‹ La roche tremblanteChapitre 13 sur 24 · LA B0CH · texte numérisé non relu

LA B0CH

En ce moment le sok'il, qui avait été caché une partie de la journée, se dégagea d -, el un rayon éblouissant, ef-

fleurant la crête de la falaise, vint tomber sur la jeune, femme. Elle apparut avec ses vêtements blancs et son voile de mariée, comme dans une auréole d'or et de lumière. Ce fut un présage tble pour les assistants; quelques-uni rent.

— Dieu est pour elle! ilit l'un d'eux avec conviction.

On murmure d'approbation, courut dans la foule et lit bientôt ,-. un nouveau silence.

Alors Joséphine avança la main; à peine ses doigts roses et effilés eurent-ils effleuré le roc qu'il se mit à trembler d'une manière sensible.

— Elle remue! elle remue! s'écrièrent plusieurs voix s'échappant des poitrin

— Kllea remué avant même que notre dame l'eût touchée, s'éeria Conan avec énergie; c'est la B( i onde l'ois depuis la de- Ile de Caradec... c'est un miracle!

— Je n'ai rien vu, cria effrontément Ivon-le-Rouge du haut . rucher-

— Ni moi ! ajoutèrent quelques personnes au dérider rang. Alfred lit signe à la mariée. Elle avança encore une fois la

main en souriant.

Cette fois l'oscillation fut si forte que plusieurs des dames qui entouraient la Hoc lie reculèrent d'un air d'effroi. Le mouvemenl se prolongea pendant une minute entière.

raie de fusils et de pistolets ébranla la

tcclamations, le bruit discordant des tambou-

des bombardes <t des bjgnioux s'élevèrent jusqu'aux

iistants s'agenouillèrent pour remer-

i'ieu. Yvonne, toute en larmes, se jeta aux pieds de José-

pbine en s'ècriant :

— Ali! ma Lonne maîtresse, par vous nos malheurs sont finis 1

Conan, Ivre d'orgueil el de joie, poussait des cris inarticuutail, dansait et embrassait tous ceux qui se trouvaient à sa p

Au milieu des transports causés par ce résultat inattendu, Yvon-Ie-Rouge se laissa lestement glisser à bas de son rocher, écarta les spectateurs, et vint à son tour tomber aux pieds de Joséphine :

— Madame, dit-il avec chaleur, je suis un vilain marsouin; mais j'ai changé d'idée... pardonnez-moi. J'étais l'ami de monseigneur, il le sait bien. Maintenant je serai le vôtre... Souvenez-vous-en... je m'appelle Yvon-le-Rouge.

Sans attendre de réponse, il se releva et se perdit dans la foule en criant à tue-tête : .

— Vive monseigneur! vive madame de Kerdren!

— Vive monseigneur! vive madame de Kerdren I répétèrent les assistants d'une seule voix.

Joséphine jouissait délicieusement de cette scène, si différente de celle dont elle avait été témoin dans le même lieu, dix années auparavant ; elle était pâle de bonheur; elle pouvait à peine parler. Son mari ls soutint dans ses bras et lui dit avec une tendresse inexprimable :

— La Pierre-Tremblante avait fait le mal, la Pierre-Tremblante l'a réparé... Ma Joséphine, n'était-ce pas justice?

Comme ils levaient vers le ciel leurs yeux humides avec une expression de reconnaissance, ils rencontrèrent le regard du vieux prêtre fixé sur eux.

— A mon tour, dit le recteur avec un mélange de douceur et de sévérité.

Il monta sur la Roche même, et, réclamant le silence d'un geste, il fit à ses paroissiens un petit discours sur les dangers de la superstition. Son allocution, quoique improvisée, ne manqua pas d'habileté. Le brave homme ne pouvait attaquer directement une croyance dont il venait de voir les excellents résultats pour la famille de Kerdren; d'un autre côté, un ministre du Christ ne devait pas tolérer une pareille aberration du sentiment religieux chez ses ouailles. Il se contenta donc de s'élever en général contre les pratiques mystérieuses qui ne sont pas sanctionnées par l'Eglise.

—Pour faire cesser les étranges croyances auxquelles adonné

LA ROCHE-TKKMKLANTE 161

Heu l;i Roche-Tremblante de l'île de Loch, ajouta-t-il, j'ai obtenu de monseigneur de Kerdreu qu'il renoncerai! pour lui et pour ses héritiers à l'ancien asage dont voua venez de voir l'effet pour la dernière fois... Désormais l'approche de la Pierre ne sera plus interdite a personne; chaque passanl pourra s'assurer qu'il n'a devant lui qu'une masse inerte, grossière, souseulementaux lois mécaniques de l'équilibre. Ainsi tomberont d'elles-mêmes de fâcheuses erreurs, et mes chers paroissiens, revenus aux pratiques de notre grande et simple religion, n'auront plus foi qu'en Dieu, la Vierge et les saints. Ainsi soit-il. Cette harangue avait été écoutée avec recueillement et soumission. Comme le bon prêtre descendait de sa chaire impro- . il fut arrête au passage par Toussaint.

— Ah! ça. monsieur le recteur, dit le notaire avec un accent d'inquiétude, quoique vous en avez contre notre pauvre Pierre- Tremblante, vous me permettrez bien de publier par souscription ma dissertation philosophique intitulée : La Roche celtique et 'druidique de l'île de loch, qui formera un gros volume in-quarto de sept cents pages? C'est l'ouvrage de toute ma vie, et vous feriez réellement tort à la postérité en la privant de ces recherches scientifiques!

iré serra la main du tabellion.

— Un ouvrage écrit par vous, mon cher monsieur Toussaint, dit-il, ne peut être qu'orthodoxe... Je m'inscris en tête de

votre liste de souscription pour un' exemplaire, si toutefois, ajouta-t-il en soupirant, les malheurs du temps permettent à un pauvre prêtre uue pareille prodigalité.

