CHAPITRE PRIMIER
ignore, et cependant je ne trouve pas encore cette solitude assez profonde; je voudrais pouvoir me cacher aux yeux de tout le genre humain !
— Mais, reprit Témigré avec une émotion qu'il cherchait à dissimuler, pour justifier cette misanthropie, il faut que des chagrins.. .
— Oh! oui, monsieur, j'ai éprouve de cuisants chagrins qui ont commencé aussitôt que je me suis connu, et qui se termineront seulement quand je n'existerai plus.
— Des peines de famille, sans doute?...
— Non, monsieur; les peines de famille peuvent avoir un terme, mais la cause de mes maux durera autant que moi.
~ Mais enfin...
— Vous n'avez donc pas vu mon visage ?
demanda André.
Il s'arrêta, ôta son chapeau, et à la clarté de la lune il montra des traits jeunes encore, mais défigurés par un large signe de naissance qui lui couvrait le visage et lui donnait un aspect repoussant. Les émigrés pousse-
rent un cri et se rapprochèrent vivement l'un de l'autre.
— Voilà refifet que produit ordinairement ma laideur, reprit le guide avec amertume en se hâtant de remettre son chapeau ; vainement j'ai été juste et bon, vainement j'ai cherché à m'élevcr au-dessus du vulgaire par mes connaissances et mes qualités du cœur, je n*ai jamais inspiré qu'antipathie et dégoût. Enfant, je n*ai pas eu de caresses; jeune homme, je n'ai pas eu d'amis. Je me sens entraîné vers la société, et la société m'a toujours repoussé loin d'elle. Mes proches m'ont désavoué ; une femme que j'ai aimée n'a jamais pu penser à moi sans frissonner ; celle que j'ai épousée, et que j'ai été prendre dans les derniers rangs de la société, me maudit, j'en suis sûr, à chaque marque d'affection que je lui donne ; si j'avais des enfants, ils se détourneraient sans doute aussi de moi ! Habitué à être méprisé de tous, j'ai fini par me mépriser moi-même, et cependant...