit-il d'un ton ferme, quoique ses traits fussent encore crispés par une émotion poignante, j'ai réfléchi, et décidément je ne souffrirai pas que vous jouiez votre vie contre des gens exaltés et dix fois plus nom-

hrftux que vous... Même dans le cas où nous

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parviendrieus à repousser cette attaque, elle servirait de prétexte plus tard à des haines , à des vengeances dont vous fiairiea par être vietîmes... Laissez moa sort s'accomplir, je l'ai mérité peut-être, et ma eonsciemee me défendb d'engager cette lutte impie».. Oa ne se battra pas.

-^ Mais alors, monseigneur, s'écria Conao, ils vont vous massacrer saos pitié!

— J/y pourvoirai , dit Alfred avec un souriiro amer, et je ne les attendrai pas... Pierre, co]iiliinoa-t*il en s'adressant au vieux pécheur, va préparer ta barque... Dans cinq minutes je te rejoindrai... un de nos gars nous ac-^ compagnera.

— Ce sera moi, monseigneur, ce sera aïoi !

dirent tous les assistants.

Kerdrenles remercia d'un signe affectueux.

— Yvoale Rouge sulSira, dit-il, si toute* fois sa blessure lui permet de travailler à la manoeuvre... le lui dois un dédommagement pour lavoir si> fort maltraité il y a quelques jours.

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— Ma blessure! s'écria Ytod en faisant claquer ses do%ts, voilà pcMir ma blessure!... Que satnt Jean vous assiste, monseigneur!

vous verrez eoeim« neos ailoos manier la Geneviève!

— Mais^ Yvon et moi nous ne pourrons suffire, dit Pierre, si comme , je le présume, nous devons pousser jusqu'aux càtes d'Angleterre ; il nous faudrait un troisième pour. ..

— Le troisième ce sera moi , dit Alfred ; allez vite , le temps presse.

Pierre et son compagnon sortirent précipitamment.

— Monseigneur , monseigneur , reprit Coflan avec désespoir; vous partez quand reanemi approche... On dira que vous avez eu peur.

— Si je le croyais ! fit le jeune gentilhomme en serrant les poings ; mais non, non, Gonan, Oft! sait bien: qu'un Kerdren ne peut être lâche! Allons! le* sort en est jeté... Maintenait, mes amis, continua-t-il en se tournant

les vassaux consternés, ouvrer les portes

VOIK!

128 Là KOOB-

et dispersez-Tons sans retard. Grâee a Fobscurité, TOUS pourrei retourner tranqoUlemeot chez tous... Sachez tous résigiier comme moi aux volontés de la Providence. • .

Séparons-nous ; je le veux !

— Et moi, s'écria Conan hors de lui, je leur défends...

Kerdren eut un mouvement de fierté suprême.

— Ah ! dit-il , mon serviteur croit-il déjà pouvoir m'outrager dans la maison de mes pères?

Mais le vieil intendant était à ses genoux et baignait ses mains de larmes.

— Grâce I pardon , monseigneur, disait-il d'une voix étouffée. Mon dévouement, mon affection pour vous, que j'ai vu naître... Ah ! pourquoi ne suis-je pas mort avant ces mauvais jours?

— Tu es pardonné, mon cher Conan, dit Alfred en le relevant ; je n'ai ni colère , ni haine contre mes plus mortels ennemis, comment en aurais-je contre toi?

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Tous les assistants vinrent successivement serrer la main d^Alfred et lui faire leurs adieux.

— Mes amis , dit le jeune homme avec émotion, je n'oublierai jamais le dévouement que vous m'avez témoigné dans mon malheur. Si jamais la Providence me ramenait dans ce pays et me rendait la fortune de mes pères... Mais il n'y faut pas penser ; l'adversité s'acharne contre moi ; et sans doute elle ne lâchera pas sa proie de sitôt. Néanmoins si nous ne nous revoyons pas sur terre, nous nous verrons sans doute au ciel où, tôt ou tard, se retrouvent les braves gens de toutes les conditions et de tous les rangs.

Les vassaux de l'île de Loch partirent le cœur serré. Bientôt Alfred resta seul avec Conan et Yvonne. La vieille femme, la figure couverte de son tablier, poussait des sanglots déchirants. L'intendant, assis dans un fauteuil, le regard fixe, semblait abimé dans sa douleur. Kerdren mit ses pistolets à sa ceinet jeta son manteau sur ses épaules.

tii-ma

ISO LA ROGHE-nOBlILàNTE.

