CHAPITRE V
trouvée sur le chemin du capitaine Diego, et on ma débarqué à l'ile de Loch.
— Mais enfin où comptez-vous aller?
L'inconnu nomma, comme au hasard, un
petit port du voisinage.
— Vous en êtes loin encore, reprit Gonan, et vous ne me faites pas l'effet d'être un grand marcheur... D'ailleurs, vous êtes pâle et vous semblez malade ; tenez, votre main tremble (le vieillard avait saisi la main du pauvre étranger), vos dents claquent comme si vous 9viez froid...
— Il est vrai, répliqua le voyageur avec effort , e suis tourmenté d'une fièvre inter- Ibittenie que j'ai gagnée dans les brouillards de l'Ai gleterre. Elle avait disparu à peu près à mon arrivée en Hollande, mais les fatigues de ccv*e dernière traversée l'ont fait reparaître avec une nouvelle force... Mon émo- Mon, en remettant le pied sur cette terre de France, que j'ai quittée depuis tant d'années, a déterminé peut-être un nouvel accès... je
' m<> c<»i|s mal i l'aise ; j'éprouve des vertiges.
154 Lk ROCHB*TRf:UBLANTE.
des frissons*., il faut que je me hâte d'atteindre Saint-Illec, où je pourrai trouver des secours.
— Saint -lUec! répéta Conan avec une sorte d'indignation; Saint-IUec! ce nid de sans-culottes et de jaeobins abominables!...
Allons, ajouta- t-il d*un ton cordial, vous avex l'air d'un honnête garçon, quoique un peu singulier ; et puis vous avez de la religion ; ce ne serait pas un vaurien qui se serait mis k genoux pour remercier Dieu, comme je vous ai vu faire là tout à l'heure, quand vous vous croyiez seul... Enfin, vous m'avez apporté des nouvelles de mon maître, et, si mauvaises qu'elles soient, je ne vous en dois pas moins de reconnaissance. Écoutez-moi donc : je suis gardien d'une habitation qui est tout près d'ici, et qu'on appelle encore le château de l'île de Loch ; venez-y. Yvonne, ma vieille compagne, vous soignera; elle a une excellente recette pour couper la fièvre, sans compter qu'elle connaît Foraison de saint Meen, qui est le saint chargé de guérir
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les fièvres du pays. On vous fera un lit quelque part dans le château, et vous pourrez vous y reposer un jour ou deux, davantage s'il le faut , jusqu'à ee que vous soyez en état de continuer votre voyage... Nous ne vous demanderons rien en retour, Yvonne et moi, que de nous conter encore une fois ce que vous pouvez savoir de notre (^er maître^ car Yvonne l'aime bien aussi, la pauvre vieille ! ... Voyons^ laissez-vous conduire; nous essaye* rons de soulager votre esprit et votre corps qui paraissent également malades...
Le voyageur semblait tout abasourdi de cette proposition. Les sentiments les plus divers se reflétaient sur sa physionomie.
Tout à coup il partit d'un éclat de rire sec, aigu, presque sauvage. Gonan lâcha sa main d'un air fâché.
— Je ne pensais pas, dit-il, qu'une pareille proposition dût à ce point exciter votre gaieté.
L'étranger continuait de rire sans remar- — ir l'impatience du bonhomme.
i56 LA ROCHE-TREMBLAKTE.
— Pourquoi pas? dit-il enfin comme k lui-* même; j>ourquoî ne me présenterais-je pas au manoir de Kerdren en vagabond et en mendiant? Ce coup manquait pour couronner l'oeuvre!
Puis se tournant vers l'ancien intendant :
— Excusez-moi, reprit-il; je vous parais insensé peut-être, mais si vous saviez de quels brusques revirements, de quels étranges contrastes mon existence est remplie ! . • . Ne croyez pas néanmoins que je refuse votre offre ; il ne m'appartient de dédaigner la pitié de personne, je vous suivrai au château de File de Loch , et j'accepterai votre hospitalité.
Gonan l'examinait toujours avec étonnement; il y avait dans le ton de l'étranger une sorte dïronie et d'orgueil blessé qui s'accordaient mal avec sa situation présente.
— C'est inconcevable! dit le vieillard ; plus vos actions et vos paroles sembleraient devoir me repousser, plus je me sens entraîné vers vous... On croirait que vous m'avez jeté un