LE TABELLION
Alfred s'était jeté sur un siéye; il eu désigna un nuire à Toussaint d'un air de fatigue et d'abattement.
— De grâce, monsieur, abrégeons, dit-il; vous comprenez ce que ces retours vers le passé ont de douloureux pour moi... J'ai hâte d'en finir, afin de pouvoir partir sans retard.
— Partir! répéta Toussaint d'un ton amical, y pensez- vous, monsieur de Kerdren? Qu'y a-t-il donc au château et à l'île de Loch qui vous déplaise à ce point? Les changements opérés en votre absence ne sont-ils pas de votre goût ? n'avez-vous pas remarqué les riches prairies, les champs fertiles qui ont remplacé les arides bruyères et les marais infects d'autrefois ? A la vérité ces innovations irritent fort notre ami Conan ; mais on ne saurait raisonnablement se plaindre d'améliorations qui ont augmenté d'une manière considérable les revenus de la propriété. Et les réparations qui ont été faites au château, j'espère aussi qu'elles ne laissent rien à désirer ? On a respecté avec soin tout ce qui tenait à vos souvenirs, à vos traditions de famille. Aussi je me demande d'où peut vous venir cette, horreur pour la maison de vos pères ?
— Vous oubliez, monsieur, que plus je la trouve embellie et digne de regrets, plus je dois être pressé de la quitter.
— Et pourquoi cela, je vous prie ?
— Parce qu'elle ne m'appartient plus.
— Elle ne vous appartient plus !... et qui vous l'a dit? Quelle notification avez-vous reçue de moi, votre mandataire légal et officieux ? Quel compte vous ai-je rendu de ma gestion ? Comment pouvez-vous savoir si oui ou non j'ai rempli avec sagesse le mandat que vous m'avez confié?
Alfred lit un geste d'étonnement. Conan écoutait bouche iéante.
— Mais, monsieur, reprit remigre, aans un cas de force majeure, tel que la confiscation de mes biens par l'Etat, ce mandat se trouvait annulé...
— Eh 1 n'avez-vous pas entendu dire ce que c'est que d'aider à la lettre en pareille circonstance? reprit Toussaint; l'acte qui me fut remis par Conan, après votre départ, me cotti-'jtuait défenseur de vos intérêts; qu'importe quels moyens j'aiilut'ployés si j'ai atteint le but? En effet, monsieur de Ker-
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dren, je ne pus empêcher votre domaine d'être saisi et vendu p?.r l'administration révolutionnaire, comme bien d'émigré: je luttai de toutes mes forces pour éviter cette complication, mais je fus vaincu... Néanmoins, monsieur, continua-t-il en ouvrant les papiers qu'il avait déposés sur une table, si vous voulez jeter les yeux sur ces pièces, vous pourrez vous convaincre que vous êtes encore propriétaire du château et de l'île de Loch, et que vous êtes fondé a réclamer les revenus, arrérages et autres valeurs dont je suis prêt, moi, à rendre compte, soit à vous-même, soit à telle autre personne que vous désignerez.
A mesure qu'il parlait, une stupéfaction profonde se peignait sur les visages d'Alfred et de Conan; mais tandis que celle du vieux serviteur se mélangeait de joie, celle du maître se mélangeait de défiance et de réserve.
— Quoi ! monsieur Toussaint, s'écria le vieillard, vous seriez donc décidément un brave homme? £aint Meen, saint Illec, saint Colomban! qui m'aurait dit... Mais bah! ce n'est pas possible!
Le notaire sourit finement. Alfred pria Conan de se calmer.
— Monsieur Toussaint, reprit-il, je n'ai pas compris sans
ce que vous venez de me dire. Je ne saurais encore être . ur de l'île de Loch, après...
— -• -• ai . i ; feta le notaire, prenez garde, monsieur; je n'ai pas parlé de si irrneurie. .Comme vous ne pouvez l'ignorer, les droits féodaux ont été abolis par un décret de l'Assemblée nationale en 1790, et jusqu'ici, que je sache, ils n'ont pas été rétablis... j'ai dit seulement que vous étiez encore propriétaire du château et de ses dépendances. Je vais vous expliquer comment.
