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LA RÉPARATION

Chemins et sentiers étaient encombrésde gens, hommes, femmes et enfants, qui tondait 01 au même but. L'annonce du crieur avait fiit merveille ; les beaux danseurs, les demoiselles en sabots, les lutteurs et coureurs, qui avaient pourtant intérêt à ménager leurs forces pour les jeux de la journée, tout, jusqu'aux méfié! riers et sonneurs de bigniou, suivait le torrent. Le nom magique de la Uoche-Tremblanle, de ce palladium de la contrée, do ce monument vivant des légendes locales, avait aiguillonné les plus paresseux, les plus indifférents. Chemin faisant on rappelait l'antiquité de la pierre, les vertus étonnantes qu'elle tenait dos anciennes fées bretonnes. Quelques vieilles finîmes contaient à haute voix certains faits peu connus, et, il faut le dire, peu croyables, qui se rattachaient à son exis- Uais par-dessus tout on se demandait avec anxiété si la B allait enfin sortir de son immobilité, et le résultat de PépreUYe, quel qu'il fût, devait avoir pour ces bonnes gens l'importance d'un grand événement.

Quand les notables personnages dont les actions et les paroles nous ont occupés plus spécialement atteignirent la falaise, ils trouveront que la foule avait complètement envahi l'espèce d'enfoncement où était la pierre druidique. Les curieux refluaient jusqu'au bord -du ruisseau voisin, et pourtant de tous lit arriver de nouveaux, non moins impatients, non moins empressés. On s'écrasait; il n'était pas de motte de (erre, de saillie du roc qui ne fût chargée de spectateurs; on eût dit d'une muraille humaine autour du monument. Un vieux coudrier mort, placé à la crête de la falaise, supportait à lui

seul une grappe d'enfants audacieux que le moindre accident pouvait précipiter sur la tète de leurs parents, assez peu soucieux d'une pareille éventualité.

Néanmoins cette foule si compacte s'entr'ouvrit avec effort devant les gros bonnets de l'île de Loch. Pendant que ses compagnons se casaient de leur mieux, Yvon-le-Rouge, préoccupé d'une idée secrète, se mit à jouer vigoureusement des coudes et des épaules pour parvenir jusqu'à la Pierre-Tremblante. Sans écouter les réclamations de ceux qu'il bousculait, il vint se poser en face du rocher, et, pesant de tout son poids sur lui, il chercha par une attaque brusque à l'ébranler.

Rien ne remua: des éclats de rire et des plaisanteries accueillirent te tentative inutile du robuste pêcheur.

— Faut voir, faut voir! reprit Yvon-le-Rouge, enhochantla tète; or çà, les gars, qui veut m'aider par ici ?

Plus de cinquante bras vigoureux se tendirent aussitôt vers la pierre.

— A â â hâ... houp ! dit Yvon, comme s'il commandait une manœuvre pour virer au cabestan.

Toutes les mains se raidirent à la fois, tous les efforts se confondirent en un seul, puissant, énergique, irrésistible; cependant la pierre resta aussi ferme que si sa base eût été enfoncée de vingt pieds dans le sol.

— A â â hâ... houp! reprit Yvon.

Même résultat.

Après la troisième tentative, les travailleurs découragés se redressèrent et se mirent à essuyer leurs fronts couverts de sueur.

— Elle n'a pas bronché, dit un vieux matelot à figure bour geonnée ; allez, allez, le gros câble d'un vaisseau à trois ponts se casserait dix fois avant de la mettre en branle... Nous l'essayâmes en 89, avec quarante chevaux et une centaine de gaillardssolides; nousen lûmes pour nos peines comme aujourd'hui.

Quelques' regards de colère se tournèrent vers l'interlocuteur.

— C'est bon, reprit Yvon-le-Rouge tranquillement; merci, les amis... Maintenant je sais ce que je voulais savoir.

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!1 avisa sur l'escarpement de h falaise un rocher pointu, <'n forme de quille, d'où l'on pourrait voir Joute la scène. Le plus hardi gamin n'eût os r cette périlleuse aiguille, de

crainte de la briser et de la faire crouler dans le vallon. Néanmoins le pécheur l'embrassa sans hésiter ; [mis s'élevant avec l'agilité d'un chat, il atteignit l'extrémité « .: avec une

aisance parfaite. La, narguant les observations et les quolibets, il attendit avec patience les événements.

