CHAPITRE PREMIER
Et le bonhomme poussa un soupir qui ressemblait à un gémissement.
— Allons ! voilà que tu reviens encore sur un point où nous ne pouvons nous entendre, répliqua Alfred avec une légère expression de mécontentement; tu me reproches toujours le plaisir que je trouve à me mêler aux exercices et aux jeux des garçons du pays ; je t'ai pourtant dit bien des fois, Gonan, que mes ancêtres , les plus anciens, les chefs de ma race, ne dédaignaient pas, dans les siècles passés, de disputer, même k des vilains, le prix de la course, de la lutte, de l'adresse à conduire une barque par un gros temps, et qu'ils ne croyaient pas déroger pour cela...
— Fort bien, monseigneur; vous êtes le maître, comme on dit.. . Mais moi, je ne saurais approuver que le descendant des seigneurs de Kerdren, Legonidec, Saint-Meen et autres lieux, mette la main à la manœuvre sur une méchante barque, comme je vous l'ai vu faire au dernier coup de vent, lorsque êtes revenu de la pêche avec le vieux
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Pierre et le fils k la Madelon, ou bien qu'il consente à recevoir les taloches d'un mateluche tel que Yvon le Rouge , comme vous l'avez fait récemment à la fête de Saint-Illec. — Mais, vieux fou!... Excuse, mon bon Gonan, j'ai tort... C'est qu'em vérité tu ferais perdre patience à un saint avec tes idées exagérées sur ma dignité personnelle. Songe donc que le jour où j'ai manœuvré là-bas au milieu du canal, il y allait de la vie par cette affreuse bourrasque; et si je n'avais pas besogné de mon mieux avec mes deux compagnons, moi, seigneur de Kerdren,Legonidee, Saint-Meen et autres lieux, je me serais noyé comme un benêt et j'aurais servi de pâture aux marsouins... Quant h Yvon, dont j'ai supporté, dis-tu, les taloches à Saint-IUec, je me pique de lui avoir honnêtement rendu la monnaie de sa pièce ; je l'ai même si rudement jeté par terre que le pauvre diable en a encore l'épaule démise... La leçon a dû le rendre très-humble, sois-en sûr ; il apprécie fort peu, je te l'assure, l'honneur qu'il a eu de se mesu-
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rer avec moi, quoique je lui aie abandouné le prix du combat, qui était, si j'ai bonne mémoire, une superbe paire de souliers ferrés,
— 11 suffit, monseigneur, répliqua Conan d'un ton respectueux mais non convaincu, vous savez mieux que moi ce qui est bien...
Mais, ajouta-t-il d'un air mystérieux, pour en revenir à ce que nous disions tout à l'heure, je vous rappellerai que mes dispositions sont prises en cas d'événement... J'ai caché un peu de poudre et quelques fusils dans les caves du château, et si l'on osait venir nous attaquer...
— C'est bon, c'est bon ! nous n'en sommes pas encore là, terrible et belliqueux Conan ! interrompit Alfred avec son insouciance habituelle; mais en attendant que nous usions notre poudre sur les révolutionnaires, je vais en brûler un peu sur les macreuses... Voilà le flot qui monte, et tu sais que la macreuse se cache quand la mer bat son plein.
Celte conversation, comme nous l'avons dit. avait lieu sur une lande solitaire, expo-
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sde au vent impétueux qui soufflait du large et d'où Ton pouvait apercevoir le chenal de rîle de Loch. Au moment où Alfred, après avoir fait h Conan un signe amical, allait s'éloigner pour se mettre en chasse^ le vieillard lui montra deux canots qui, partis du village de Saint-lllec, traversaient le détroit en luttant avec effort contre la marée.
— Eh! monseigneur, dit-il, neseraientce pas par hasard des visites qui nous arrivent là-bas ?
— Des visites? répéta Kerdren en se retournant brusquement.
Mais à cette distance, sa vue n'était pas assez exercée pour reconnaître les personnes qui se trouvaient dans les bateaux; Conau, malgré son âge, réussit mieux.
— Je parierais un flacon de bon vin contre un piché de cidre, dit-il en posant sa main au-dessus de ses yeux pour les garantir du vent et du soleil, que le grand gaillard en redingote noire que j'aperçois dans la première barque est M. Toussaint, le tabellion