En même temps il prit en main les divers papiers étalés sur la table, et il entra dans les détails les plus circonstanciés sur ce fait si incroyable au premier abord.
H pouvant, en dépit de toutes ses ruses de chicaneur, empêcher l'île de Loch d'être vendue, Toussaint s'était arrangé
pour la racheter. Le prix de ce rachat étant soldé en assignats, que le gouvernement prenait pour leur valeur nominale quand ils avaient subi déjà une dépréciation énorme, se trouvait par cela même considérablement réduit. Devenu acquéreur des biens de la famille de Kerdren, le notaire avait dû avancer encore des fonds pour défricher, et selon l'expression si odieuse à Conan, pour mettre en rapport de vastes terrains à peu prés incultes jusque-là; c'était même ce qui avait absorbé le capital le plus important, en raison des travaux immenses qu'il avait fallu exécuter. En revanche, la spéculation avait été excellente: malgré le malheur des temps, le revenu de la propriété s'était quintuplé en peu d'années, si bien qu'à l'époque où nous nous trouvons, la dette considérable dont le domaine avait été grevé par les dépenses de rachat, de réparations et de défrii hements, était entièrement pavée, capital et intérêts. Il revenait même à l'ancien propriétaire, après apurement de cumptes, une somme assez ronde que le notaire tira de sa poche, sous la forme d'uu petit sac d'ur, et qu'il déposa sur la table.
Toussaint expliqua longuement, comme on peut le croire, toutes ces choses à M. de Kerdren. Il n'affirmait rien sans appuyer son dire sur des pièces authentiques. Les comptes paraissaient en règle; point d'obscurités; Alfred était cinq fois plus riche qu'à son départ pour l'émigration.
Il écoutait avec une attention religieuse l'homme de loi, qui termina ainsi :
— Il ne vous reste plus, monsieur de Kerdren, qu'à recevoir cette somme et à m'en donner quittance : en même temps vous me déchargerez de l'administration du domaine dont je vous remets ici le dossier... Pour cela je vous prie de signer une pièce que j'ai préparée d'avance et que voici. Vous remarquerez seulement que j'ai profité de mes avantages pour glisser dans cet acte certaines conditions à mon profit : c'est à sa\uir que moi Anselme-Ignace Toussaint, notaire national, je suis autorisé à venir visiter quoles et quantes fois qu'il me plaira, jusqu'à ma mort, les dolmens, pierres-levées, tumulus et autres
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monuments druidiques de ladite île de Loch; que je pourrai esurer, les étudier, eu tirer les plans et en faire les dessans que personne s'y oppose, et qu'il me sera permis de publier sur eux des dissertations, articles, mémoires et autres écrits que je jugerai convenables... Voyons, monsieur de Kerdrcii, celte clause est-elle trop dure et nous faudra-t-il la modifier?
Le tabellion semblait réellement croire que ces misérables faveur^ fussent de suffisants honoraires pour dix années de fatigues et de soucis.
On ne fait plus de ces notaires-là!
Alfred s'était levé; ses yeux étaient humides de larmes.
— Monsieur Toussaint, dit-il d'une voix profondément altérée, avant toute chose, je dois \ous demander pardon des soupçons que j'avais conçus contre vous... Les apparences m'avaient trompe... \ paon ami... Vous -êtes un honnête homme 1
Et il le serra sur sa poitrine.
— Ah: monsieur de Kerdren, balbutiait le tabellion en lui rendant son étreinte affectueuse, comment moi, ancien serviteur de votre Camille, moi, honoré de la confiance de votre digne oncle. M. le vidame, aurais-je pu jamais... Dieu m'en est témoin, j'aurais voulu, au prix même de mon sang, écarter ies malheurs qui sont tombés sur vous !
Pendant que le notaire et son client se livraient à ces épancberitents mutuels, Conan s'était approché, et avait saisi la main de Toussaint, qu'il embrassait avec une sorte de frénésie.
