‹ La roche tremblanteChapitre 10 sur 24 · LE BIENFAITEUR · texte numérisé non relu

LE BIENFAITEUR

Le temps ûxèpar Alfred de Kerdren lui-même pour terme de son séjour au château de Loch s'écoula tranquillement Grâce aux potions bienfaisantes du docteur taciturne de Saint-lllec, la Bèvre n'avait pas reparu, et, sauf une grande faiblesse, le malade semblait entièrement guéri. Chaque jour, accompagné de Cuiian, il fixait des promenades charmantes dans l'île. Le vieux serviteur lui montrait, avec une complaisance empressée, les lieux auxquels se rattachait pour lui quelque agréable sou-

venir : il rappelait les circonstances qui pouvaient les rendre chers à l'émigré. Il vantait avec moins de chaleur les plantalions magnifiques, les défrichements, les vastes et commodes bâtiments d'exploitation qui étaient l'œuvre du mystérieux acquéreur de Loch ; cependant, il s'arrangeait toujours pour qu'aucun des avantages de cette belle propriété ne passai inaperçu, et il semblait s'efforcer, par tous les moyens d'en rendre la jouissance désirable à son maître. Plusieurs fois même il crut avoir ébranlé ses résolutions, et il s'était hasardé à proposer timidement quelques changements, comme si la volonté d'Alfred eût été encore souveraine ; mais Kerdren lui avait répondu froidement : « Tu sais bien, Conan, que je ne suis plus rien ici !» et le vieillard s'était tù en soupirant.

Néanmoins, partout où il passait, Alfred était traité par ses anciens vassaux comme s'il fût rentré purement et simplement dans les privilèges abrogés de sa famille. Pour eux, en dépit de la révolution et de ses consequences.il était toujours le seigneur de l'île; et cela n'étonnera pas dans un pays où, aujourd'hui encore, le paysan breton donne fréquemment ce titre au modeste gentilhomme qui possède un coin de terre et une ruine où ses ancêtres ont possédé des comtés et des châteaux. Ni Toussaint, ni Conan, ni aucune des personnes employées à l'exploitation rurale n'avaient dit un mot qui put donner un doute à cet égard. On assurait même que M. Bernard, le fermier de l'île, un Normand retors qui n'agissait jamais à la légère, était venu officiellement au château rendre hommage au maître, et prendre ses ordres. A la vérité, on ignorait ce qui s'était passé dans cette conférence, mais la démarche n'était pas moins significative, et la réintégration de M. de Kerdren dans son domaine paraissait constante. Alfred lui-même, soit pour ne pas chagriner Conan, qui le suivait partout, soit pour tout autre motif, n'avait pas cherché à désabuser ces braves gens, et il s'était contenté de sourire tristement quand ils lui exprimaient les espérances que leur inspirait son retour.

Le vieux majordome, cependant, devait bien savoir à quoi

s'en tenir sur ce chapitre. Toussaint était revenu plusieurs fois à la charge depuis l'explication qui avait eu lieu précédemment au château, et il avait renouvelé ses instances ; on n'avait pu rien obtenir (!•' l'héritier deKerdreo, dont l'âme droite dé daignait les faux-fuyants et les arriére-pensées. Mais le calme et la sérénité d'Alfred, qui ne parlait jamais de son départ ; ,iin, avaient donné à Conan une sorte de sécurité ; aussi ne s'attendait-il à rien, quand, vers la fin du troisième jour, au moment du coucher du soleil, la sonnette de son maître l'appela dans la chambre d'honneur.

Il trouva Alfred debout et habillé. Il tenait d'une main le petit paquet enveloppé d'un mouchoir, dont nous avons parlé tant de fois, de l'autre un bâton de coudrier qu'il avait coupé la veille dans un taillis du voisinage.

A la vue de ces préparatifs, dont le sens était si clair, Coûan pâlit :

— Monseigneur, balbutia-t-il, est-ce que vous songeriez...

— Oui, mon cher Conan, l'heure est venue... Je proGlerai de cette belle soirée pour traverser le détroit et le village de Saint- Ulec sans être aperçu ou du moins reconnu, ce qui causerait

rire quelque étonnemenl... Je te laisse le soin de colorer mon absence comme tu l'entendras. Je te charge aussi de mes remercîments pour l'hospitalité que j'ai reçue ici : tu les transmettras soigneusement, soit à Toussaint, soit à toute autre personne...