Depuis cette époque, la Pierre-Tremblante de l'Ile de Loch omme abandonni Ci ' à peine si de temps en temps quelques promeneurs, venus des châteaux \oisius, ou quelques savants antiquaires visitent, pendant la belle saison, ce monument iutciesant de la barbarie de nos pères. La falaise qui l'a-

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brite, incessamment battue par les vents et les flots, n'est fréquentée que des cormorans et des orfraies. Rarement une main curieuse vient solliciter ses oscillations, que les mousses et les plantes parasites dont sa base est embarrassée rendent chaque jour moins nettes. Cependant un Old-Buck du pays, héritier de l'amour du bon Toussaint (dont, soit dit en passant, les précieuses élucubrations n'ont jamais vu le. jour) pour le monument de l'île de Loch, vient d'adresser à un journal de la localité une longue lettre dans laquelle il se glorifie modestement d'une grande découverte. L'Old-Buck dont il s'agit prétend avoir reconnu, sous l'extrémité supérieure de la Roche-Tremblante, une espèce de rainure où pouvait glisser une pierre mobile, de manière à arrêter complètement ou à faciliter ses mouvements. Cet appareil, fort simple et à peu près invisible pour toute personne non prévenue, avait dû jouer un grand rôle, toujours au dire de l'observateur, au temps où les Druides se servaient de la Roche co-mme d'une pierre probatoire; et cette découverte, si elle est vraie, comme nous n'en saurions douter, expliquera aisément certaines circonstances un peu obscures de celte histoire. Du reste, les paysans du voisinage n'ont pas attendu les investigations des savants modernes pour renoncer à leurs anciennes croyances au sujet du Rocher-Branlant. Ils ne connaissent plus les propriétés mystérieuses qu'ils lui attribuaient autrefois, et quand ils passent le soir à quelque distance de la falaise , ils se contentent de se signer machinalement.

LE

PIB

EUE BKRTHËT

Vn Jour i ville d'Amsfnnhm présentait un as-

pert iij.i :outun lion et d'activité. Le port était rempli

de va omme pour mettre à la voile d'un instant

à l'autre; au milieu de cette forêt de mats qui hérissaient la surla Zuiderzée, ve glissaient des milliers de barques p!us petites qui iri dent, les unes après les autres, déposer leurs marins sur le môle. A partir du débarcadère jusqu'à qu'une longue procession de matede idiotes, de pècbeura, portant tous le costume hollandais, l'habit brun boutonné droit, le chapeau à larges bords, bs

itiques, sil< Qcieui, marcbaut par groupes plus ou moins nombreux, selon « ju ils b>rmaient I équipage d'une barque, d une chaloupe ou d'un vaisseaudeh:iut bord. Ces singuliers pèlerins se dirigeaient, comme nous l'avons dit, vers la place de l'Hôtel-de-Ville, qui était en-

combrée de curieux. Ils entraient dans îa maison commune, comme pour y accomplir quelque devoir pressant, puis revenaient vers le port par le même chemin, observant néanmoins de suivre exactement le côté droit de la place, tandis que ceux qui allaient remplir la même formalité suivaient le côté gauche; enfin ils se rembarquaient en silence pour regagner les navires a lancre dans le bassin.

Cette manœuvre, qui pour des marins français ou anglais, eût été une occasion de troubles, de désordres, de querelles, s'accomplissait avec une régularité, un calme, un sang-froid dont seuls sont capables les impassibles habitants des l'rovinces-Unies. Chacun marchait gravement devant soi, comme absorbé par la digestion de son hareng et de sa bière, sans échanger une parole avec son voisin, sans paraître avoir d'autre souci que celui de revenir bientôt fumer sa pipe de terre sur le pont de son navire ou sur le bac de sa buyse. Cependant L'acte que ces braves gens allaient accomplir en ce moment à PHôtel-de Ville était un des plus solennels dans cette vie, de marin alors, plus encore qu'aujourd'hui, la vie de la population hollandaise presque tout entière.

La nombreuse flotte assemblée dans le port, dont lesvoiles semblaient prêtes àrse déployer comme les ailes d'un cormoran qui fend sur sa proie, était* destinée à cette fameuse pèche au hareng, la principale richesse de ce pays maritime. C'était en effet au mois de juin que tous les navires pêcheurs de la Hollande se réunissaient dans le Zuiderzée pour aller aux îles Orcades et Sehtland attendre la grande colonne de harengs qui , sortie des mers glaciales du pôle nord, arrive, à peu près à cette époque, dans les parages de ces îles. Or, par ordonnance peut-être aussi ancienne que Guillaume Benckels, l'inventeur de cette pèche en Hollande, tous ceux qui partaient devaient jurer solennellement, en présence du bourgmestre et des éehevins d'une ville hollandaise, de ne pas jeter le filet à la mer avant le 25 juin, aune heure après minuit. La raison de cette ordonnance paraissait être que le hareng pris avant cette époque ne se conservait pas ; or, la supériorité des harengs préparés par le procédé hollandais était telle que, en dehors des profits que la naiion retirait de cette marchandise, elle se faisait un point d'honneur de conserver à ses harengs la réputation d'excellence qui les faisait rechercher sur tous les marchés de l'Europe. Aussi aucun pêcheur, depuis le capitaine de vaisseau jusqu'au simple mousse, n'était exempt du serment exigé. Après l'avoir reçu, le bourgmestre et les échevins donnaient à chaque chef d'équipage un certificat attestant que l'ordonnance avait été remplie, et ceite formalité se répétait encore au retour des pè-

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cheurs, qui alors juraient qu'il avaient religieusement observé leur premier serment

(Tétait donc pour accomplir cette disposition bizarre de la loi maritime que cotte foule de marins se rendait à l'Hotel-de- Ville il Amsterdam, et la tlotte devait le soir même mettre à la >uile pour m destination.