— Et moi, monsieur Toussaint, et moi, disait-il, je suis un butor, un scélérat, un coquin fini... l'ouvez-vous me pardonn< r ! Dieu me pardonnera-t-il ? Quant à moi, je me reprocherai nia méchant été toute ma \ie. Dire que j'ai été le premier à vous jeter la pierre, à soulever les \assaux contre vous, et que, si l'on avait voulu me croire...
Le notaire essu; \ et se retourna brusquement :
— Ab 1 > -, \i-il aboyeur, reprit-il avec ^aité, eh bien ! je ne suis donc plus un homme à lapider et à pendre, un lripon de gratte-papier qui intrigue pour dépouiller ses bien-
faiteurs?... Vous vous en êtes joliment donné sur mon compte; mais je vous disais bien que j'aurais mon tour ! vous voyez maintenant ce qu'on peut accomplir avec des paperasses et des caractères tracés en noir par-dessus ! Serait-ce vous, aujourd'hui, qui rendriez à votre maître son patrimoine, s'il l'avait réellement perdu, lors même que vous parviendriez à soulever tous les braillards et toutes les commères de l'île, comme vous en aviez la fantaisie? Vraiment, vous m'avez fait passer de vilains moments, vous et les autres! mais tout cela est fini, et je serai généreux. Que M. de Kerdren veuille bien me signer cette quittance définitive, et nous ne parlerons jamais plus du passé, je vous le promets.
En même temps il avait trempé une plume dans l'encre, et il la présentait à Alfred. Celui-ci feuilletait les papiers avec attention.
— Un moment, monsieur Toussaint, dit-il en repoussant la plume qu'on lui offrait, avant d'accepter cette fortune brillante que vous voulez me rendre, j'aurais eRcore quelques explications à vous demander.
— Des explications, répéta le notaire avec une sorte d'inquiétude; je suis à vos ordres, monsieur.
Et il se rassit.
— Des explications ! commença Conan à son tour ; du diable s'il est nécessaire...
Mais il vit son maître si grave qu'il n'osa poursuivre.
— Je suis fort inexpérimenté en affaires, reprit Alfred; cependant j'ai remarqué dans ces pièces des irrégularités bizarres.
— Des irrégularités! se récria le notaire avec une colère plutôt feinte que réelle. Monsieur de Kerdren m'accuserait-îl d'avoir soustrait à mon bénéfice...
— Au contraire, mon cher Toussaint ; je me plains que celui qui a établi ces comptes, l'ait fait plus à mon avantage qu'au vôtre... Les recettes peuvent ne pas être exagérées ; mais les dépenses sont évidemment au-dessous de leur chiffre véritable.
— Voilà, vous l'avouerez, un reproche nouveau adressé à
an homme d'affaires, répliqua Toussaint avec une légèreté, affectée; dous oe sommes pas habitués à de pareilles chicanes... mate oe pouvez-vous pas spécifier un point particulier?
— Kh bien, Je trouve, par exemple, au chapitre des acquisi« t'u'iis pour l'exploitation de la ferme, quatre vaches et deux ;\ de labour cotés cent francs en assignats... Quels qu'aient été les malheurs de notre pauvre France, je ne puis croire que le bétail et les chevaux soient jamais descendus à un prix aussi bas.
— Cent francs, quatre vaches et deux chevaux! s'écria Conan d'un air deconriaisseur; mais le vendeur les avait donc volés?
Toussaint lui adressa un preste suppliant; puis il essuya son front couvert de sueur, et aspira lentement une prise de tabac.
— Ah ! vous avez remarqué cela? dit-il en grimaçant un sourire; en vérité je ne m'attendais pas à trouver notre joyeux et
i iant seigneur d'autrefois si expert en pareille matière... Mais il faut que vus sachiez, monsieur, que pendant la Terreur tout se vendait à vil prix, particulièrement dans les ventes par autorité de justice. Nous aurons sans doute profité d'une -ion de ce genre pour les acquisitions dont il s'agit. Enpeut-étre aussi mon clerc, qui a transcrit ces comptes, a-t-il oublié un zéro; il serait fort capable de cette étourderie, bien la tète la plus folle, la plus évaporée... Un brave enfant au demeurant. 11 a remplacé avec avantage ce coquin de Benoît, le faiseur de chansons, vous savez? Ahl celui-là, pour le dire en passant, a été puni comme il le méritait de sa malignité... Obligé de partir comme soldat en 92, il a été tué d'un boulet a la bataille de Jemmapes.
