CHAPITRE PREMIER
11 poussa un profond soupir et se tut. Les deux voyageurs semblaient en proie h une vive agitation. L*un d'eux serra la main d'Andrë en murmurant :
— Pauvre infortuné!
On continua d'avancer à travers la bruyère. La nuit était close ; rien ne pouvait faire craindre une surprise dans ce lieu écarté. Le voyageur reprit, en essayant de maîtriser son trouble :
— Vous m'avez dit qu'un frère avait été la cause principale de vos maux ; ce frère a donc été bien cruel envers vous ?
— Non, monsieur, non, se hâta de répondre le guide; mon frère n'était pas méchant, il avait même un bon cœur. Mais il possédait les avantages physiques dont je suis privé, et, par une sorte de fatalité, tout le bonheur que Je pouvais désirer s'est reporté sur lui... De là une sourde jalousie au fond de moimême ; je lui en voulais des bienfaits que lui accordait le hasard. J'ai été bien puni!
^iC questionneur sembla attendre l'explica-
tion de ces paroles. André appuya la main sur son front et reprit au bout d'un moment :
— L'histoire de mes sensations intérieures et de mes tortures morales serait peu intéressante pour vous, monsieur; je me contenterai donc de vous exposer rapidement les principaux événements de ma triste existence.
(c Je sui& fils d'un pauvre collecteur d'impôts et je suis né dans un village de Picardie. Je n'ai jamais connu ma mère ; elle mourut
peu de temps après ma naissance, et l'on a eu la barbarie de m'apprendre que le chagrin d'avoir donné la vie à une créature disgraciée telle que moi avait contribué à abréger ses jours. Gomme je vous l'ai dit, j'avais un frère plus âgé que moi d'une année. Philippe sembhût être placé près de moi pour faire ressortir davantage ma laideur ; c'était un charmant enfant, espiègle, folâtre, à l'œii bleu ; tout le monde l'admirait, tout le monde l'aimait. Mon père était un hommcjustc et bon, mais à son insu il augmentait mes souf-
CDAPITRE PREMIER. il9
frances secrètes. Souvent il causait avec nous le soir, devant notre tranquille foyer, et involontairement ses caresses comme se^ espérances se reportaient sur l'heureux Philippe. 11 le prenait sur ses genoux, passait la main dans les cheveux blonds et bouclés de mon frère, lui prodiguait les plus douces paroles, l'embrassait avec transport, et quand tout k coup son regard s'arrêtait sur moi qui, debout, silencieux, le cœur gonllé, sem* biais lui reprocher cet amour paternel, il détournait la tête, posait la main sur mon épaule et me disait avec un soupir :
« — Pour toi, André, il te faudra bien des vertus et des mérites pour faire oublier les torts de la nature envers toi ! »
Le maître d'école s'arrêta comme oppressé par ses souvenirs. Les deux étrangers semblaient s'être enveloppés plus soigneusement qu'auparavant dans leurs manteaux, et André les entendait sangloter.
— Merci, messieurs, dit-il avec un accent •^«inétrant; je ne suis pas habitue à la pitié.
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Après un moment de silence, il continua :
— Cet excellent père, qui avait pour moi cette amitié du devoir, cette estime que Ton éprouve pour une saine intelligence et un bon cœur, vint à mourir au moment le plus inattendu. Nous restâmes orphelins, mon frère et moi, sans fortune, sans parents, sans amis, abandonnés à la charité publique.
Nous le pleurâmes bien, messieurs; mais, moi, je perdais plus que Philippe ! Des voisins compatissants nous recueillirent; seulement ils étaient pauvres et ne pouvaient nous garder longtemps. Un jour, en revenant du cimetière^ où j'avais prié pour le seul ami que j'aie eu sur la terre, nous vîmes, & la porte de l'honnête paysan qui nous avait donné rhospitalité, s'arrêter un brillant équipage. Nous regardâmes avec étonnement ; dans cette voiture était une belle dame, accompagnée d*un petit garçon et d'une petite fille à peu près de notre âge ; c'était la comtesse de la Roche, propriétaire d'un château voisin. Elle demanda les fils du col-