Outre une grande quantité de curieux, immobiles et muets aux alentours de la maison commune, de nombreux spectateurs se montraient aux fenêtres qui donnaient sur la place. C'étaient de bonnes Bgures de marchands, tout bouffis de bien-être et d'embonpoint; calculant déjà, dans le calme de leurs réflexions, les bénéfices probables de cette expédition , à laquelle la plupart étaient particulièrement intéressés. Quelques femmes, malgré la pruderie de mœurs qui permettait m rarement aux dames hollandaises de paraître en public, avançaient au-dessus des balcons leurs visages irais sans expression, aussi raides et aussi empesées que les collerettes goudronnées qui entouraient leurs cous. Tout dans cette scène, spectateurs, acteurs eteoms, avait un caractère de régularité .d'ordre, de ponctualité dont une manœuvre militaire pourrait seule nous donner une

Au milieu de la foule qui encombrait la place, il y avait pourtant un homme dont la pétulance faisait un singulier contraste impassibilité des taciturnes bourgeois. Ce personnage, qui semblait avoir une trentaine d'années, était grand, sec et vêtu à la mode de France, avec une profusion de rubans et de dentelles. Le chapeau se is le bras pour ne pas déranger ses x bien poudrés, il marchait sur ses pointes, le nez ..u ricanant avec insolence quand il avait embarrassé sa lonipière dans les jambes de quelque paisible meinlier qui se trouvait sur sot' - i figure prenait alors une expression

de défie! de moquerie; sans se détourner pour s'excuser auprès du pacifique badaud qui le regardait avec êtonnement, il continuait sa promenade à travers les groupes, les yeux invariablement tournes vers une fenêtre voisine. Enfin, c'était évidemm»nt un amoureux qui paradait sous les yeux de sa maîtresse, et on devinait à son impétuosité, à sa légèreté dédaigneuse, non moins qu'à son eusturae, que cet amoureux était né sous le ; ■.• 1 1 ince.

Depuis déj i quelques instants durait ce manège, et le promeneur qui jelait tant de desordre parmi les bourgeois assemblés devant l'Hôtel -d semblait pas être à bout de ses •raie-ries : mais en écartant la foule il heurta assez brusquement un imonnu qui se trouvait sur son passage. Il allait continuer sa route, sans regarder qui il avait ainsi ufl'eusé, lorsqu'un juron

énergique prononcé en français, et suivi d'un: Prenez donc garde, malctru,\u\ fit vivement tourner la tête. Il s'arrêta carrément, le jarret tendu, la main sur la garde de soi' èpée, ia lêle penchée eri arrière avec toute la fierté d'un raffiné d honneur. Il se préparait à jeter un déti impertinent à celui qui osait se plaindre de son impolitesse, quand un regard attaché sur l'étranger sembla changer tout à coup sa détermination. Il laissa ! 1er la garde de son épée, poussa un cri de joie, et s'avança rers l'offensé, en lui disant à voix haute, sans s'embarrasser l'être entendu des assistants :

— Eh! d'honneur ! je ne me trompe pas ! c'est le marquis Je Cavignou, un ami de Versailles.

L'autre personnage , qui , au geste du premier , avait aussi porté la main à sa rapière , sembla alors le reconnaître et lui tendit la main en poussant un grand éclat de rire :

— Pardieu, s'écria-t-il d'un ton joyeux, c'est ce fou de chevalier de Rolly 1 J'aurais dû le reconnaître à sa turbulence de gentilhomme gascon. Et par quel hasard, mon cher chevalier , te trouvè-je dans cet antipode du monde civilisé ?

Celui qu'il venait d'appeler le chevalier de Ptolly posa un doigt sur sa bouche et de l'autre main désigna un endroit de la place vers lequel il avait dirigé iusuue-là ses œillades et ses salutations.

— Silence ! lui dit-il avec, un certain air de fatuité. Je te conterai cela, mon cher marquis; mais nous ne sommes pas bien ici pour causer ; suis-moi au cabaret que tu vois là , à l'angle de la place. Par tous les diables ! nous avons beaucoup de choses à nous dire, et je suis enchanté de te voir.

Puis , sans attendre sa réponse, le chevalier marcha le premier vers le cabaret désigné, écartant la foule avec son impudence accoutumée. 11 ouvrit passage à l'ami qu'il venait de retrouver, avec le sans-gène des valets de pied qui précédaient un grand seigneur au moyen âge.

Cavignon était un jeune homme mis avec la dernière élégance, ►t dont tout l'extérieur annonçait un de ces jeune fats qui tlo- «'issaient alors dans les salons de Paris sous le nom de roués. Cependant le marquis d«ftdfty n'avait pas cet air de forfanterie qui caractérisait son ami; il affectait au contraire une politesse presque fade, une urbanité courtisanesque , plus en harmonie avec le caractère poli de l'époque. Il ne pouvait néanmoins s'empêcher de rire des manières effrontées de son compagnon, et, tout en le suivant, il répétait d'un ton de bonne humeur :

—Ce diable de Rolly!... toujours le même. Aussi hardi à Amsterdam en habit de ville qu>" i*±uiJS où. il uoitail l'hahU de mousquetaire à Versailles.

LE PREMIER ban 167

lu quart d'heure apros, les deux Français étaient assis dans une salle basse du cabaret, d'où l'on pouvait voir ce qui se

f;it sur la place; et, les coudes appuyés sur la table, ils étaient une bouteille de Porto déjà largement entamée. /

— Ali ça ! mai. tenant que j'ai satisfait ta passion pour les nouvelles de France, dit enfla le marquis en déposant son verre, m'expliqueras-tu, mon cher chevalier, ce que tu es venu mire, toi si joyeux, si ami des plaisirs de Paris, au milieu de ces lourds et tristes Hollandais, dans eette atmosphère de goudron, de tabac et de poisson fumé? Au moment où nous nous y attendions le moins, tu as disparu, sans qu'on sût ce que tu étais devenu, et depuis ..

