CHAPITRE n
sombre, sur le firmnment semé de million^
d'étoiles.
Les deux promeneurs se dirigèrenl vers l'entrée principale. Mais au moment de pénétrer dans la cour carrée, au fond de laquelle était la maison d habiUtion, Conan fil halte encore une fois :
— Monseigneur, dit-il avec véhémence en saisissant la main de son maître, j'ignore ce qui va arriver... Seulement, je vous en supplie , ayez toujours présent à la pensée ce que vous devez à votre rang et au nom que
vous portez.
Alfred voulait lui demander l'explication de cette boutade énigmatique; le bonhomme ne lui en laissa pas le temps. 11 entraîna Kerdren dans cette vaste cour où l'on entendait ça et là de sourds beuglements , des bêleraenU étouffés. Arrivé dans la maison, il souleva un loquet, et ils entrèrent dans une salle basse; M. Bernard, le fermier, soupait avec sa famille et ses domestiques.
A la vue de Conan, et surtout d'Alfred ,
ROCHE-TREMBUHTE. Z.
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tout le monde se leva respectueusement.
M. Bernard, bel homme de trente ans, au visage fleuri et vermeil , aux manières souples et polies, s'avança pour les recevoir.
L'intendant lui dit quelques mots k voix basse.
— Ils ne sont pas arrivés encore , reprit le fermier, et je n'ai reçu aucun avis... Mais, s'il en est ainsi, ils ne sauraient tarder.
— C'est bien, je vais attendre, dit Alfred.
Il monta un large perron de pierre, et
atteignit la terrasse plantée de jeunes tilleuls, d'où l'on apercevait tout le canal et même le village de Saint-IUec sur la rive opposée. II se mit à se promener dans l'allée principale ; Gonan et le fermier s'arrêtèrent à quelque distance pour causer.
Le temps était magnifique ; la brise du soir s'était affaiblie jusqu'aux proportions d'un vent tiède et parfumé. Le flot paresseux battait lourdement la grève. La mer avait cette phosphorescence singulière qu'elle acquiert parfois pendant les chaudes soirées d'été , et
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que les uns attribuent à rélectricité, d'autres à d'innombrables animalcules lumineux ; toujours est-il que le détroit ressemblait h un fleuve de feu. Les rochers , dont le chenal était encombré, formaient comme des pointes sombres qui s'élevaient au centre de plusieurs cercles d'écume. Parfois des masses pesantes glissaient au loin sur les eaux, tandis qu'une voix chevrotante chantait quelque vieille ballade bretonne ; c'étaient des marins, qui revenaient de la pêche et regagnaient le port après une journée de fatigues.
Alfred, les bras croisés sur la poitrine, promenait vainement ses regards à la surface argentée des eaux. Enfin , cependant, il vit apparaître au loin un objet mobile qui semblait se diriger vers la terrasse. On ne pouvait encore en préciser la forme, mais des jets lumineux trahissaient à intervalles réguliers le mouvement de deux avirons. Bientôt il fut facile de distinguer une petite embarcation qui contenait plusieurs personnes; un ^^"♦"lier à l'avant ramait avec activité; à l'ar-
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rière deux voyageurs étaient assis et immobiles.
Ce fut sur ces deux passagers que se porta d'abord Tatlention d'Alfred. La lune, du haut du ciel, versait sur eux en abondance sa lumière pure et nacrée. Aussi, avant même que le canot eût atteint le rivage, Kerdren avait-il reconnu le tabellion Toussaint pour l'une des personnes assises à l'arrière ; l'autre était une femme enveloppée d'un long voile blanc.
L'émigré passa la main sur son front :
— Une femme! murmura-t-il tout pensif; c'est une femme qui me témoignait en secret tant de dévouement!... Qui peut-elle être?... A moins que quelqu'une de ces aimables dames que j'ai connues autrefois dans les châteaux du voisinage...
Et un léger sourire eflSeura ses lèvres à ce souvenir de sa jeunesse.
Cependant la barque avait touché le bord en face de la ferme. Le vieux notaire sauta le premier à terre, mais si malheureusement,