‹ La roche-tremblante (volume 2)Chapitre 38 sur 116 · CHAPITRE y · texte numérisé non relu

CHAPITRE y

— Ce ne peut être lui ! s'écria Gonan ; lui, le chef et rhëritier d'une illustre famille, réduit à un tel abaissement!... Mais pourquoi non? reprit-il avec amertume après un moment de réflexion ; il était sans ressources et il n'a pas voulu... Par pitié, monsieur, ditesmoi tout ce que vous savez de mon malheureux maître! Qu'est-il devenu? £xiste-t-il encore?

— Je sais qu'épuisé de fatigues et de privations, il tomba malade et fut transporté à l'hospice de Chelsea ; c'est miracle s'il a pu résister à tant et de si terribles épreuves.

— Ainsi donc il est bien vrai qu'il est mort, dit le vieillard en portant la main à son front ; malgré moi, je conservais encore un peu d'espérance... Mais plus de doute maintenant...

je ne le reverrai plus ! Mon bon maître, mon enfant, je ne vous reverrai plus ; mon Dieu, ayez pitié de lui !.. . Saint Conan, saint Dour- Ion, saint Michel, priez pour lui !

Et le bonhomme s'assit sur le rivage, k ~ii suffoqué par les sanglots.

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Cette douleur si vraie parut impressionner vivement le voyageur. Son visage s'anima, ses yeux brillèrent; il étendit la main vers Conan, et ses lèvres remuèrent, comme s'il allait parler... Mais une pensée modifia sans doute ce premier mouvement , car il laissa retomber avec abattement son bras le long de son corps en murmurant :

— A quoi bon? Il vaut mieux qu'il en soit ainsi !... laissons faire la destinée !

Après une pause, il reprit :

• — Courage, mon ami; si votre maitre vivait encore pour supporter la faim, le froid , l'abandon , alors seulement il faudrait pleurer sur lui et le plaindre... mais la mort est la fin de tous les maux ; elle ne doit pas laisser de regrets quand elle frappe un malheureux qui a épuisé la coupe des douleurs humaines !

Conan parvint enfin à modérer son affliction.

— Vous avez peut-être raison , reprit-il , car il vaudrait mieux pour un Kerdren être

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couché dans la tombe que de vivre dans une condition indigne de son nom et de sa race I C'était une famille grande et fière, qui n'hésita jamais dans son choix entre un acte déshonorant et une mort glorieuse. .. Mais si tristes que soient vos nouvelles et vos consolations, je vous en remercie ; quoique vous sembliez un peu bizarre, votre voix me rappelle...

Allons! c'est une folie; mais si le pauvre Conan pouvait vous rendre service, ce serait de bon cœur.

— Merci , je n'ai besoin de rien , répliqua l'étranger en relevant le modeste paquet qu'il avait déposé à ses pieds.

Puis il renfonça son chapeau sur ses yeux et boutonna sa grosse vareuse, comme s'il eût fait ses préparatifs de départ. Néanmoins il ne s'éloignait pas encore.

— Vous n'êtes donc pas un émigré qui profite de l'amnistie du premier consul pour rentrer dans ses foyers? demanda Conan avec intérêt.

' Qui vous a dit que je fusse un

émigré? reprît TinconDU avec brusquerie.

II ajouta aussitôt, comme s'il eût senti la

nécessité de donner des explications un peu

précises :

— Je suis un marin de ce pays... j'ai dû le quitter, il y a bien des années, pour quelques peccadilles de jeunesse. Depuis ce temps j'ai vécu tantôt ici, tantôt là, dans une position misérable. Enfin j'ai résolu de revoir la Bretagne, et j'ai trouvé à Flessingue un capitaine espagnol qui a consenti k me jeter en passant sur cette côte , à la condition que je travaillerais à la manœuvre comme niatelot tant que je serais h bord... Vous veuez de voir comme il a tenu sa promesse.

— Très-bien ; mais n'aurait-il pas ai plutôt vous conduire à Saint-Malo ou à **refit, où vous eussiez trouvé aisément un engagement sur les navires du commerce ou sur

ceux de l'Etat ?

— Oh ! l'on n'y met pas tant de façons avec un simple matelot, répliqua le voyageur . d'un ton d'impatience ; Tile de Loch s'est

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