— A votre toar^ mes amis, dit-il avec une bonté mélancolique en s'adressant k ses fidèles serviteurs , à votre tour de recevoir mes adieux... Vous étiez pour moi comme une famille, en l'absence de celle que j'ai perdue ; aussi je laisse mon modeste héritage à votre garde... Gonan, ajouta-t-il en présentant au vieillard les lettres qu'il avait écrites pendant la soirée précédente , voici des actes que j*ai préparés dans la prévision de ce qui arrive ; l'un est une procuration pour gérer et administrer mes biens; l'autre est mon testament... Tu confieras ces pièces au tabellion Toussaint, et tu te dirigeras d'après ses avis. Quoiqu'il soit timide et irrésolu, j'ai confiance dans sa probité, dans sa gratitude pour ma famille qui l'a comblé de bienfaits... Si je ne reviens plus, ajouta*t-il d'une voix altérée , je compte sur toi pour veiller à ce que mes dernières volontés soient religieusement remplies.

— Oh! vous reviendrez , monseigneur , s'écria k bonhonune dans un élan de don*

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leur; que ferais-je sur la terre si vous ne deviez pas revenir? Quand cette tourmente sera passée, vous retrouverez ici dans votre îte de Loch des jours longs et tranquilles F Vous m'avez constttné le gardien de votre héritage, je vous k rendrai, monseigneur, je vous le rendrai, je vous le promets... Mais ne faites pas attendre trop longtemps votre pauvre serviteur, car il est vieux, et, selon la loi de la nature, il doit partir le premier !

— yâge importe peu devant la mort , dit Alfi^d avec douceur, mais je ne veux pas t'affiiger... Espérons que ce retour aura lieu et qu'il sera prochain... Embrasse-moi, Gonan ; embrasse-moi aussi, ma vieille Yvonne, et souvenez-vous encore de moi quand tous les autres m'auront oublié ! . . .

Les deux vieiUairds le serrèrent dans leurs bras e» pleurant.

— Monseigneur, mon maître, mon enfant, disait Yvonne d'une voix entrecoupée, j'espérais ne plus vous quitter jusqu'à mon dernÎA» joH7y mais ks saints n'ont pas exaucé

ma prière... Oh! la Pierre-Tremblante avait prédit ce malheur !

Ce nom de la Pierre-Tremblante assombrît tout à coup le visage de Kerdrcn. Le jeune gentilhomme allait répondre, quand un tumulte lointain, mêlé de cris, s'éleva au milieu du silence de la nuit.

— Ce sont eux, dit Alfred précipitamment, je ne puis rester ici davantage... Prenez ceci, ajouta-t-il en déposant sur la table une petite bourse de soie à travers les mailles de laquelle on voyait briller quelques pièces d'or ; c'est bien peu de chose ; mais ce sera une ressource pour les moments difficiles.

— Y pensez-vous, monseigneur? s'écria Yvonne; vous priver ainsi quand vous allez entreprendre un long et dangereux voyage...

— Ma main se desséchera avant que je touche à cet argent ! s'écria Gonan ; monseigneur, vous n'avez pu, je le sais, prendre vos précautions d'avance, et vous avez besoin pour vous-même...

— Je suis pourvu ; je vous dis que j'ai tout

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ce qa'il me faut ! répliqua Alfred avec ironie ; mais les cris redoublent et se rapprochent... Adieu, Yvonne I adieu, Gonanl... Priez pour moi.

Il s'enveloppa dans son manteau et s'élança vers la porte.

— Monseigneur!

— Mon enfant!

Alfred se retourna. Conan, blanc comme un suaire, lui tendait les bras; Yvonne, agenouillée, heurtait la terre du front avec désespoir. Le jeune homme, par un geste solennel, leur montra le ciel et disparut.

Cinq minutes après, le petit manoir retentissait de cris et d'imprécations. Une foule avinée , couverte de haillons, trainant toutes sortes d'armes ridicules ou terribles, envahissait les chambres vides, s'étonnait du silence et de l'abandon qui y régnaient . Au milieu de ce tumulte, une vieille femme revêtue d'une longue mante noire , ses cheveux gris épars sur ses épaules, un fusil à la main, e<v.,»«;» comme une furie, fouillant les coins

iU LA ROCIE'^TliraillANTE.

obscurs, sondant les murailles ^ osant ses ongles contre les lambris qui pouvaient eou* vrir une câche secrète. Irritée de Pinutilité de ses recherches, elle frappait du pied, grinçait des dents , et elle répétait avec un accent d'indéfinissable rage :

— Il s'est enfui ! il s'est enfui ! et nous sommes déshonorés!... et nf»! fille n'est pas vengée!