— I.li pardieu, marquis, je puis l'adresser )a même question. 11 est bien plus difficile d'expliquerta présent e ici que la mienne.

— Oh ! «'est une chose fort simple. Tu sais que j'ai toujours eu une passion pour la poésie...

— Oui, oui, interrompit le chevalier ave un sourire moqueur ; je me souviens qu'a l'hôtel des Mousquetaires, tu avais la manie de nous endormir quotidiennement avec des satires que tu lançais contre tout le monde. Tes vers étaient délesta-

1 marquis fit une légère grimace, avala un verre de Porto comme pour noyer dans le vin l'amour-propre du poète offensé, et reprit :

— Eh bien ! mon cher, comme vous m'en aviez tous prévenu, cette manie m'a porté malheur; outre un bon nombre de

- d'épée qu'elle m'a déjà valus, je lui dois ma présence dans ce paya des harengs et des bonnets fourrés. A la suite d'une charmante éplgramme que j'avais aiguisée contre la duchesse, j'ai reçu une lettre du lieutenant de police qui m'a engagé à •. ider Paiis dans les vingt-quatre heures. Je suis parti furieux ;

te une satire où je n'èparrsonne. ttoi , ministies, courtisans, tout le monde a eu t dans ma mauvaise humeur, et, pour te prouver combien ma muse a fait de progrès depuis ces vers que vous trouviez d' • montrer...

I marquis faisait déjà le mouvement inquiétant de porter la main à la poche de sa veste, quand Holly l'arrêta avec une sorte d'eflmi :

— Kh qup diable! mon cher, tu auras toujours le temps de me débiier tes hémistiches quand tu auras achevé ton histoire.

— Mon histoire, dit Cavignon d'un ton d'humeur eu saisissant son veire; pardi : finie. Âpres l'invitation du lieute-

nant i' t l'achèvement de ma lire, j'ai grimpé

daus uiu tiiaisc de pustc et je suis parti bans trop savoir où

j'allais. Le postillon a jugé à propos do sortirpar une bnrriète du nord plutôt que par une barrière du midi; je ne l'ai |>as contrarié, un m'a conduit du côté de la frontière de Flpndre ; puis j'ai marché toujours devant moi, baragouinant plus ou moins mal cette horrible langue hollandaise, qui est la pius antipoétique des langues... Ef me voilà.

Ces paroles furent accompagnées d'un mouvement d'épaule et d'une chiquenaude colérique donnée à un grain de poussière qui souillait le jabot du marquis poëte. Le chevalier vit qu'il avait sérieusement offensé son ami.

— Allons! allons! ne vas-tu pas te fâcher ? lui dit-il d'un ton moitié plaisant, moitié sérieux ; que diable, mon cher, quand on se retrouve à je ne sais combien de centaines de lieues des pays habités, on ne doit pas se brouiller pour des bagatelles! J écoutejai tes vers... plus tard; et toi, à ton tour, écoute mon histoire.

— Sera-ce long ? demanda le marquis d'un ton sec.

— Moins long que tes alexandrins, sois-en sûr.

— Mais peut-être aussi long que ma rapière, monsieur le chevalier, dit le marquis en se levant et en portant la main à son épée; c'est ce que nous allons voir.

Le chevalier le regarda d'un air étonné, ne sachant pas encore comment il devait prendre la chose. Enfin il poussa un grand éclat de rire, et, saisissant le marquis par les deux épaules, il le força de se rasseoir en lui disant:

— Mais tète de fer, crois-tu que je sois disposé à me couper la gorge avec toi pour des fadaises? Parbleu! Cavignon, coutinua-t-il d'un ton cordial, tu n'es pas raisonnable, et il n est pas bien à toi de chercher querelle à un ami pour une mauvaise épigramme.

Ces paroles presque affectueuses impressionnèrent le poëte, qui semblait aussi prompt à se calmer qu'à se mettre en colère.

— Tu as raison, dit-il au chevalier en lui tendant la main; je suis un fou de m'emporter ainsi. Que tu trouves mes vers bons ou mauvais, qu'importe après tout! je sais que tu t'entends mieux à juger une bouteille qu'un poème; brisons là... Eh bien, qu'avais-tu à me dire? Voyons; d'abord pourquoi ast " uitl A si brusquement la France'? Ta fuite a été une énigme pour nous tous.

— Mon cher, mes créanciers m'avaient laissé sans un sou...

— l'es créanciers! allons donc; nous savons bien comment tu les recevais à Versailles.

Le chevalier sourit avec fatuité.

— Oui, oui, reprit-il, j'ai fait une belle résistance; mais, contiuua-t-il avec un soupir, à force de serments et de procu-

reurs, ils ont fini par gagner la bataille, et il s'est trouvé qu'un beau jour ma terre a lié saisie, mou château vendu, et n'ayant plus que la cape et l'épèe...

— Tu n'as jamais eu autre chose, interrompit le marquis, prenant impitoyablement sa revanche des épigrammes; raie la lerre et le château, lu n'as jamais eu ni l'une ni l'autre, pas même sur les bonis de la Garonne.

I . hevalier rougit et redressa vivement la tète; niais Cavignon ajouta avec un sang-froid comique.

— En bien! tu te f&ches à ton tour? que diable, chevalier, je t'ai passé la rhubarbe, passe-moi le séné.