Conan se redressa brusquement.

— îhous n'en sommes pas encore là, reprit-il; voyons, monseigneur, êtes-vous en effet résolu à partir ce soir même?

— J'y suis résolu.

— alors, reprit le vieillard avec vivacité, je ferai ce qui m'a été expressément recommandé,.. Monseigneur, je vous supplie de prendre patience pendant une heure seulement; passé ce temps, je vous apporterai peut-être des nouvelles qui changeront votre détermination.

— Où vas-tu donc, Conan P

— A Saint-Mec... Me donnez-vous votre parole de ne pas quitter le château jusqu'à ce que vous m'ayez revu?

— Je ne sais si je dois...

— Une heure seulement !

— Eh bien, j'y consens; mais dis-moi du moins...

— Rien, je ne puis rien dire... adieu, monseigneur; vous avez promis!

ïl sortit, et, un moment après, on entendit claquer la grille de la cour.

Demeuré seul, Alfred s'assit près de la fenêtre et tomba peu à peu dans une méditation profonde. Au moment de quitter, peut-être pour toujours, le toit de ses ancêtres, et d'aller affronter de. nouveau les hasards d'une vie aventureuse, il éprouvait le besoin de se recueillir, de se rappeler une dernière fois les jours heureux de sa jeunesse, au lieu même où ils s'étaient écoulés. Bientôt il perdit le sentiment de la réalité présente. La nuit était venue ; c'était à peine si la lune jetait quelques pâles rayons dans la chambre. Conan eût pu dépasser de beaucoup le terme fixé, sans que son maître absorbé dans ses pensées s'en fût aperçu. Cependant, l'heure n'était pas encore écoulée qu'un bruit de pas précipités résonna dans le corridor, et Conan ouvrit la porte. L'obscurité lui fit croire d'abord que la chambre était vide.

— Monseigneur, êtes-vous là? aemanda-t-il avec inquiétude.

— Qu'y a-t-il? que me veut-on? dit Alfred en tressaillant.

Il s'était levé, et sa silhouette se dessinait en noir sur les teintes blanchâtres que projetait la lune.

— Est-ce loi, Conan? reprit-il en poussant un long soupir! oh! quelles délicieuses images se sont enfuies à ton approche; Mais quelles nouvelles viens-tu m'apporter? Puis-je entin te dire adieu et me mettre en chemin.?

— Non, monseigneur; vous avez promis vous-même à M. Toussaint de rester à Loch, si la personne qui a acheté secrètement vos propriétés se montrait à vous, et justifiait son intervention dans vos affaires... Vos conditions sont acceptées; on consent enliu à vous voir.

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— ()iiand donc?

— A l'instant même, si vous voulez me suivre.

— Où nie conduiras-tu P

— A la ferme, où H. Toussaint va se rendre avec cette personne inconnue. — Alfred hésita.

— A quoi bon? dit-il lentement; J'ai accepté mon sort... je garder ma misère... Voyons cependant ce bienfaiteur mo-

qui a tenté de relever nuire maison de ses ruines; je lui •luis des égards et des remerctments I

Il prit le tuas de C.onaii, et tous les deux sortirent du château.

Ils suivirent un moment la grande avenue, puis, tournant a droite, ils - al dans un sentier qui devait les conduire

à la nouvelle ferme. L'émigré était retomi é dans ses réflexions mélancoliques. Au contraire, plus on avançait, plus le vieil intendant donnait des marques d'agitation intérieure. Parfois il grommelait tout lias et s'arrêtait brusquement: puis il se remettait à marcher ave< une rapidité extraordinaire. Alfred ne remarquait pas cette bizarrerie de son compagnon de route. Une fuis pourtant il lui demanda :

— As-tu une idée de la personne que nous allons trouver à la ferme, ami Conan? J'avoue que ce mystère commence à piquer ma curiosité...

— Je... je ne sais rien, mor^/igneur, répondit le vieillard d'une voix étoufl

Et le silence ne fut plus interrompu pendant le reste de la loute.

