‹ La roche-tremblante (volume 2)Chapitre 37 sur 116 · CHAPITRE y · texte numérisé non relu

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marins qui s'éloignaient. Quand ils eurent disparu, il regarda lentement autour de lui avec abattement ; tout à coup il tomba à genoux et resta prosterné contre terre, comme s'il priait avec ferv/eur.

La défiance de Conan ne tint pas devant cet acte de piété que l'inconnu croyait sans témoins, et il murmura avec émotion :

— Ce pauvre diable doit être bien malheureux... Voyons si je ne pourrais pas l'assister en quelque chose.

Cependant par un sentiment de déférence pour la grande affliction que révélait l'action du voyageur , Conan ne voulut pas troubler sa prière et attendit qu'il se fût relevé. Bientôt en effet l'étranger se redressa péniblement; mais quand il fut debout, il ne se pressa pas de se mettre en marche. II promenait toujours autour de lui son regard incertain, comme s'il n'eût su de quel côté porter ses pas.

C'était un homme jeune encore, mais dont i«« 'itigues et les souffrances semblaient avoir

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prématurément détruit la vigueur. Son iront était dégarni de cheveux ; son teint avait une pâleur maladive qui ressortait encore davantage sous sa barbe noire et touffue. Son grossier costume de matelot était dans un état de délabrement digne de pitié. Néanmoins il y avait dans la manière dont il portait ces pauvres vêtements quelque chose de noble et de digne qui l'empêchait d'être ravalé par eux.

Toute sa personne trahissait une grande misère, un profond désespoir; des larmes silencieuses coulaient de ses yeux.

Au bruit que fit Conan en s'approchant, le voyageur tressaillit et passa rapidement la main sur son visage ; puis il se tourna, avec une apparence de regret, vers celui qui venait ainsi troubler sa solitude. A peine eut-il envisagé l'ancien intendant, que son émotion parut augmenter; il rougit, puis il redevint pâle; mais il ne prononça pas une parole.

Conan ne remarqua pas ce trouble causé par sa présence.

— Mon ami, dit* il en français avec dou-

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ceur 9 ce pays est sans doute nouveau pour vous?... Si vous cherchiez quelqu'un auprès de qui je pourrais vous conduire...?

— Je ne cherche personne et personne ne m'attend! répliqua-t-on d'une voix sourde en baissant la tête.

L'honnête vieillard ressentit comme une violente commotion à la poitrine ; le son de cette voix lui avait rappelé celui d'une personne chère que plusieurs années d'absence n'avaient pu effacer de sa mémoire.

— Que Notre-Dame d'Auray m'assiste!

murmura-t-il en attachant sur le voyageur un regard ardent; j'ai cru d'abord... il m'a semblé... mais, non, non, les morts ne redescendent pas sur la terre pour efiErayer les vivants!...

L'inconnu gardait toujours le silence.

— Vous paraissez venir de bien loin? reprit Conan.

— De Flessiogue, où j'avais passé en quittant...

Il s'arrêta brusquement.

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— L'Angleterre? Londres, peut-être? demanda le bonhomme avec vivacité ; ne vous cachez pas de moi; je ne suis ni un sansculotte, ni un pataud, et j'ai deviné tout d'abord que vous aviez émigré... Eh bien, si vous revenez de Londres, par grâce, dites-moî si vous n'auriez pas entendu parler de mon ancien maître, monseigneur Alfred deKerdren, qui n'a pas donné de ses nouvelles depuis près de dix ans?

Conan attendait avec une vive anxiété la . réponse de l'inconnu : celui-ci paraissait hésiter sur ce qu'il devait dire.

— Quand on s'informe des Français retirés en pays étranger depuis le commencement de la révolution, répliqua-t-il enfin, on doit s'attendre à apprendre de cruelles infortunes... J'ai entendu parler, en effet, d'une personne qui portait le nom de Kerdren ; c'était un jeune homme qui donnait pour vivre des leçons d'escrime aux jeunes gentlemen de Londres; il avait à supporter bien des misères...

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