‹ La roche-tremblante (volume 2)Chapitre 69 sur 116 · CHAPITRE PREMIER. il · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER. il

— Voyez-vous ça ! grommela Conan ; la vieille aura eu peur du diable!

Alfred était plongé dans les réflexions douloureuses que ce nom venait d'éveiller en lui. Il reprit enfin :

— Je ne sais si des scrupules dont le secret est à moi me permettront d'accepter ce legs.... Mais ce n'est pas tout : quand des sommes si élevées ont été nécessaires pour la conservation de mon patrimoine, ou je me trompe fort, ou M. Toussaint n'était pas assez riche pour faire seul de semblables avances...

— Eh ! qu'en savez- vous? Nous autres gens d'affaires, nous avons tant de ressources!

D'ailleurs, lors même qu'une autre personne, un de ces clients riches qui nous confient leurs intérêts aurait voulu s'associer à moi pour accomplir un acte de justice, en plaçant avantageusement ses fonds, où serait le mal ? Ces avances ont été soldées, capital et intérêts ; les quittances, en règle, sont dans mon étude... Qu'y a-t-il là qui puisse blesser la

di^.licatesse de M. de Kerdren?

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Toussaint parlait avec beaucoup de véhémence.

— Mon vieil ami, de grâce, dit Alfred, ne vous offensez pas de ces objections que le respect de moi-même m'oblige à vous adresser... Je suis pénétré de reconnaissance pour votre dévouement à ma personne ; mais je ne dois pas vous cacher ma pensée... il me semble démontré que l'on veut me faire Faumône du domaine de mes pères, au lieu de me rendre ce qui m'appartient légitimement.

— L'aumône! M. de Kerdren, répliqua le notaire en s'agitant sur son siège, comment avezvous pu employer cette expression ?

L'aumône! eh bien! supposez qu'une personne inconnue, qui croit avoir de grandes injustices à réparer, soit envers votre famille, soit envers vous, ait désiré contribuer secrètement au rachat de vos biens patrimoniaux, où serait le mal encore une fois ?

— Dans ce cas-là, M. Toussaint, je vous demanderais le nom de cette personne, et

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j'examinerais à quels titres elle m'impose de tels bienfaits...

— Jamais, s'écria le notaire en se levant d*un bond, jamais ce nom ne sortira de ma bouche... Je Tai promis; je Tai juré... M. de Kerdren, n'attendez pas cela de moi; c'est impossible !

— Eh bien, alors, dit Alfred avec fermeté en se levant à son tour, je n'écouterai, de mon côté, que les susceptibilités de ma conscience.

Toussaint resta étourdi comme s'il venait de recevoir un coup de massue.

— Monseigneur est encore malade, s'écria Conan avec hardiesse ; la fièvre est revenue, sans doute, et sa tête...

Kerdren sourit :

— Non, mon cher €onan, j'ai toutes mes facultés, et je m'énonce avec netteté... L'honneur me défend d'accepter ces dons d'une personne qui reste dans l'ombre et dont les motifs me sont inconnus; ma décision est irrévocable.

Conan et le notaire étaient consternés.

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— C'est h en devenir fou I reprit Toussaint en se frappant le front ; des comptes si précis, si détaillés... Mais, au nom du ciel! M. de Kerdren, réfléchissez... Même dans le cas dont vous parlez, vous auriez encore des recours considérables à exercer contre le propriétaire de l'île de Loch. L'île a été vendue beaucoup au-dessous de sa valeur ; les revenus se sont considérablement accrus ; eu bonne justice, vous êtes en droit d'exiger un partage, des dédommagements.

— Ni partages , ni dédommagements , répliqua Kerdren d'un ton résolu. Tant mieux pour le nouveau maître de Loch s'il a fait une spéculation heureuse ! je ne prétends pas lui chicaner ses bénéfices.

— Fort bien ! mais pour refuser avec tant de fierté une fortune considérable, vous devez avoir trouvé dans votre exil de puissantes ressources, ou du moins avoir conçu de grandes espérances depuis votre retour ?

— Des ressources ! répliqua l'émigré avec amertume; je puis à peine dire que les habits

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