Bientôt ils sortirent de l'ombrage épais que formaient les plantations, et un admirable spectacle s'offrit à leurs yeux. Ils étaient arrivés à l'extrémité de l'île, du côté du sud. Cette partie, qui était unie et découverte, s'étendait le long du canal, et abritée qu'elle était contre les vents du large, elle se parait de prairies verdoyantes et de magnifiques moissons. Dans une anfractuosité du rivage, on eotreaoyail le village de Loch, son clocher svelte, ses masures au toit de chaume, où brillaient quelques rares lumières, *l enfin son petit port, OÙ quelques pécheurs balaient en ce miment leurs barqur-s, en poussantdes

cris aigus et cadencés comme un chant. En face, s'élevait la nouvelle ferme, avec ses vastes granges, ses somptueuses étables, sa maison blanche et proprette, ses jardins en terrasse, habitation animée et riante que plus d'un bourgeois de nos jours eût préférée au vieux et sombre château lui-même. Derrière la ferme, le bras de mer brillait aux rayons de la lune, et par-delà la mer, la côte du continent se projetait, comme une ligne sombre, sur le firmament semé de millions d'étoiles.

Les deux promeneurs se dirigèrent vers l'entrée principale ; mais au moment de pénétrer dans la cour carrée, au fond de laquelle était la maison d'habitation, f-onan fit halte encore une fois :

— Monseigneur, dit-il avec véhémence en saisissant la main de son maître, j'ignore ce qui arrivera... Seulement, je vous en supplie, ayez toujours présent à la pensée ce que vous devez à votre rang et au nom que vous portez.

Alfred voulut lui demander l'explication de cette boutade énigmatique, le bonhomme ne lui en laissa pas le temps. Il entraîna Kerdren dans cette vaste cour où l'on entendait çà et là de sourds beuglements, des bêlements étouffés. Arrivé dans la maison, il souleva un loquet, et ils entrèrent dans une salle basse; M. Bernard, le fermier, soupait avec sa famille et ses domestiques.

A la vue de Conan, et surtout d'Alfred, tout le monde se leva respectueusement. M. Bernard, bel homme de trente ans, au visage fleuri et vermeil, aux manières souples et polies, s'avança pour les recevoir. L'intendant lui dit quelques mots à voix basse.

— Us ne sont pas arrivés encore, reprit le fermier, et je n'ai reçu aucun avis... mais, s'il en est ainsi, ils ne sauraient tarder.

— C est bien, je vais attendre, dit Alfred.

Il monta un large perron de pierre, et atteignit la terrasse plantée de jeunes tilleuls, d'où l'on apercevait tout le canal et même le village de Saint-IUec, sur la rive opposée. Il se mit à

se promener dans l'allée principale; Conan et le fermier s'arrt'trn-nt à quelque distance cour causer.

Le temps était magnifique ; la brise du soir s'était affaiblie jusqu'aux proportions d'un vent tiède et parfumé. Le îlot paix battait lourdement la grève. La mer avait cette phosphorescence singulière qu'elle acquiert parfois pendant les chaudes soirées d'été, et que les uns attribuent à l'électricité, d'autres à d'innombrables animalcules lumineux; toujours estil que le détroit ressemblait a un fleuve de feu. Les rochers, dont le chenal était encombré, formaient comme des pointes res qui s'élevaient au centre de plusieurs cercles d'écume. Parfois des masses pesantes glissaient au loin sur les eaux, tandis qu'une voix chevrotante chantait quelque vieille ballade bretonne; c'étaient des marins qui revenaient de la pèche >', \, gagnaient le port après une journée de fatigues.

Alfred, les bras croisés sur la poitrine, promenait vainement ses regards à la surface argentée des eaux. Enfin, ceint, II, vit apparaître au loin un objet mobile qui semblait se diriger vers la terrasse. On ne pouvait encore en préciser la forme, mais des jets lumineux trahissaient à intervalles réguliers le mouvement de deux avirons. Bientôt il fut facile de distinguer une petite embarcation qui contenait plusieurs personnes; un batelier à l'avant ramait avec activi'é, à l'arriére aient assis et immobiles.

Ce fut sur ces deux passagers que se porta craoord l'attention d'Alfred. La lune du haut du ciel versait sur eux en abondance sa lumière pure et nacrée. Aussi, avant môme que le caùt atteint le rivage, Kerdren avait-il reconnu le tabellion Toussaint pour l'une des personnes assises à l'arrière; l'autre était une femme enveloppée d'un long voile blanc.

