CHAPITRE V
semblait être un navire éloigné, dont on n'apercevait encore que les hautes voiles. Néanmoins on pouvait déjà juger que, sans avoir les dimensions d'un bâtiment de guerre, même de la moindre espèce, il était vraiment de taille à effrayer ces pacifiques bateaux de pécheurs.
— Hum! hum ! grommela le vieillard, estce qu'un Anglais oserait venir rAder si près de nos côtes? Voilà les gens de Sainl-Illec qui ont pris chasse... les poltrons! L'Anglais ne parait pourtant pas bien redoutable, et s'ils avaient du cœur... Mais qu'attendre de ces traîtres qui ont été les premiers à lever la main contre leur seigneur et à dévaster sa demeure?
Détournant la tête d'un air de mécontentement, il se remit à compter les sauts des agiles saumons ; mais bientôt la curiosité l'emporta et û ne put résister au désir de voir ce qui se passait en mer. Déjà la scène avait changé complètement. Le navire, dont on pouvait — itenant distinguer les formes massives.
142 LA ROCHi^rHElf^iNTE.
venait de mettra en p^nne et 4a hUser le par; villon espagnol ; les bateaui^ avaient ce^sé de fuir, ils avaient repris leurs allures paisibles et nonchalantes. Une chaloupe, se détachant du pesant navire, se dirigeait vers Tanse dq ruisseau avec toute la rapidité que pouvaient lui imprimer quatre vigoifreu? ra-»
meurs.
— Allons ! ce n'est pas un eQnemî, reprit l'observateur dans lequel le lecteur a sans doute déjà reconnu Coqan, l'ancien intendant d'Alfred de Kerdren ; mais alors qui peut appeler cet honnête commerçant espagnol à l'ile de Loch? Bah! que m'importe, après tout! çontinua-M] avec un accept d'amertume ; je n'entends plus rien au3^ choses 4o ce monde, et je m'en soucie peu.
Cependant, en dépit de lui-même, lie vieillard suivait attentivement les progrès du canot qui s'approchait de plus en plus du rivage.
Gonan était bien différent de ce que pous l'avons vu au commencement de cette his-
toire. II portait toujours son costume breton aux couleurs sombres, et sa physionomie avait eel air de ëigoité grave qui cofryenail à un serviteur de bonne maison. Cependant, une teinte de mélancolie plus sensiUe avait envahi son visage dont les rides étaient aussi plus nombreuses et plus profondes qu'autrefois* Ses longs cheveux avaient entièrement blancbi ; sa haute taille s'était voûtée, et tout en lui annonçait une prochaine décrépitude.
Il avait pris place à l'ombre de deux où trois saules rabougris qui s'élevaient près de Fembouehure du ruisseau ; de là il pouvait observer aiséinent lâis étrangers sans être remarqué lui-même. L'embarcation ne semblait être l'îen de plus que la chaloupe d'un modeste bâtiraient marchand. Outre les quatre rameurs dont nous avons parlé, un homme en costume de matelot était assis à larrière et tenait le gouvernail ; nUais on ne voyait pas d'officier à bord, pas de marchandises,, pas de signaux^ et la mission de ce ^% canot, sur cette càte solitaire et sans
ressources, ne pouvait encore s'expliquer d'une manière satisfaisante.
L'incertitude ne fut pas longue. Bientôt la barque toucha le rivage , le matelot du gouvernail se leva, couvrit sa tête d'un vieux chapeau ciré , et , prenant sur le banc à côté de lui un petit paquet enveloppé d'un mouchoir, il se disposa à descendre à terre. Mais avant de s'éloigner, il serra la main à chacun des rameurs et parut leur faire ses adieux.
Ses compagnons lui rendirent ses marques d'affection, d'un air de tristesse et presque de respect ; puis le matelot franchit avec effort l'espace qui le séparait d'un banc de sable alors à sec, et, pendant qu'il adressait encore à ceux qui l'avaient amené quelques mots d'adieu , le canot , virant sur lui-même, reprit sans retard le chemin de la haute mer.
Il y avait dans ce débarquement furtif suffisante matière au soupçon. Aussi Gonan ne se pressa-t-il pas de se montrer. L'étranger était resté immobile sur la grève , son modeste paquet à la main, suivant des yeux les