CHAPITRE II
sibles. Elle mit donc à ma disposition les fonds nécessaires , ce que lui permettait la fortune considérable dont elle venait d'hériter. Seulement elle exigea impérieusement que son intervention dans cette affaire fût un mystère pour tout le monde , et je dus lui jurer un secret absolu.
« Mais en nous occupant de votre fortune, nous n'avions garde d'oublier votre personne. Suivant toutes probabilités, vous n'aviez trouvé à l'étranger que des ressources bornées, et nous eussions bien voulu pouvoir vous venir en aide dans votre exil. Malheureusement nous ne réussîmes pas à avoir de vous des nouvelles positives ; les recherches, les informations furent inutiles. La guerre qui existait entre l'Angleterre et la France, les perturbations sociales, les discordes civiles rendaient les communications très- difficiles, sinon tout à fait impossibles. Il nous fallut donc attendre une occasion de réparer envers vous les injustices du sort, si toute*
vous n'aviez pas succombé à la peine.
50 LA ROCHE-TREMBLANTR.
(( Grâce au ciel, celle douleur ne nous était pas réservée. Quand nous avons eu connaissance du décret du premier consul qui ordonnait la clôture de la liste des émigrés et permettait aux proscrits de regagner leurs foyers, nous avons conçu Tespoir que vous ne pourriez résister au désir de visiter votre ancien domaine. Aussitôt les ordres ont été donnés pour vous recevoir; le château a été pourvu de tout ce qui pouvait en rendre le séjour agréable et commode. Nous ne voulions pas mettre Conan dans la confidence de nos projets, de peur que son caractère fantasque., exagéré dans le dévouement, ne se jetât à la traverse. Nous nous contentâmes de lui annoncer vaguement l'arrivée prochaine d'un personnage important qui devait s'établir à Loch ; en réalité, c'était vous, vous seul , qui étiez attendu , et nous comptions sur Conan pour vous y accueillir, sans avertissement préalable , dès que vous paraîtriez.
tt Mais ce n'était pas tout. Il était à crain-
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dre aussi que votre ombrageuse susceptibilitë de caste ne vous fit repousser une intervention étrangère dans vos intëréts» Pour rassurer entièrement une excessive délicatesse , je préparai ce compte où vous avez constaté des irrégularités.,, un chef-d'œuvre, monsieur ! et qui ne vous eût pas laissé le moindre scrupule à une autre époque de votre vie... Mais votre raison a mûri dans l'adversité ; un simple coup d'oeil vous a suffi pour découvrir ce que je croyais impénétrable. Quoi qu'il en soit, cette explication franche et loyale doit avoir Sîjtisfait vos scrupules, et vous ne nous affligerez pas plus longtemps, je l'espère, par un refus dont une fierté mal fondée pourrait seule être désormais la cause.»
Alfred écoutait en silence, les yeux fixés sur Joséphine.
— Croyez ce que vous dit notre ami M. Toussaint, reprit- elle à son tour en joignant les mains; M. deKerdrcn, ne soyez — " -mpitoyable pour moi, pour la mémoire
52 Là ROGaB-TREiaiLAirrE.
* '* , de ma pauvre mère... Tous les maux qui vous ont accablé pendant dix années, et dont j'ai surpris l'aveu dans la nuit que vous rappeliez tout à rheure, tous ces maux sont notre ouvrage... Si vous saviez combien j'ai souffert de cette pensée ! De grâce, rendezmoi le repos ; apaisez les mânes de ma mère qui gémissent au fond de leur tombe ! Pour vous présenter humblement ma demande, je suis revenue dans ce pays où mon nom est haï, méprisé ; j'ai renoncé au vœu solennel que j'avais formé intérieurement de ne me montrer à qui que ce fût dans ce lieu où j'ai été abreuvée de honte... Au moment où je vais retourner, et cette fois pour toujours, à la paisible retraite que j'ai trouvée loin d'ici, après mes malheurs, laissez moi emporter la consolation que d'anciens torts sont enfin effacés ! M. de Kerdren , bon et généreux Alfred, ne résistez pas à mes instances, et je vous bénirai tout le reste de ma vie, et j'appellerai sans cesse sur vous dans mes prières les miséricordes du ciel !