L'émigré passa la main sur son front :

— Une femme! murmura-t-il tout pensif; c'est une femme qui me témoignait en secret tant de dévouaient!... Qui peutelle être?... A moins que quelqu'une de ces aimables dames que j'ai connues autrefois dans les châteaux du voisinage...

Et un léger sourire effleura ses lèvres à ce souvenir de sa jeunesse.

Cependant la barque avait touché le bord en face de la ferme. Le vieux notaire sauta le premier à terre, mais si malheureusement, que son soulier à boucle et son bas noir furent atteints par une lame perfide. Malgré cet accident, il se retournait pour offrir sa main à la dame qu'il accompagnait; mais celle-ci, sans attendre son aide ou celle du batelier, se leva d'un air d'impatience fébrile et s'élança légèrement sur la plage. En apercevant Alfred, qui se penchait au-dessus du parapel avec curiosité, elle s'enveloppa plus soigneusement dans son voile.

— Je ne la connais pas, murmura Kerdren ; je m'étais trompé..- Je m'y perds!

Bernard et Conan s'étaient empressés d'aller ouvrir la porte dune petite voûte qui donnait sur la mer. Après avoir échangé quelques paroles avec les nouveaux venus, ils restèrent en arrière, tandis que Toussaint et sa compagne s'avançaient seuls vers Alfred.

La dame au voile blanc paraissait vivement émue ; son pas était incertain. Elle, si souple, et si légère tout à l'heure, s'appuyaii maintenant sur le bras débile du vieux notaire. Du reste, il était absolument impossible de juger de sa taille ou de ses traits sous l'épais tissu qui les cachait.

Alfred salua poliment.

— Une belle nuit, monsieur de Kerdren! drs îe notaire avec un mélange d'humeur et de déférence, une soirée délicieuse!... mais elle convient mieux aux personnes de votre âge qu'à celles du mien... Ce petit brouillard blanc ne vaut rien pour les catarrhes, et l'eau salée qui s'introduit dans les chaussures n'a jamais eu le pouvoir de guérir les rhumatismes!

— Ce n'est pas moi, moncherToussaint, qui ai choisi le lie 1 et l'heure, répliqua Alfred distraitement.

— C'est vrai, c'est vrai; mais vous avez une volonté si opiniâtre... Ma foi! je ne sais ce qui serait arrivé si une volonté, aussi ferme que la vôtre pourtant, n'eût cédé à la néces-

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site... Enfin vous n'aurez plus désormais de motifs pour partir; vous avez voulu voir la personne qui s'était liguée avec moi pour vous conserver iotacl votre héritage, et, malgré sa répugnance) elle s'est rendue 4 votre désir... elle est devant

vous.

Alfred s'inclina de nouveau.

— J aurais été en effet bien ingrat envers elle, dit-il, si, quelle que soit la détermination que m'inspirera ma conscience, jf n'avais cherché l'occasion de lui exprimer ma reconnais-

.. Il y avait cruauté à me refuser cette satisfaction, et maintenant qu'elle m'est accordée, je me vois dans la nécessité de me montrer plus exigeant encore.

Il s'interrompit, espérant que la dame préviendrait son désir. Elle ne bougea pas.

— J'ignore, continua Kerdren en l'examinant de son œil pé- :it, le nom et le rang de ma bienfaitrice : j'ignore surtout

à quels titres elle a cru devoir m'offrir son dévoùment et ses es"... Elle me cache jusqu'aux traits de Sun visage. Cette fois, l'inconnue fit un mouvement comme si elle allait parler; mais ce fut seulement après un assez long intervalle qu'une voix faible et comme brisée s'éleva derrière la gaze du voile.

— Monsieur de Kerdren, disait-on, à quoi vous servirait de connaître mon nom et ma personne ? Sachez seulement qu'en

M. Toussaint à la conservation de vos biens, j'ai cru acquitter une dette sacrée; c'est moi qui vous devrais merctments si...

— Grand Dieu!... cette voix! s'écria Kerdren hors de lui; me... mademoiselle... par pitié, ne vous jouez pas de moi

plus longtemps, y ai êtes- vous? Au nom du ciel, laissez-moi i : votre visage!

Elle hésita, mais elle finit par lever son voile d'une main tremblante... C'était madame Gervais; c'était la belle et d

;re qui avait veillé Alfred pendant une nuit de fièvre; c'était aussi Joséphine Labarre.

Alfred poussa un cri.