Si le notaire avait compté détourner l'attention d'Alfred par ces détails rétrospectifs sur un personnage qu'il avait connu autrefois, son attente fut trompée. Kerdren resta muet en apprenant la mort tragique du persécuteur de Joséphine, et il ne cessa pas d'examiner les actes épars devant lui. Force fut à Toussaint d'attendre, en bourrant son nez de : une espèce de fureur. 11 reprit, après un moment de silence :
— Allons! vous n'avez pas d'autres irrégularités à constater, n'est-ce pas? décidément il y aura eu quelque erreur sur le chiffre qui vous choque... Je vérifierai cela, et dans le cas où il se trouverait une différence à mon profit, je réclamerai impitoyablement. Ah! vous ne savez pas comme je suis rigoureux quand il s'agit de mes avances!
— Aujourd'hui pourtant, monsieur Toussaint, dit Alfred avec fermeté, j'ai acquis la certitude du contraire... En deux mots, mon vieil ami, il demeure évident pour moi que mes droits à la propriété du château et de l'île de Loch ne sont pas assez complets pour que je puisse accepter cette restitution.
— Comment, monsieur, balbutia le tabellion, vous refuseriez...
— Par exemple, voilà qui est trop fort! murmura Conan; c'est monseigneur qui fait le difficile à présent!
— Entre autres points obscurs pour moi, reprit Alfred avec sa dignité calme, je ne vois là aucune somme affectée au paiement des réparations du château; or, la dépense, si l'on en juge par le riche ameublement de cette chambre, a du être considérable.
— Ah! vous avez remarqué encore cette omission? répliqua le notaire, qui n'essayait plus de cacher ses angoisses, allons ! rien ne vous échappe... mais le fait dont vous parlez tient à des circonstances particulières dont il est temps de vous instruire... Une des personnes qui contribuèrent le plus autrefois à la dévastation du château de Loch a été prise de remords au moment de mourir, et a voulu effacer, autant qu'il était en elle, ses torts envers vous. Elle me chargea, comme son exécuteur testamentaire, de restaurer et de remeubler le manoir aux frais de sa succession...
— Et cette personne, qui est-elle? s'écria Alfred avec empressement.
— On avait espéré que vous vous contenteriez de savoir qu'il s'agissait d'un acte de conscience... Cependant, si vous exigez le nom...
— Je l'exige... Toussaint, je vous le demaude avec instance.
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— Eh bien, c'est madame veuve Labarre, décédée à Nantes en 4791.
— Madame Labarre! B'écria ELerdren chaleureusement, la mère de la pauvre enfant!... Elle m'a doue pardonne le mal que je lui ai faii?
— Noyez-vous ça! grommela Conan; la vieille aura eu peur du diable 1
Alfred était plongé dans les réflexions douloureuses que ce nom Tenait d'éveiller en lui. Il reprit enfin :
— Je ne sais si des scrupules dont le secret est à moi me permettront d'acce| s... Mais ce n'est pas tout : quand des sommt - s ont été n 3 pour la conservation de mon patrimoine, ou je me trompe fort, ou monsieur Toussaint n'était pas assez riche pour faire seul de semblables a va ne
— Kli qu'en savez-vous? Nous autres gens d'affaires, nous - tant de 1 tJ D'ailleurs, lors même qu'une autre
personiK', un ce ces clients riches qui nous confient leurs in-
. aurait voulu s'associer à moi pour accomplir un acte
de justice en plaçiiit avantageusement ses fonds, où serait le
malt' 1 s ont été soldées, capital et intérêts; les quifr-
. sont dans mon étude; qu'y a-t-il là qui
1 délicatesse de monsieur de Kerdrenf
mp de véhémence.