Tous deux se mirent à rire et le dialogue continua :

— Mon cher, reprit Rolly mystérieusement, j'avais entendu dire qu'ici un homme de qualité et de bonnes manières, tel que moi, pouvait trouvera épouser la fille de quelque marchand riche à millions. Or, par le temps qui court, les duts soin assez rares pour qu'on vienne les chercher un peu loin: je suis donc accouru en Hollande, et mon attente n'a pis été trompée ; j'ai mis la main sur la plus riche et la plus délicieuse personne d'Amsterdam...

— Mais il me semble, chevalier, interrompit Cavignon d'un air moqueur, (pie tu es marié en France, à telles enseignes que

Mie, la pins maussade personne du monde, te poursuivait partout et te pourchassait jusqu'à l'hôtel des Mousquetaires. Je ne vois pas comment...

" ' — Ma femme! dit le chevalier tout étourdi, ah! tuas entendu parler de ma femme?... Mais tu ne sais pas, ajouta-t-il en cherchant à prendre un air triste, que la pauvre diablesse est morte depuis plus d'un an?

— Tiens! vraiment ? dit le marquis d'un air de doute.

— Oui, reprit Rolly avec embarras, morte et enterrée, mon (lier! Une jolie créature pourtant! que j'avais épousée dans un moment de distraction, et dont l'humeur revèche m'a fait cruellement expier cette erreur de jeune homme; mais puisqu'elle est morte...

— C'est singulier, j'aurais juré cependant... Enfin, n'en parlons plus, Rfquiescat! Tu me disais donc que tu avais une

ti: lu me montreras au moins la tendre bergère qui a su charmer ton cœur.

— (> n'est, pardieu! pas une bergère, et tu vas voir, monsieur le poète, qu'il n'y a rien de pastoral dans moninfante.

Ils s'avancèrent tous les deux sur le seuil du cabaret, et de là Rolly montra à son compagnon plusieurs personnes qui

JM aient à une fenêtre de la place. L'une était un gros IJolandais, a la face rubiconde, à la tète surmontée d'un bonnet

fourré, enveloppé dans un nuage de fumée qui sortait de sa pipe; l'autre, une femme énorme qui semblait à demi endormie, et dont les sept mentons descendaient sur sa collerette empesée, restait immobile comme une statue de l'Embonpoint. Entre ces deux masses vivantes était encadrée une jeune tille aux yeux bleus, aux cheveux blonds, et qu'on eût pu dire belle si son regard eûl euh; moin. Ire expression, si sa bouche n'eût fait soupçonner en elle moins encore que de la simplicité.

— Voilà ma famille future, dit le chevalier gravement. Le mârqiiis poussa un grand éclat de rire.

— Quoi ! ce gros tonneau qui fume comme s'il était rempli de bière chaude?...

— Ce tonneau est un tonneau d'or, mon cher; c'est meinher Archibald, le plus riche marchand de harengs des Provinces- Unies, un homme qui équipe à lui seul plus de vingl vaisseaux pour la pêche. Cette bonne grosse dame est son épouse adorée, la mère la plus commode qu'il y ait au monde, attendu qu'elle dort vingl-tmis heures par jour, et qu'elle n'a jamais les deux yeux bien ouverts pendant la vingt-quatrième. îl est inutile de dire que la petite divinité qui est au milieu est celle que j'adore.

— Eli ! eh ! pas mal 1 fit le marquis en clignant de l'œil, et du moment qu'il y a des millions pour dot, on pourrait...

Rolly le regarda de travers.

— Cavignôn, dit-il, ne va pas battre la campagne et te monter la tète au sujet de ma future; je sais que quand lu te mêles de poursuivre uoe femme, le diable lui-même ne te retiendrait pas. D'ailleurs je crois que tes affaires sont presque aussi embrouillées que les miennes et qu'une bonne dot... enfin suffit , je compte, sur ton amitié, et je te trouverai ici d'autres distractions que celle de me souffler ma conquête. D'ailleurs le père me l'a presque promise, la mère ne me l'a pas refusée, et j'ai quelques raisons de croire que mademoiselle Gudule ellemême est bien disposée à mon endroit; ainsi donc, à bas les œillades, mon cher, tu perds ton temps.

— Eli! qui te parles de l'enlever ta conquête? dit Cavignôn sans cesser de regarder fixement du côté de la fenêtre.

Le chevalier l'entraîna vers le fond de la salle à la place qu'il occupait précédemment»

— Oh ! je te connais, marquis; rien n'est sacré pour toi quand il s'agit d'amourette. Mais une fois pour toutes ne songe â me supplanter, car il n'y ferait pas bon.

— Ah va! mais comment diable es-tu parvenue t'introduire dans celte maison ? reprit le marquis sans relever les menaces de son fanfaron camarade.

LE l'ItEMIFR ' 17)

— Tu sais que je suis passablement roué ; j'ai toujours quelque ruseà mon service. En arrivant ici, j'appris que master Archibald cherchait un maître de français l fille; je me présentai en cette qualité et je fus agréé. Depuis deux moi» je donne des leçons a la donzelle ; elle compose déjà de très-jolis thème: oùje lui fais traduire des pb telles que Beau chevalier, je taitne, ou Amour pour lu tir, et elle dit cela d'un air... Oh! c'est une charmante écolière ! Le

et la mère assistent aux leçons, mais le père fume toujours sans regarder et la mère regarde sans voir ; ainsi j'ai la partie belle. D'ailleurs le vieil Arcbibald part ce suir avec la fi< tte pour la péché aux harengs dans la mer du Nord, et pendant les deux mois que durera son absence...

— Miis je croyais que le père t'avait donné son consentement ?

— Oui , à peu près , répondit le chevalier ; mais il a voulu voir les titi, s i!r | ropriété de ma terre et de mon château, et j : it pour qu'on me les envoie.

— Diable! tes affaires ne. vont pas aussi bien que je le pensais, n en riant : je parie que tes misérables fermiers de la G are tes titres ?