— Elle... Joséphine! balbutia-t-il. Oh! les morts sortent-ils donc du tombeau?.

La jeune femme sourit.

— Je ne suis pas un fantôme, monsieur de Kerdren ; le tombeau ne s'est pas encore refermé sur moi, quoique je sois morte pour le monde, morte pour mes amis comme pour mes ennemis.

— Morte? répéta machinalement Alfred.

— Voilà le secret que nous vous cachions, reprit le notaire en s'avançant à son tour; à la vérité, le bruit de la mort de mademoiselle Labarre se répandit la nuit même de votre départ pour l'émigration, mais il n'en était rien; cette chère enfant put quilter le pays quelques jours après, et elle se rétablit complètement. Néanmoins elle désira laisser croire à Saint- Illec qu'elle était morte en effet; et vous comprendrez cette résolution, qu'elle prit de concert avec sa mère, si vous vous rappelez l'événement qui attira sur elle le mépris des gens du voisinage... Depuis cette époque mademoiselle Labarre a habité Nantes, où elle a vécu très retirée, dans les bonnes œuvres et les prières. Quand par hasard elle vient ici, elle veut toujours être couverte d'un voile épais, comme vous la voyez.

Dans ce premier moment de trouble, Alfred était incapable de comprendre ces explications. Une seule chose lui semblait nette jet précise : Joséphine était vivante.

— Mais alors, reprit-il avec chaleur, c'est vous que j'ai vue à mon chevet pendant ce terrible accès de fièvre... Oh ! je vous reconnais, je vous reconnais I

— C'était moi.

— Je savais bien, s'écria Kerdren transporté, que cette femme divine, ces soins empressés, ces paroles consolantes, tout cela n'était pas un rêve!... Joséphine, vous vous souveneg donc que dans cette bienheureuse nuit, où je croyais déjà que vous et moi nous n'appartenions plus à ce monde, vous m'avez accordé un pardon généreux et complet?

— Mon pardon! monsieur de Kerdren, dit la jeune femme d'une voix vibrante, ne serait-ce pas à moi plutôt d'implorer le

vôtre? Ne sais- je pns quels malbenrs vous ont accablé pendant dix années par le f.iit d'une personne... que je d >is aimer et i 1er malgré ses fautes? lue injure, fatale dans ses

s, m;iis frivole dans son principe, méritait-elle une aussi longue, une aussi dure punition P Oui, c'est à moi de m'humilier devant vous, monsieur de Kerdren, c'est à moi de vous supplier...

— Ce n'est pas tout, interrompit l'émigré emporté par ses ::irs: dans cette nuit délicieuse dont chaque circonstance

est gravée là... vous avez prononcé, Joséphine, des paroles Lien chères à mon cœur! Vous ave: dit... oh! cet aveu, si plein pour moi d'espérances, était il aussi une réalité? Mademoiselle Labarre baissa les yeux et rougit.

— Il y aurait eu de l'inhumanité, murmura-l-elle, à blesser

un pauvre malade que transportait la fièvre...

— C'est donc là que commence le rêve? répliqua Kerdren ta accent de profonde tristesse; j'avais cru entendre de

votre bouebe... Pourquoi m'avez-vous désabusé?

Ils se turent tous les deux. Le notaire Toussaint, qui n'avait i rdu un mot de cette conversation, crut devoir inter-

venir:

— Vous comprenez maintenant, mon cher Alfred, reprit-il d'un ton affectueux, combien vos scrupules sont mal fondés

Ivous ri fusi zd'accepterla restitution de votre patrimoine;

impie et rigoureuse. Madame Labarre, qni

avait soulevé la population contre vous, s'est repentie de ses

violences quand elle a pu en mesurer froidement la terrible

témoin de ses remords, et j'ai encouru tout mon pouvoir sa résolution de compenser dans son testament le dommage qu'elle vous avait causé. Api es sa mort, sa noble ti le a voulu que la réparation fût plus complète encore. v domaine était ilors en vente; elle imagina de l'acheter, afin de vous le rendre quand les temps seraient devenus plus

les. Elle mit donc à ma disposition les fonds nécessaires, ce que lui permettait la fortune considérable dont elle venait

'ter. Seulement elle exigea impérieusement que son in-

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tervention dans cette affaire fût un mystère pour tout le monde, et je dus lui jurer un secret absolu.