Il n'attendit pas longtemi s: bientôt un bruil lointain de violons, de tambourins et d'autres instruments de musique, anice. ïvon-ïe-Ri -un poste élevé,

vit le boucher des plantations qui couvraient le r, 'li-

tre de nie et s'avancer en longue ti'e vers la falaise. En tête marchait le vieux notaire Toussant, donnant le bras à la mariée dont il représentait le p ire. I! était en costume de cérémonie, à la main, et s'acquittait de ses fonctions avec une irie prétentieuse qui témoignait combien il était lier d'un pareil honneur. La nouvelle dame de Kerdren avait une robe de satin blanc; un voile virginal s'échappait de dessous la couronne de ro^es blanches qui formait sa coiffure; seulement ce voile ne cachait plus son visage et flottait en plis onduleux sur ses épaules. Sa contenance était calme, modeste, quoique non urance. i'uis venait Alfred, vêtu avec une simplicité noble et él gante, l'air serein, le pas assuré- II donnait le bras à mademoiselle Toussaint, qui, chargée de toutes les plumes, de toutes les fleurs, de tous les bijoux que peut porter une femme, lui prodigua. t ses plus gracieux sourires. Les bour-

ige, dont plusieurs sont déjà de

la co:. du lecteur, s'avançaient ensuite par couple. Ou

eut reconnu notamment, à sa haute taille et à son uniforme,

i ■, dont les derniers bouleversement

litiqn fort modifié les opinions, car au temps delà

.r, les bleus avaient voulu le guillotiner comme trop mo-

- chouans le fusiller comme Paliud fore

les invités se trouvaient plusieurs cavaliers, dames ou demoi-

qui avaient ligure dans la première visite à la Pierre-

Tremblante, avant le départ d'Alfred pour l'émigration. Il semblait même qu'on se fût étudié à réunir tous ceux de ce temps qui existaient encore ou qui habitaient encore le pays. Une bande déjeunes gars enrubannés, portant des fusils et des pistolets pour tirer des salves de réjouissance, fermait la marche, et ce brillant cortège, en suivant les sinuosités du sentier, produisait l'effet le plus pittoresque sur la verdure fraîche de la vallée.

Un personnage d'une importance considérable l'avait précédée dans l'enceinte de la Pierre-Tremblante: c'était Conan, qui paraissait chargé de la police en chef de la fête. Il était complètement babillé de neuf, mais tout en noir comme à l'ordinaire; son chapeau était posé sur l'oreille : un bouquet s'épanouissait à sa boutonnière, et il brandissait une grosse canne, dont la pomme d'argent eût pu rivaliser avec celle d'un tam. bour-major. Néanmoins, le bonhomme n'avait pas cet air triom. pliant qu'on s'attendait à lui voir dans cette circonstance. Ses sourcils crépus étaient légèrement froncés; une teinte de mauvaise humeur se montrait sur son visage. Sa voix et son geste étaient brusques, lorsqu'il invita la foule à faire place, et même plusieurs mauvais drôles, ne se rangeant pas assez vite sur son passage, furent assez rudement secoués par lui.

Cependant il eût probablement trouvé bien des difficultés à déposséder les spectateurs des bons postes dont ils s'étaient emparés, si la nouvelle de l'approche du cortège ne fût venue surexciter les curiosités. Sans réfléchir, la plupart des assistants s'empressèrent de courir au devant de la noce. Aussi, quand les mariés et leur suite atteignirent le ruisseau en face de la falaise, trouvèrent-ils les villageois disposés en haie de chaque côté du passage, le cou tendu, la bouche béante.

L'attention se porta particulièrement sur la nouvelle dame de Kerdren. Aussitôt qu'il fut possible de distinguer ses traits gracieux, son chaste maintien, sa parure de bon goût, un cri d'admiration partit de toutes les bouches.

— Qu'elle est jolie ! s'écrièrent les hommes.

<— C'est vraiment une charmante créature, dirent les femmes.