— Allons, ne nous fâchons pas. Mais es-tu sûr que quelque rival...

— Oh ! dit Rolly aver une indifférence affectée , il y a bien quelque chose comme cela. Je vois rôder autour de mademoi-

Gudule un jeune drôle fort peu bavard, et qui, aux yeux

ii»ald,a un immense mérite, celui d'être le plus

heur de harengs de toute la marine holland

ris bien que je ne m'abaisserai pas a craindre un sem-

•urient. D'ailleurs il part ce soir avec le vieux mar-

, e' il me laisse le ebamp libre ; j'en profiterai, quoiqu'en

il ne fail ■ pour mater un tel rustre,

même quand il est présent.

I main s'abattit sur l'épaule du che-

lurna et devint pile en ai celui dont il

l • C'était un jeune Plamand bien découplé, aux formes : la douce physionomie n'exprimait aucune menace. H était entré sans être a| erçu , pendant la conversai outait depuis un moment. Bolly

se r> mit en songeant qu'il n'avait pu comprendre ce qu'ils disaient in fi t sans doute cela lui donna l'idée d'être insolent dans cette langue.

— Que diable veux-tu , imbécile P dit-il 'l'un ton poli qui

pouvait donner au Hollandais le change sur la grossièreté des paroles.

Le Hollandais ouvrit de grands yeux, sourit en montrant des dents blanches comme l'ivoire, et répondit avec un calme merveilleux :

la, mtinheer.

Les deux amis éclatèrent de rire. Cependant, comme le chevalier s'aperçut que la figure du Flamand avait pris tout à coup une certaine expression , il jugea prudent de lui demander, et cette fois en bon hollandais, ce qu'il lui voulait.

— Meinher Archibald vous attend, répondit brièvement le pêcheur de harengs.

Et il sortit sans ajouter un mot.

— Tu vois que l'éloquence démon rival n'est pas dangereuse, dit le chevalier en se levant. Voilà, mon cher marquis , le personnage qui me dispute le cœur de l'héritière en question.

— Et si on le gagnait à coups de poing, je crois qu'il aurait la victoire ! Quoi qu'il en soit, Rolly, je pense, en ami, que tu t'abuses dans tes espérances et que si tu n'emploies promptement de grands moyens, tu seras joué par la petite fille, par les parents ou par l'amoureux.

— Joué ! moi, le chevalier de Rolly ?

— Toi-même. Vois-tu , ces gens-là m'ont l'air d'agir plus qu'il ne parlent, et toi, tu parles plus que lu n'agis. Cette fois il faut faire trêve à tes fanfaronnades et profiter des circonstances. Tu dis que le père et l'amoureux partent ce soir ; il faut ce soir même enlever la princesse ; quand tu l'auras amenée à quelques centaines de lieues d'ici, ou je connais mal les mœurs de ce pays, ou le meinher sera obligé de te la donner , qu'elle que soit sa répugnance actuelle.

— Mais...

— Tu es perdu si tu laisses à la demoiselle le temps de la réflexion ; il faut l'enlever te dis-je ; je t'aiderai. Écoute , j'ai ici ma chaise de poste, qui m'a plus embarrassé que servi dans un abominable pays où l'on voyage constamment sur l'eau ; je la mets à ta disposition. Nous partirons pour La naye , de ia nous gagnerons l'Allemagne. Tu épouses Gudule quelque part; moi je vous fais des épithalames dans lesquels je vante l'amour et l'hyménée, et le gros pansard de père sera bien obligé de capituler... Si les fonds te manquent, vu le retard de tes intendants, souviens-toi que j'ai quelques centaines de louis à ton service... Est-ce dit?

Le chevalier regarda Cavignon avec une singulière défiance. Puis tout à coup il sembla prendre son parti, se leva et se jeta dans ses bras avec une effusion de tendresse en s'ècriant.

U PRFMIER HARENG 173

— Excellent ami. m combles a .iésirs! aussi désormais j, serai ion Oreste el tu seras mon Pylade !

— Eh bien ! ce lOlr, Q'est-ce pas ? demanda le marquis avec empressement.

— Oui, («■ soir. Je me rends chez la donzelle; dans une heure trouve-toi ici. Nous ferons nos arrangements; tu es le modèle de l'amitié î

Ils semblaient aussi joyeux l'un que l'autre de cette convention. Après quelques explications échangées rapidement et accompagnées *.lt* force poignées de main , ils se séparèrent. Le ebevalier traversa la place pour se rendre chez le riche négociant , et le marquis demanda une nouvelle bouteille de Porto aliu d'attendre plus patiemment son retour.

— Ah ! monsieur de Cavignon, grommelait Rolly en se diri- ■ rers la maison de la jeune Hollandaise, vous voulez jouer

au plus lin avec moi ; nous verrons bien ! je profiterai de vos offres, el du diable si vous en lirez la moindre récompense !

— L'imbécile ! pensait de son coté Cavignon, le coude appuyé sur h table du cabaret , il s'imagine que ce sera pour lui que J'aurai travaille!... Ah ! monsieur le Gascon, vous ne savez pas ce que je VOUS réserve !

Tous les deux axaient pourtant une commune pensée : des tonnes d or ! des tonnes d'or!

La demoiselle était par-dessus le marché.

Derrière la maison de meinher Archibald s'étendait un terrai0 enclos de murs, moitié cour , moitié jardin , et dont la porte s'ouvrait sur une rue peu Fréquentée. C'était dans cette rue que station i ait, le suir même du jour oit avait eu lieu la rencontre de Rollj et de Cavignon, une chaise de poste tout attelée, le postillon en selle, comme pour partir au premier ordre. Au moment OU dix bel t annoncées par l'un des nombreux ■ la ville, deux hommes, couverts de manteaux qui les enveloppaient complètement , descendirent de celte voilure hèrenl à p> tit bruit de la porte dont !

farté. Il est inutile de dire que ces deux rôdeurs de DUil étaient e marquis de Cavignon et le chevalier de Itolly. Ils semblaient (Ont joyeux de l'escapade qu'ils méditaient.