« Mais, en nous occupant de votre fortune, nous n'avions garde d'oublier votre personne. Suivant toutes probabilités, vous n'aviez trouvé à l'étranger que des ressources bornées, et nous eussions bien voulu pouvoir vous venir en aide dans votre exil. Malheureusement nous ne réussîmes pas à avoir de vous des nouvelles positives; les recherches, les informations furent inutiles. La guerre qui existait entre l'Angleterre et la France, les perturbations sociales, les discordes civiles rendaient les communications très difficiles, sinon tout à fait impossibles. Il nous fallut donc attendre une occasion de réparer envers vous les injustices du sort, si toutefois vous n'aviez pas succombé à la peine.

« Grâce au ciel, cette douleur ne nous était pas réservée. Quand nous avons eu connaissance du décret du premier consul qui ordonnait la clôture de la liste des émigrés et permettait aux proscrits de regagner leurs foyers, nous avons conçu l'espoir que vous ne pourriez résister au désir de visiter votre ancien domaine. Aussitôt les ordres ont été donnés pour vous recevoir; le château a été pourvu de tout ce qui pouvait en rendre le séjour agréable et commode. Nous ne voulions pas mettre Conan dans la confidence de nos projets, de peur que son caractère fantasque, exagéré dans le dévoùment, ne se jetât à la traverse. Nous nous contentâmes de lui annoncer vaguement l'arrivée prochaine d'un personnage important qui devait s'établir à Loch ; en réalité, c'était vous, vous seul, qui étiez attendu, et nous comptions sur Conan pour vous y accueillir, sans avertissement préalable, dès que vous paraîtriez.

« Mais ce n'était pas tout. 11 était à craindre aussi que votre ombrageuse susceptibilité de caste ne vous fît repousser une intervention étrangère dans vos intérêts. Pour rassurer entièrement une excessive délicatesse, je préparai ce compte où vous avez constaté des irrégularités.-, un chef- d'oeuvre 1 monsieur, et qui ne vous eût pas laissé le moindre scrupule à une autre époque de votre vie... Mais votre raison a mûri dans

l'adversité; un simple coup d'œil vous a suffi pour découvrir ce que ji' croyais Impénétrable. Quoi qu'il en suit, rette explication Franche et loyale doit avoir satisfait vus scrupules, el vous no nous affligerez pas plus longtemps, je l'espère, par un refus dont une fierté mal fondée pourrait seule être désormais la cause ' Alfred écoutait en silence, les yeux fixés sur Joséphine.

— Croyez ce que vous dit notre ami M. Toussaint, repritelle à son tour, en joignant les mains; monsieur de Kerdren,

/ pis impitoyable pour moi, pour la mémoire de ma pauvre mère. Tons les maux qui vous ont accablé pendant dix années, el dont j'ai surpris l'aveu dans la nuit que vous rappeliez toul à l'heure, tous ces maux sont notre ouvrage... Si vous saviez combien j'ai souffert de cette penséel De grâce, rendez-moi le repos; apaisez les mânes de ma mère qui gémissent ai, foi d de leur tombe! Tour vous présenter humblement ma demande, je suis revenue dans ce pays où mon nom est i |'al renoncé au vœu solennel que j'avais formé intérieurement de ne me montrer à qui que ce fût dans ce lieu ou j'ai été abreuvée de honte... Au moment où je vais retourner, et cette f, is pour toujours, à la paisible retraite que j'ai trouvée loin d'ici, après mes malheurs, laissez-moi emporter la consolation que d'anciens torts sont enfin effaces. Monsieur i K rdren, bon et généreux Alfred, ne résistez pas à mes lu- Mao es, ei je VOUS bénirai tout le reste de ma vie, et j'appellerai sans cesse sur vous dans mes prières les miséricordes du ciell

■ ;\ plaintive de Joséphine, son attitude suppliante, ses larmes, sentaient devoir la rendre irrésistible. Pendant qu'elle parlait, Toussaint avait eu recours plus d'une fois à son mouchoir et à sa tabatière. Néanmoins, Alfred restait sombre, rdentes pi ièr< s eussent glissé sur son cœur.

