CHAPITRE VIII
— Je ne peux rester ici plus longtemps.
Étranger désormais dans cette maison, je dois céder la place à ses maîtres véritables... Tu as eu tort de méconnaître leurs droits , Conan , et il faut réparer ta faute au plus tôt... Dans une heure je quitterai File de Loch, j'y suis résolu.
— Y pensez-vous, monseigneur? faible et malade comme vous êtes î . . .
— L'accès ne reviendra pas avant demain soir. D'ici là , j'aurai pu me traîner loin de ce lieu , où le passé contraste si cruellement avec le présent. D'ailleurs ce lit moelleux, qui n'est pas à moi et que j'ai usurpé, me semble rembourré d'épines , et j'ai hâte d'en sortir... Conan, donne-moi mes habits.
Le vieux serviteur résista d'abord ; mais , vaincu par les instances de son maître, il lui présenta la défroque somptueuse qu'il avait préparée.
— Qu'est-ce que cela? dit Kerdren en sou-
"''^nt; veux-tu me rendre l'objet de la risée i. 20
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générale, avec ces oripeaux et ces broderies? Je te demande les vêtements que je portais hier.
^ Ces habits sont pourtant bien à vous , monseigneur; ils étaient dans une chambre où les coquins n'entrè|[*ent pas , lors du pillage du château, et je les ai conservés avec up soin extrême en attendant votre retour...
— Mop ami, rends-moi ipon hun^ble costume de matelot... C'est le seul qui soit en rapport avec ipa fortune.
Mais Conan était aussi obstiné que son maître était fier. Il pria, supplia et finit par jurer que les vétepijspts de la veille avaient été brûlés u par respect pour la famille. »
Cependant Alfred refusant absolument d'endosser rbabit de cour et la veste brodée , for<ïe fut au bonhomme d'aller chercher en gropimelant uq chapeau rond, une grande redingote et un pantalon de chasse d'un aspect mpdcstc» dopt l'émigré s'accommoda de guerre lasae.
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Sa toilette achevée avec le secours de Conan, il essaya de marcher.
Mais ses jambes fléchissaient encore sous lui, la tête lui tournait; il fut obligé de s'asseoir.
— C'est l'effet du premier moment, reprit-il ; bientôt je serai plus fort... Aussi bien on peut venir; on me trouvera sur pied.
En ce moment Yvonne entra et annonça un médecin de Saint-Illec.
— Un médecin ! s'écria Kerdren en rougissant; qui l'a mandé? On sait donc dans le pays que je suis ici?
— Je n'y comprends rien, dit Conan pensif, à moins que... Au fait, monseigneur, il vient fort à propos ; recevez-le, et nous saurons de lui-même qui l'a envoyé.
Alfred y consentit, et aussitôt Yvonne introduisit le docteur. Mais leur curiosité il tous fut promptement déjouée. Le médecin était un jeune homme taciturne, d'as-
ct glacial, et récemment établi dans le
pays, où il connaissait fort peu de personnes.
On l'avait prévenu, disait-il, que ses soins étaient nécessaires au château de Loch, et il était accouru sans autres renseignements.
Ces explications données , il tâta le pouls du malade , lui adressa les questions d'usage, et se mit à écrire une ordonnance :
— Ce ne sera rien , dit-il avec son flegme imperturbable ; du repos , de la tranquillité d'esprit , et la potion que je prescris empêcheront le retour de la fièvre. . . S'il survenait de nouveaux accidents, il faudrait me prévenir.
Puis il se leva, salua profondément et sortit.
— Il n'est pas causeur ! fit Alfred désappointé.
— Bon! bon! il a peut-être ses raisons pour ça, murmura Conan ; néanmoins , on le dit habile, et nous devons songer à nous procurer les remèdes qu'il a ordonnés...
— Conan , demanda Rcrdren avec em-
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barras , penses-tu que cela doive coûter bien cher?
Le vieil intendant regarda son maître.