— Pardieu, mon cher, disait le marquis à VOIX basse à SOU camarade, je suis enchante de trouver celte petite distraction après un si long el si ennuyeux séjour en Hollande. D'honneur, je me crois encore à Versailles, passant la nuit en habit de mu-

raille sous les balcons de telle ou telle duchesse que je ne veux pas nommer ! Te souviens-tu de ce temps-là ? Dieu I que de maris rossés, d'amants dupés, de jaloux mis aux abois 1 l'intrigue, vois-tu, c'est mon élément ; l'intrigue et la poésie...

— Te tairas-tu, bavard! dit le chevalier introduisant dans la serrure de la porte une clef qu'il tira de sa poche; tu oublies donc que ce gros pansard d'Archibald, comme tu l'appelles, et son grand dadais de Léopold Wilkins ne sont pas partis encore! Ils attendent que la marée permette à la flotte de mettre à la voile, et s'ils pouvaient se douter...

— Oui, dit le marquis avec un air moqueur, tu ne te soucierais pas plus de te trouver face à face avec ce vigoureux Léopold, que de rencontrer ta femme que. tu dis morte, et enterrée... ce que je le souhaite, mon pauvre chevalier. Vraiment ! d'une chiquenaude ce garçon-là t'enverrait nager dans le Zuiderzée.

— Je ne crains aucun homme, quel qu'il soit, lorsqu'il porte l'épée, dit le chevalier avec orgueil, et c'est pour cela , ajoutail en baissant la voix , que je ne veux pas me compromettre avec un pareil drôle. Mon rang, ma naissance...

Cavignon haussa les épaules, et ils pénétrèrent dans le jardin. A la lueur des étoiles, ils pouvaient apercevoir les fleurs que le vieil Archibald, horticulteur-né, comme la plupart des Hollandais, cultivait çà et et là dans d'étroites plates-bandes. Ilolly entraîna son compagnon sous un vieux pommier rabougri qui croissait dans le coin le plus obscur du jardin ; c'était là qu'ils devaient attendre les événements.

— Ah çà ! est-ce que nous allons ainsi faire long-temps le pied de grue? demanda Cavignon, dont quelques minutes avaient épuisé la patience.

— Tant qu'il plaira à la marée de ne pas monter, dit Rolly d'une voix étouffée; le canon de la flotte sera le signal du départ pour nos deux importuns; jusque là. .

— Au diable la marée ! murmura Cavignon; mais es-tu sûr que la demoiselle viendra aussitôt après leur départ?

— Elle m'a promis. Jamais tu n'as vu une naïveté aussi merveilleuse. Je lui ai fait croire que je lui nommerais en français toutes les étoiles du firmament si elle voulait se trouver ici se soir, à cette heure-ci, sans prévenir personne ; elle est profondément convaincue que c'est une leçon de français qu'elle viendra prendre... Quant à la clef de cette porte, je suis parvenu à m'en emparer depuis plusieurs jours.

— Vraiment! Mais tu n'es donc, pas d'accord avec la petite, puisque tu n'as pas osé lui avouer franehrment...

— Il faut des ménagements , mon cher ; Gudule est prude, et je devais bien me garder de l'effaroucher par des roots.

LE I'KKMIl.U HA7.I M il'o

Certainement elle ne peut croire au frivole prétexte que j'ai invente • -ni* i.i faire venir ici : mais elle a m l'air de prendre ma proposition pour argent comptant. D'ailleurs, cette femmelà m'adore; quoiqu'elle n'ait pas la viyacilë de nos Françaises, elle en lient pour moi, je le Injure, et tu sais que je m'y connais.

— Patience I dit le marquis on ricanant.

i deux ravisseurs étaient depuis quelques moments immo-

biles dans leurcacbette, quand ils remarquèrent qy'une tenêtre

du rexrde-chausseé était éclairée; en môme temps un bruit va-

comme celui qu< produisent plusieurs personnes en cau-

irrivail jusqu à eux par interva non désigna du

! eetie fenêtre, et dit à l'oreille du chevalier :

— Ils sont là, approchons-nous doucement; nous saurons

ire à quoi nous en tenir.

— Mais...

— Allons donc! est-ce que tu as peur encore de ce grand diable qui a des |»iinPssi vigoureux r

mol suffit pour décider le fanfaron chevalier; il suivit

( ~non qui déjà se ^liss-jt vers la fenêtre, et ils atteignirent biei tût un endroit d'où ils pouvaient, sans être vus, voir et entendre ce qui s Ans la salle liasse.

Cette salle offrait l'exemple de la simplicité et de la propreté si co nues des maisons hollandaises. Les murailles étaient dèpoonruesde toute espèce de tapisserie, mais elles étaient d'une blancheur de neige. Les m< ubles en chêne, polis par le frottement journalier des ménagère , brillaient aux reflets d'une lampe de cuivn ut la pièce. Deux ou treis tableaux,

d'après de> mailles flamands, et de grands vases de forme antique, destioésà contenir du tabac, étaient tout l'ornement de térieur paisible, dont les regards indiscrets de nos liber- • euuieiit profaner les chastes mystèi

Au fond de la - rand fauteuil àoreillettes, som-

meillait, suivant sou habitude, la bonne dame Brigitte Archila maître— s. perdue dans l'ampleur et le nom-

i - vêtements, elle semblait plus monstrueuse encore

qu'à l'ordinaire; on n'eût pu croire que cette niasse informe

'je bardes, relies, lut une créature vivante,

ij quelques soupirs, entremêles de ■■ <•"'. dans l'in-

eile deux K e. A côté

d'elle, mademoi le, toujours roide et froide, était as-

sur un tabouret plus bas et «faisait tranquillement de la

le, son ouvrage ordinaire. Plus près oe la fenêtre, le

Archibald et son prol r<- Lèopold Wilkins avaient pris

place de chaque côté d'une table ^ai nie de. pots de bière et de

gobelets d'étain, et ils fumaient gravement leur pipe nationale, cette pipe de terre si vulgarisée parmi nous. Le plus profond silence venait de s'établir dans celte réunion; on n'entendait plus que le cliquetis des fuseaux de Gudule, qui continuait son travail, les soupirs de la mère endormie et les penh i penhf cadencés des fumeurs.