— Non, dit-il enfin d'un ton sec, la dignité de mon nom me défend d'accepter ces bienfaits... Mademoiselle Joséphine La-

s'exagére ses prétendues obligations à mon égard... Qu'elle reprenne ce qui lui appartient selon la loi; je n'ai rien a y prétendre,

Ces paroles avaient été prononcées avec dureté. Joséphine lui jeta un regard plein de douleur et de reproche :

— Ah ! murmura-t-elle, vous n'avez jamais été injuste et cruel qu'envers moi seule !

Et ses larmes coulèrent avec plus d'abondance. Les traits de l'émigré perdirent leur expression farouche.

— Pardonnez-moi ! pardonnez-moi 1 dit-il avec chaleur en lui prenant la main; je ne me montre pas en effet assez reconnaissant de tant d'abnégation... Joséphine, si, ainsi que je l'ai cru un moment, un seul, vous m'aviez aimé comme je vous aime, tout eût pu se réparer peut-être...

Joséphine retira sa main sans répondre.

— Eh ! parbleu I s'écria le notaire avec une sorte d'impatience, il faut être bien aveugle pour ne pas voir...

Un geste rapide de Joséphine lui coupa la parole. Alfred remarqua ce mouvement.

— Qu'y a-t-il, monsieur Toussaint? s'écria-t-il ; parlez, je vous en prie... est-ce qu'il serait possible... Oh ! il faut sortir enfin de cette anxiété terrible!... Joséphine, partout ce qu'il y a de plus sacré, je vous adjure de répondre: m'aimeriez- vous assez pour consentir à devenir ma femme?

— Sa femme, répéta Toussaint avec étonnement, comme si cette pensée ne lui fût pas encore venue; eh bien! de par tous les diables! pourquoi pas? Les temps sont bien changés pour la noblesse, et, de quelque manière que tournent les choses, il faudra s'attendre désormais à voir souvent de pareilles alliances.

Joséphine était vivement agitée; elle avait rabattu son voile sur son visage, et, suffoquée de sanglots, elle paraissait incapable de parler.

— Un mot, de grâce, un seul mot I reprit Alfred avec une violence toujours croissante; Joséphine, ma vie va dépendre d'une parole de votre bouchel

Par un puissant effort de volonté, mademoiselle Labarre par* vint enfin à modérer ces sentiments tumultueux qui lui étaient la voix :

— A quoi bon une pareille question? soupira-t-elle; je n'y

répondrai pas, je ne dois pas y répondre... Que sont mes paspersonnelles en présence des grands intérêts que nous 3 à discuter ici?

— Quoi ! mademoiselle, ne comprenez-vous pas que si mon Donneur m'ordonne de refuser les dons d'une étrangère que j'ai gravement offensée autrefois, je pourrais tout accepter de la femme que j'aime et dont je serais aimé, à qui je donnerais mon nom, à qui je consacrerais toutes les heures de ma vie?

Les yeux de Joséphine brillèrent; ses lèvres sourirent faiblement derrière son voile. Cependant elle répondit en s'efforçant de raffermir sa voix:

— Y pensez-vous, monsieur de Kerdren? vous, le descendant des prt ux et des illustres seigneurs dont les noms sont inscrits aux papes de l'histoire, épouser la fille de l'ancien corsaire LabarreP

— Il faudrait remonter bien des générations de mes ancêti - pour trouver un homme aussi brave et aussi redouté des ennemis dé la France.

— Mais ma mère, Alfred ? Avez-vous oublié ma mère et cette nuit fatale où elle vint, avec une bande de forcenés, porter le pillage et la désolation dans votre demeure?

— Je me souviens de ce jour où, par un jeu cruel, j'outrageai publiquement une belle et chaste enfant dont le seul tort envers moi avait été de repousser avec indignation des hommages déshonorants. Je me souviens que la vengeance d'une

. ~-i l;'n bernent offensée dans la personne de sa lille, ne pouvait qu'être j:iste et légitime. Je me souviens en n que si mon imprudence d'autrefois a condamné mademoiselle Labarre à se cacher et à rougir dans son pays natal, c'est à moi de lui faire relever la tète, de lui rendre la considération, le respect auxquels elle a droit partout.

Joséphine poussa un profond soupir.

