CHAPITRE III
faut encore réussir... Qui vivra verra... jusque-là, attendoQS.
— C'est juste, ajouta la mère Penhoël ; voyons d'abord si la pierre continuera de bouder ainsi qu'elle fait depuis tantôt dix ans... Pour ma part, je le déclare, si la dame de Kerdren parvient à rompre le charme, je la regarderai comme la plus estimable femme de la terre, et je la respecterai comme la grande sainte Anne d'Auray, ma patronne !
— En effet, reprit le vieux pêcheur, ce serait une bénédiction pour la famille de Kerdren et pour le pays, car depuis le jour où la Roche s'est mise en colère, les malheurs sont tombés dru comme grêle sur monseigneur et sur nous autres pauvres gens !
— Tenez, reprit Yvon le Rouge, si je me suis trompé, si je vois de mes yeux la Pierre remuer comme autrefois, je fais vœu d'aller pieds nus en pèlerinage à saint Colomban, et je mettrai à son autel un cierge de deux livres, afin qu'il prie Dieu de me pardonner
82 LA ROCaC-TRKIIBLAftTB.
mes calomnies envers une honnête personne... Mais saint Golomban , ajouta*t-il d'un ton plus leste, n'a pas encore mon cierge; il faudra que j'aie vu et bien vu...
Allons, vous autres, nous n'avons pas de temps à perdre si nous voulons être bien placés. Dans un quart d'heure, il n'y aura plus moyen de se retourner là-bas k la Roche.
L'intérêt était trop pressant pour qu'aucun des interlocuteurs voulût rester en arrière.
Ils se levèrent, et, laissant leurs provisions à la garde des servants, ils se mirent en marche aussitôt.
LA RÉPARATIOIV.
Chemins et sentiers étaient encombrés de gens, hommes, femmes et enfants, qui tendaient au même but. L'annonce du crieur avait fait merveille; les beaux danseurs, les demoiselles en sabots, les lutteurs et coureurs, qui avaient pourtant intérêt à ménager leurs forces pour les jeux de la journée, tout, jusqu'aux ménétriers et sonneurs de Kîiriiîou, suivait le torrent. Le nom magique
de la Roche-Tremblante, de ce palladium de la contrée, de ce monument vivant des légendes locales, avait aiguillonne les plus paresseux et les plus indifférents. Chemin faisant, on rappelait l'antiquité de la Pierre, les vertus étonnantes qu'elle tenait des anciennes fées bretonnes. Quelques vieilles femmes contaient k haute voix certains faits peu connus, et, il faut le dire, peu croyables, qui se rattachaient à son existence. Mais par-dessus tout on se demandait avec anxiété si la Roche allait enfin sortir de son immobilité, et le résultat de l'épreuve, quel qu'il fût, devait avoir pour ces simples Bretons l'importance d'un grand événement.
Quand les notables personnages dont les actions et les paroles nous ont occupé plus spécialement atteignirent la falaise, ils trouvèrent que la foule avait complètement envahi l'espèce d'enfoncement où s'élevait la pierre druidique. Les curieux refluaient jusqu'au bord du ruisseau voisin, et pourtant de tous côtés on en voyait arriver de nouveaux,