— Mon \i'il ami, d • it Alfred, ue vous offensez pas de ces objections que le respect de moi-même m'oblige à vous
•le suis pénétré de reconnaissance pour votre dévoûmenl à ma personne; mais je ne dois pas vous cacher ma , le démontré que l'on veut me faire l'au-
mône du d S au lieu de me rendre ce qui
n'appartient légitimement.
— i. monsieur de Kerdren, répliqua le notaire en
Dt sur soi omment avez-vous pu employer celte
expression? L'au il bien! supposez qu'une personne
nue, qui croit avoir de grandes injustices à répari r, soit envers \otre famille, soit envers vous, ait désiré contribuer
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secrètement au rachat de vos biens patrimoniaux, où serait le mal encore une fois?
— Dans ce cas-là, monsieur Toussaint, je vous demanderais le nom de cette personne, et j'examinerais à quels titres elle m'impose de tels bienfaits...
— Jamais, s'écria le notaire en se levant d'un bond ; jamais ce nom ne sortira de ma bouche... Je l'ai promis ; je l"ai juré... Monsieur de Kerdren, n'attendez pas cela de moi; c'est impossible.
— Eh bienl alors, dit Alfred avec fermeté en se levant à son tour, je n'écouterai de mon côté que les susceptibilités de ma conscience.
Toussaint resta étourdi comme s'il venait de recevoir un coup de massue.
— Monseigneur est encore malade, s'écria Conan avec hardiesse; la fièvre est revenue sans doute, et sa tête...
Kerdren sourit :
— Non, mon cher Conan, j'ai toutes mes facultés, et je m'énonce avecnetteté. L'honneur me défend d'accepter ces présents d'une personne qui reste dans l'ombre et dont les motifs me sont inconnus; ma décision est irrévocable.
Conan et le notaire étaient consternés.
— C'est à en devenir fou! reprit Toussaint en se frappant le front; des comptes si précis, si détaillés... Mais, au nom du ciel! monsieur de Kerdren, réfléchissez; même dans le cas dont vous parlez, vous auriez encore des recours considérables à exercer contre le propriétaire de l'île de Loch. L'île a été vendue beaucoup au-dessous de sa valeur; les revenus se sont considérablement accrus, en bonne justice, vous êtes en droit d'exiger un partage, des dédommagements...
— Ni partages, ni dédommagements, répliqua Kerdren d'un ton résolu. Tant mieux pour le nouveau maître de Loch s'il a fait une spéculation heureuse; je ne prétends pas lui chicaner ses bénéfices.
— Fort bien ; mais pour refuser avec tant de fierté une
fortune considérable, vous devez avoir trouvé dans votre exil <k' puissantes ressources, ou du moins avoir conçu degrandes espérances depuis votre retour?
— Des r répliqua l'émigré arec amertume; je puis à peine dire que les habits que je porte soient à moi... Quant à mes espérances d'avenir, ce n'est pas un mystère: aussitôt que je serai guéri de la maudite lièvre qui me dévore, j'irai ■'engager comme soldat à la ville la plus voisine. Au premier jour de bataille, je ne serai plus un embarras pour personne.
Le notaire et Conan étaient à bout d'objections, et ils pleuraient en silence.
— Monsieur Toussaint, emportez cet or et ces papiers, cohtinua l'émigré. Puisque vous m'assurez que j'aurais réellement quelques dédommagements à réclamer du propriétaire actuel
liàteau. je consentirai à passer ici trois jours encore afin de rétablirmes forces. Ce délai expiré, je quitterai le pays pour toujours, A moins...
— Une condition ? parlez.
— A moins que d'ici là je n'aie vu l'acquéreur réel du domaine de Loch, et que je n'aie appris de lui-môme les motifs de son désintéressement.
— N'espérez pas cela ; je vous l'ai dit, c'est impossible... Si vous saviez... mais pendant ces trois jours nous trouverons sans doute un autre moyen...
— Il n'y en a pas d'autre, monsieur Toussaint, soyez-en sur.