— Prenez garde, Alfred, reprit-elle, cette réprobation qui pèse sur moi est plus redoutable que vous ne pensez... J'aurais voulu vous cacb rite de peur d'aggraver vos regrets; mais les préjugés sont aveugles et ne pardonnent pas. Bien

que, pour la plupart des gens du voisinage, j'aie expié par une mort malheureuse la funeste épreuve dont vous avez gardé la mémoire, mon nom est resté pour eux un symbole de scandale et de moquerie. Je n'oserais me montrer ici à visage découvert; Ljs railleries et l'insulte éclateraient sur mon passage. Cessez donc de vouloir vous associer, vous, comblé d'honneurs, à la honte qui pèse sur moi; si courageux et si fort que vous soyez, ce fardeau serait trop lourd et vous écraserait peut-être...

— Eh bien ! si le fardeau est lourd, c'est une raison de plus pour que j'en exige ma part, s'écria impétueusement Kerdren. Je vous dis qu'il m'appartient de lutter avec vous contre la malice des hommes... D'ailleurs, Joséphine, votre exquise délicatesse ne vous aurait-elle pas exagéré le mal ? Il est impos sible que le souvenir de cette sotte plaisanterie, après tant d'années...

— Ecoutez, interrompit mademoiselle Labarre en étendant le bras vers le canal.

Une barque passait devant la terrasse, et le jeune batelier qui la conduisait chantait d'une voix retentissante :

Mais quand Rosine la cruelle Voulut aussi s'approcher d'elle, La Roche ne s'ébranla pas, Elle ne trembla pas.

La barque s'éloigna, et le reste de la chanson s'éteignit au milieu du clapotement des lames. Joséphine souriait avec amertume :

— Vous le voyez, monsieur de Kerdren, reprit-elle, le temps n'a pas affaibli le scandale de cette aventure... Les misérables couplets que vous venez d'entendre sont devenus populaires à I île de Loch comme à Saint-lllec; dans les cabarets, au foyer des iii. umicres, partout, jusque dans votre maison, il frapperont incessamment vos oreilles. La mère les chante a son enfant pour l'endormir le soir, et l'enfant les répète en se jouant... On raconte encore souvent le triste événement auquel ils se

r importent; mais les faits sont dénaturas, travestis, augmentes de tous les accessoires qu'ont pu y ajouter les imaginations superstitieuses de nos paysans bretons; mon nom, celui de ma mère, s* 1 1 prooosoês avec d'étranges et honteux commentaires... Vous voyei bien, sjouta-t-elle avec une espèce d égarement, qu'à ce mal invétéré il n'y a pas de remède. Comment monsieur de Kerdren, le roi et l'idole de cette population, oserait il attaquer en face ses préjugés? Comment oserait-il lui dire : « Cette femme, que vous poursuivez de vos risées, cette femme, qu'il est d'usage parmi vous de railler et de maudire, cette femme est la mienne!

K rdren hésita, mais quelques secondes seulement.

— Eh bien! Joséphine, s'éeria-t-il avec une énergie nouvelle, j'aurai ce courage, et le succès couronnera mes efforts. J'ai conçe un projet... G qui a été l'instrument de votre abaisscmei.t devra senir à votre réhabilitation... Ayez confiance en moi ; ayez confiance en vous-même et en Dieu. Joséphine, malgré vos craintes, ma détermination n'a pas changé; et c'est en toute connaissance de cause que je vous adjure encore une fois de répondre à cette question : Voulez-vous être ma femme?

)eune tille chancela comme si elle allait tomberen faiblesse.

— Grâce, mon ami! dit-elle, celte lutte m'a épuisée... je suis à bout de courage et d'efforts... épargnez-moi, par pitié! épargnez-moi!

Alfred s'élança pour la soutenir.

— Joséphine, murmura-t-il avec passion, comment faut-il que j'interprète...

Joséphine appuya doucement la tète sur son épaule.

— Eh! qu'est-il besoin d'un aveu, mon Alfred? répliqua-telle ! ne vous ai-je pas déjà dit mon secret?... Je

que ma vie... J'ai voulu lutier, je suis vaincue... Eh bien donc ! que mon sort s'accomplisse !

Et l'on eût mi. à la plie etarté de Ui lune, les deux fiancés se réunir dans un pudique emhrassemont.

— Voilà ce que j'espérais I s'écria le notaire en se frottant les mains.

144 LA. ROCHE-TREMBIANTE

— Voilà ce que je craignais 1 s'écria Conan en levant les yeux au ciel.

Quant à M. Bernard, le fermier, il pensa peut-être beaucoup de choses ; mais, en véritable Normand, il ne dit rien.

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