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— Quel dommage qu'on ne sache pas qui elle est ! remarqua une voix .- nul ne la connaît.

— Je la connais, moi, dit un vieux paysan : c'est une bonne et sainte demoiselle, qui soignait les malades à l'hospice de Nantes, et qu'on surnommait la mère des pauvres. Elle m'a guéri de la blessare que j'avais reçue dans une certaine rencontre, et elle en a guéri bien d'autres... Elle a aussi racheté une foule de piètres et de nobles qui devaient être envoyés sur les bateaux à soupape de la Loire; et Carrier a failli deux ou trois fois la traduire devant le tribunal révolutionnaire, pour avoir sauvé tant de malheureux.

— Je suis une preuve vivante de la vérité de vos paroles, mon ami. dit quelqu'un à côté de lui, j'ai été moi-même arraché à la mort par celle que vous appelez la mère des pawres.

Tous les fronts se découvrirent: celui qui venait d'élever la voix, et qui restait confondu dans la foule, était le curé ou plutôt le recteur de l'île de Loch, un vieux prêtre aux manières douces, aux traits vénérables. Rentré depuis peu dans i if de son saint ministère, il portait encore, sur son pale et amaigri, la trace de ses souffrances dans la prison du Bouffay.

— Vous, monsieur le recteur? demanda Yvonne, qui avait suivi Cooan pour assister ù l'important événement qui se préparait, vous avez été sauvé de la mort par notre maîtresse?

— Oui, ma fille ; la nouvelle dame deKerdren est une sainte femme que Dieu donne a ce pays comme un gage de paix et de réconciliation... Les bénédictions du ciel vont se répandre désormais sur nous tous à cause d'elle.

— Eh bien! alors, s'écria Yvonne transportée, si elle est vraiment une sainte, elle fera un miracle... Elle détruira enfui le charme qui lient la pi< rre immobile.

Le , :it et il allait répondre; mais en ce moment le

il à quelques pas seulement, et le. curé s'avança pour

Conan, qui s'était glissé derrière Yvonne,

lui dit à l'oreille avec un accent de profonde tristesse :

— N Irop de confiance dans les assurances de M. le

recteur, Yvonne; c'est un digne homme, mais il se trompe... Je n'en suis que trop certain.

— Quoi ! demanda la vieille avec épouvante, vous croyez que la Roche...

— Elle ne bougera pas ; j'en ai eu la preuve tout à l'heure... Mais monseigneur le veut... que sa volonté s'accomplisse !

Il poussa un profond soupir et s'éloigna, laissant Yvonne consternée.

Cependant le témoignage que le vieux Breton et le vénérable pasteur de la paroisse venaient de donner à la mariée avait porté au comble l'admiration que sa beauté inspirait déjà. 11 fut impossible d'entendre le compliment du recteur; les applaudissements, les acclamations enthousiastes couvraient entièrement sa voix.

Joséphine rougit de plaisir; Alfred vint prendre sa main.

— Courage, ma bien-aimée, courage! murmura-t-il.

Et le cortège se remit en marche au milieu d'un redoublement de vivats.

Un seul spectateur ne partageait pas l'enthousiasme universel : c'était Yvon-le-Jlouge. Perché sur son rocher, il courbait la tête jusqu'à ses gepoux pour mieux voir et marmottait entre ses dents :

— Parbleu ! j'en étais sûr... c'est la véritable petite Labarre, quoiqu'elle soit bien plus jolie qu'autrefois!... Hum! braillentils les autres, là-bas! ça va finir sans doute?

Pendant cet a parte, les personnes de la noce s'étaient rangées autour de la Roche-Tremblante, à laquelle ce mélange d'he-mmes et de femmes richement parés formait un brillant encadrement. Joséphine était seule et debout à une extrémité de la pierre; Alfred se plaça à l'autre extrémité. La foule se pressait, compacte et tumultueuse, derrière eux.

Tout à coup il se fit un grand silence; les visages exprimèrent une vive anxiété.

Alfred adressa un sourire à sa nouvelle épouse et s'inclina avec grâce. Joséphine se mit en devoir d'ôter, selon l'usage, le gant brodé de perles qui couvrait sa main.

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