Au même instant une barque quittait silencieusement la rive et gagnait k haute mer, malgré l'agitation emeore redoutable des flots.

Un homme , debout à l'arrière , regardait la terre s'éloigner peu à peu dans la brume.

Pair intervalles, des clameurs féroces, desmalëdictions arrivaient jusqu'à lui malgré le mugissement d«es vagues^ Tout à coup une flamme vive et brillante jaillit dans la diredtion du château^ comme un phare sinistre. Les dévastateurs avaient fait un monceau des meubles du petit manoir^ et, après y avoir mis le feu , ils dansaient à l'entour en poussant des hurlements de joie.

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Ce fut à la lueur de cet incendie, dont le reflet rougeâtre s'allongeait au loin sur les eaux, qu'Alfred de Kerdren quitta en fugitif le domaine de ses ancêtres. Seul, avec deux pauvres pécheurs pour amis, sans argent, sans provisions, sans bagages, il partait pour l'exil dans une frêle embarcation qui semblait, à chaque instant, devoir s'abimer derrière les monstrueuses aspérités de l'Océan.

L*iiiCoifivr.

La révolution avait passé sur la France comme un météore de feu. Au moment où se renoue cette histoire, la nation épuisée par dix années de secousses et de convulsions allait se passionner exclusivement pour la gloire comme elle s'était passionnée jusqu'au délire pour la liberté ; en un mot, on était an commencement du consulat, à cette épode fatigue et d'affaissement, où les haines

de castes s'étant usées par leur violenee même , la patrie se rouvrait enfin aux proscrits.

Dans l'après-midi d'une magnifique journée de printemps , un vieillard se reposait solitairement sur le bord de la mer, à l'extrémité septentrionale de l'ile de Loch, non loin de la Roche-Tremblante. Derrière lui s'étendait l'île verte et riante , avec ses prairies fraîches, ses plantations de chênes, ses monuments druidiques revêtus de mousses et de lierre, ses grèves blanches où couraient les combattants et les huîtriers au plumage bariolé. Devant lui la mer immense et majestueuse, mais calme, reflétait un cîel d'azur et un splendide soleil. Sur cette vaste surface glauque, voltigeaient au loin deux ou trais points bJancs, comme ces papillons couleur de neige qui s'aventurent dans les grandes prairies à la saison desi fleurs ; c'étaient des barqqes de pêche qui manoeuvraient coquettement pour tendre leurs filets. Un S0u£9^e tiède et léger se faisait à peine

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sentir le long de cette oAte toujours si redoutée pour ses tempêtes. Le flux montait et venait frapper à intervalles réguliers les ga^ lets 4u rivage; à mesure quil s'élevait, Tatn BiQspIière se parfumait de ees vives et salines émanations que laissent exhaler les herbes marines dans les périodiques oaoillations de FOeéan.

Mais c'était un simple et naïf épisode de cette grande scène qui attirait exclusivement l'attention de l'inconnu. La vieillesse comme l'enfance est souvent frivole ; le personnage assis près de la petite anse moitié eau douce, moitié eau salée, où se précipitait le ruisseau , semblait concentrer aes regards sur ce coin d^ tableau. On était à cette époque de l'année où les saumons remontent les rivières pour y déposer leur frai ; il s'amusait à ob* server les efforts de quelques-uns de ces beaux piaiîssons dans le but de Aranchir la cascade et d'atteindre le haut de la falaise. Il les, voyait se jouer d'abord à la surface des Bs^ puia tout à coup , ployant en cercle

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leur corps musculeux , se détendre comme par un puissant ressort et rebondir en Fair avec une vigueur extraordinaire. Bien que la falaise fût élevée d'une douzaine de pieds au-dessus du niveau de la mer, quelques-uns des plus robustes atteignaient le sommet du premier coup et disparaissaient dans le courant ; mais la plupart retombaient avec bruit au milieu des vagues, et le soleil faisait rapidement étinceler leurs écailles comme des plaques d'acier poli. Sans se décourager, ils revenaient à la charge, jusqu'à ce qu'un effort désespéré les portât à la cime du rocher où ils devaient trouver les eaux pures et claires, objet de leur envie.

Ce jeu occupait le vieillard depuis longtemps déjà, quand son regard, se tournant distraitement vers la mer, parut enfin se fixer de ce côté. Les barques aux voiles blanches, qui couraient si paisiblement des bordées au large un moment auparavant, fuyaient en déroute dans diverses directions et comme h tire- d'aile. La cause de leur terreur subite

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