— Nous verrons; nwis du moins, monsieur de Kerdfen, dit le notaire en baissant la voix, daignez accepter, à titre de prêt, ce sac d'or, dont vous devez avoir besoin... ce sera a moi que vous le rendrez plus tard... Ne refusez pas un vieil ami qui vous supplie...
— Merci, Toussaint; je n'emprunterai rien que je n'aie la certitude de pouvoir rendre; n'en parlez plus, ce serait m'offeuser.
Le légiste reprit le sac en soupirant.
— Il est un point cependant, dit-il avec insistance, sur lequel votre rigorisme se relâchera nécessaireineut, ; c'est au
sujet du legs de madame Labarre... vous n'avez aucune objection valable à élever contre cette restitution, dont yous connaissez la légitimité ?
— Vous vous trompez, mon cber Toussaint, répliqua Kerdrcn avec mélancolie ; tout bien considéré, je n'accepterai pas plus ce don que les autres. J'avais cruellement offensé cette malheureuse mère; sa vengeance était juste. Plus celte vengeance a été terrible dans ses conséquences pour moi, plus je la bénis... Yous ne savez pas, Toussaint, continua-t-il d'un air d'égarement, combien j'étais coupable ! aussi le remords ne m'a pas laissé un moment de repos. Souvent la nuit je crois voir près d«3 moi la chaste victime de ma déplorable étourderie. Ici même, la nuit dernière, elle m'est apparue, plus belle et plus touchante que jamais; elle se penchait à mon chevet, comme une divinité consolatrice, et murmurait à mon oreille des mots de pardon... Vous avoir rai -je ma faiblesse ? J'aurais quitté aujourd'hui ce château où je suis devenu étranger, si je n'espérais que la céleste apparition viendra m'y visiter encore une fois !
Le notaire était fort ému ; on eût dit un moment qu'il allait parler ; mais un puissant intérêt le retint sans doute et il se tut. Alfred reprit bientôt.
— Non, mes amis, la richesse, la considération, le bonheur ne seront plus mon lot. Tant que je souffre les humiliations, la misère, mes remords me semblent s'adoucir... à mesure que je plie sous le faix de cette malédiction prononcée contre moi dfvantla Pierre-Tremblante, de l'île de Loch, il me semble que j'expie plus sûrement mes fautes... Si je redevenais riche et puissant, le remords me tuerait !
Alfred paraissait très fatigué ; Toussaint crut urgent de lui laisser prendre un peu de repos.
— Allons, monsieur de Kerdren, dit-il avec cordialité en se préparant à sortir, les difficultés qui nous arrêtent s'aplaniront, je l'espère. Nous trouverons bien quelque biais pour vaincre vos scrupules... Je vous reverrai bientôt, et j'en ai la certitude, vous serez devenu plus raisonnable.
— Vous savez, monsieur Toussaint, ce que vaut la parole d'un Kerdren, répliqua Alfred avec noblesse; ma détermination
se, je n'en changerai pas.
Le vieux tabellion salua tristement et voulut sortir.
— On moment ! s'éci i i Conan en courant à lui, vous ne passeriez pas, >i fe net. us |>;ts là pour lever la consigne...
— Quelle consi
La porte B'ouvril et Toussaint aperçut dans le corridor deux hommes qui faisaient sentinelle, le fusil sur l'épaule ; deux autres veillaient également sous les fenêtres de la chambre d'honneur.
— Ah! on se défiait de moi, dit le tabellion.
— On ne s'en défie plu&, répliqua Conan; pardonnez-nous, monsieur Toussaint.
approeb i des deux factionnain . — Mes amis, dit-il, ces armes ne sont pas nécessaires... nous nous étions trompés; M. Toussaint est l'ami le plus dévoué et le plus fidèle de monseigneur 1
I. - Jeux pécheurs, sans en demander davantage, s'inclinèrent avec respect et livrèrent passage.
— L'ami le plus dévoué, le plus fidèle ! répéta Toussaint, oh ! non, Conan ; il y a une personne qui l'aime encore plus que vous et que moi I