CHAPITRE PREinER. âl
que je porte soient à moi... Quant à mes espérances d'avenir, ce n'est pas un mystère; aussitôt que je serai guéri de la maudite flèvre qui me dévore, j'irai m'engager comme soldat à la ville la plus voisine. Au premier jour de bataille, je ne serai plus un embarras pour personne...
Le notaire et Conan étaient à bout d'objections, et ils pleuraient en silence.
— M. Toussaint, emportez cet or et ces papiers, continua l'émigré. Puisque vous m'assurez que j'aurais réellement quelques dédommagements à réclamer du propriétaire actuel de ce château, je consentirai à passer ici trois jours encore afin de rétablir mes forces. Ce délai expiré, je quitterai le pays pour toujours, à moins...
— Une condition ? Parlez !
— A moins que d'ici là je n'aie vu l'acquéreur réel du domaine de Loch, et que je n'aie appris de lui-même les motifs de son désintéressement.
— N'espérez pas cela ; je vous l'ai dit,
22 LA ROGHE*TREIIIiLiLIITE.
c'est impossible!... Si vous saviez... Mais pendant ces trois jours nous trouverons sans doute un autre moyen...
— Il n'y en a pas d'autre, M. Toussaint, soyez-en sur.
— Nous verrons... Mais du moins, M. de Kerdren, dit le notaire en baissant la voix, daignez accepter, h titre de prêt, ce sac d'or, dont vous devez avoir besoin... ce sera à moi que vous le rendrez plus tard... Ne refusez pas un vieil ami qui vous supplie...
— Merci, Toussaint ; je n'emprunterai rien que je n'aie la certitude de pouvoir rendre... N'en parlez plus, ce serait m'offenser.
Le légiste reprit le sac en soupirant.
— Il est un point cependant, dit-il avec insistance, sur lequel votre rigorisme se reléchera nécessairement ; c'est au sujet du legs de madame Labarre... Vous n'avez aucune objection valable à élever contre cette restitution , dont vous connaissez la légitimité?
— Vous vous trompez, mon cher Toussaint,
CaAPIfRE PREHICR. S?
répliqua Kei'dren avec mélancolie : tout bien considéré, je n'accepterai pas plus ce don que les autres... J'avais cruellement offensé cette malheureuse mère ; sa vengeance était juste. Plus cette vengeance a été terrible dans ses conséquences pour moi, plus je la bénis !... Vous ne savez pas, Toussaint, continua-t-il d'un air d'égareftient , combien j'étais coupable ! Aussi le remords ne m'a pas laissé un moment de repos... Souvent la nuit je crois voir près de moi la chaste victime de ma déplorable étourderie ! Ici même, la nuk dernière, elle m'est apparue, plus belle et plus touchante que jamais ; elle se penchait à mon chevet comme une divinité consolatrice, et murmurait à mon oreille des mots de pardon... Vous avouerai-je ma faiblesse? J'aurais quitté aujourd'hui ce château, où je suis devenu étranger, si je n'espérais que la céleste apparition viendra m'y visiter encore une fois !
Le notaire était fort ému ; on eût dit un moment qu'il allait parler ; mais un puissant
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intérêt le retint sans doute et il se tut. Alfred reprit bientôt :
— Non, mes amis, la richesse, la considération, le bonheur ne seront plus mon lot...
Tant que je souffre les humiliations, la misère, mes remords me semblent s'adoucir. . . A mesure que je plie sous le faix de cette malédiction prononcée contre moi devant la Pierre-Tremblante de l'île de Loch, il me semble que j'expie plus sûrement mes fautes... Si je redevenais riche et puissant, le remords me tuerait !
Alfred paraissait très-fatigué ; Toussaint crut urgent de lui laisser prendre un peu de repos.
— Allons, M. de Kerdren, dit-il avec cordialité en se préparant à sortir, les difficultés qui nous arrêtent s'aplaniront, je l'espère... Nous trouverons bien quelque biais pour vaincre vos scrupules... Je vous reverrai bientôt, et, j'en ai la certitude, vous serez devenu plus raisonnable.
— Vous savez, M. Toussaint, ce que vaut