La pensée qu'un seigneur de File de Loch pouvait être réduit par la pauvreté à se refuser un médicament dont dépendait sa santé, peut-être sa vie , le navrait jusqu'au fond de l'âme.
— Monseigneur , dit-il avec un accent de reproche, si vous ne voulez rien accepter des spoliateurs de votre famille, vous vous souviendrez du moins que tout ce que possède votre vieux serviteur est à vous !
— Et j'accepterais , mon ami , répondit Alfred avec chaleur, oui, j'accepterais de toi sans honte, si une nécessité réelle... Mais tu le^ois , mon cher Conan, j'aurais bien fait de ne pas m'arréter à Loch ; la comparaison du présent et du passé nous torture tous les deux !
Il se cacha le visage dans ses mains et resta quelques instants absorbé dans ses "'"'^sées.
2M LA R^ltE-tllEHfttJlNTE.
Tout h coup un bruit de voix et de pas retentit dans l'avenue ; on s'appelait » on causait en tumulte ; bientôt des explosions d'armei à feu ébranlèrent les échos d'alentour.
— Seigneur Dieu! qu'est ceci? s'éeria
Conan e£Ehiyé<
— C'est sans doute notre ami l'homme de loi qui tient sa promesse, dit Alfred avec amertume ; il aura ameuté les gens de Saint- Illec pour Taider a reconquérir son château.*. 11 aurait pu cependant se dispenser d'amener tant de monde! Ni toi, ni moi« Conan , ne sommes disposés à tent^ une va* leureuse résistance !
En parlant ainsi avee un mélange d'iro^ nie et de tristesse, il s'était levé, avait pris sur la table le petit paquet enveloppé d'un mouchoir, que Conan avait consenti à lui rendre, et qui contenait quelques pauvres objets de toilette , puis il attendit d'un air calme et résigné.
Conan courut à la fenêtre et observa
CllAI»lTilE tilt. flSS
avec tîne vive anxiétë les gens qui appro-^ ebdient.
— Qu'est cela? s'écria-t-il; ils ont des fusils, des pistolets? Est-ce qu'ils oseraient. . .? Mais non, il y a des femmes et des enfants, et puis mattre Gadou avec son bigliiou... Ohl je saurai ce qu'ils veulent ; et s'ils ont de mauvais desseins..* Restez ki, monseigneur; je vais les recevoir !
n descendit l'escalier en courant.
Il y eut des pourparlers à la grille extérieiire du chAteau ; puis un hourra assourdissant se fit entendre, suivi d'une nouveUe décharge d^armes k feu. Au même instant la lourde porte de fer roula sur ses gonds , la foule se précipita dans la cour, envahit les escaliers et les corridors en poussant des eris forcenés.
Le tumulte se rapprocha rapidement; mais, à la porte de la chambre d'honneur, le silence le plus profond succéda à ces trépignements insensés. Alfred , ne sachant fi'îl %Hait être attaqué, restait immobile,
prêt à tout. Enfin la porte s'ouvrît , et Conan parut le premier en s'écriant d'une voix animée :
— Le voici, mes amis!... C'est notre bon seigneur, notre maître bien-aimé... Dieu nous l'a rendu!... Entrez, entrez tous... il sera heureux de vous revoir !
— Vive monseigneur ! s'écrièrent une centaine de voix ; vive Alfred de Kerdren !
Et la foule se rua dans la chambre à la suite du vieil intendant ; c'était la population entière de l'ile de Loch, matelots , pécheurs, laboureurs , avec leurs familles. Ils étaient revêtus de leurs plus beaux habits, et portaient à la main d'énormes bouquets. En un instant Alfred fut entouré, pressé, comblé de caresses. C'était de l'adoration, de la frénésie. Les uns s'étaient emparés de ses mains et les serraient avec force; d'autres baisaient ses vêtements. Tous lui parlaient à la fois, lui prodiguaient les noms les plus affectueux, versaient des larmes d'attendrissement. Les mères, placées aux derniers rangs,