Les deux observateurs de la fenêtre se regardèrent avecétonnemeni. Le calme de cette famille au moment où son chef allait partir pour affronter les hasards d'un long voyage dans des mers orageuses, le flegme de cet amoureux, l'incroyable indifférence de celte jeune fille qui avait consenti à un enlèvement pour cette nuit même, le sommeil de cette mère menacée de perdre en quelques heures tout ce qui lui était cher, ne pouvaient que frapper vivement deux jeunes gens habitués à l'impétuosité, aux bruyantes démonstrations qui sont dans notre caractère national.

— Tous ces gens-là n'ont que de la bière dans les veines et de la fumée de tabac dans la tête! murmura Cavignon bien bas.

Son camarade le poussa brusquement pour le faire taire. Le gros négociant venait en effet de prononcer quelques mots, et entre deux bouffées, il dit lentement à son jeune commis :

— La pèche sera bonne cette année; il y a beaucoup de surfs (i) sur les côtes.

— Ta, répondit Léopold.

Il y eut là un silence d'un quart d'heure, comme si les deux interlocuteurs eussent pris tout ce temps pour réfléchir sur ce qu'ils venaient de dire. Puis le père Archibald déposa sa pipe sur la table, remplit les gobelets, reprit avec le même sangfroid en mettant un intervalle de quelques secondes entre chaque mot :

— J'espère, Wilkins, que celte année vous me ferez honneur ; et que vous serez assez adroit pour prendre le premier hareng. L'année dernière, c'est Guillaume Duldof, un pêcheur du vieux Benkland, mon ennemi, quia eu le prix; il faut que ce soit vous cette année.

Wilkins fit un signe affirmatif ; au bout d'un moment Archibald reprit :

— Vous êtes habile, arrangez-vous pour qu'il soit dit qua c'est un pêcheur de meinher Archibald qui a eu l'honneur insigne de prendre le premier hareng de l'année. La main de Gudule sera votre récompense...

Le bonhomme s'arrêta; et, quelle que fût l'apparente insen-

(') On appelle surfs de petits vers qui, dit-on, attirent les colonnes d« harengs dans nos mers, vers la mois de juin.

sibilité de Gudole, on eût pu la voir devenir rouge comme une cerise. Quanl à W Ikins, il ne m mira ni étonnement ni joie : seulement il dit d'un ton froid, comme s'il faisait une observation s;m> im

— Mas... le Français? ce chevalier si riche!...

— Les Français, répondit le m go ■ soi d'un ton sentencieux, -'lit comme les outres gonflées de vent; ce nobio

a trompés. J'ai écrit a un de mes correspondants de Bordeaux pour avoir des renseignements sur lui. On m'a idu qu'il n'avait plus un sou de bien au soleil; que c'était un libertin, un dissipateur...

En nt endroit de la conversation, Cavignon se tourna vers le pauvre Roll) ; il était tout bouffi de colère, et il murmurait eu serrant le pt i

— Manant ! malotru 1 il me paiera cela tout à l'heure.

— Eh ! ch ! tit le marquis d'un ton moqueur, le marchand de harengs est, ma loi, nomme de précaution !

— Tais-toi donc, dit le chevalier en essuyant la sueur qui coulait sur son front.

l'ei danl ut i parte, la conversation avait continué entre les deux Hollandais; au moment où le marquis et le chevalier prêtèrent de nouveau l'oreille, Ârchibald disait au jeune homme:

— Aujourd'hui même j'ai défendu à ce soi-disant chevalier de remettre ici le pied pendant mou abseï ce, t't désormais ma tille ne lui parler;, plus. Elle a pris sa dernière leçon.

— Oui, mou père, repondit Gudule avec une sorte d'in- Sùuci.,

Et pourtant on eût pu remarquer le regard d'intelligence qu'elle j< Li en ce moment sur Léopol Wïikins.

— Ces! ce que nous verrons! grommela Rolly avec colère.

— Tu ne m'avais pas dit qu'on t'avait donné ton congé, reprit le marquis avec son éternel sourire de moquerie.

— Rira bien qui rira le dernier !

Eu ce moment un coup de canon se fit entendre dans le port. 11 annonçait que la flotte allait mettre à la \

— 11 faut partir, dit le vieil Archibald vins se déranger.

— Partons ! dit Le. pold Wilkins de même.

• renl tranquillement les cendres de leurs pipes, et

se décidèrent enfin à se I. • gociant prit son chapeau à

- bords , N\ ilkins son bonnet tonne, et ils se prépari n nt

-ii. r le port. Gudule continuait sa dentelle et la vieille

Bnritie dormait toujours.

— Adieu, Gudule, dit Archibald en déposant un baiser froid sur le front de sa ûlle , qui «dois seulement interrompit son travail.

178 LE PUEUIEU HARENG

— Dieu vous conserve, mon père.

En ce moment, la bonne vieille, éveillée par le mouvement cl le brnil qui se faisaient dans la chambre, ouvrit les yeux cl regarda autour d'elle d'un air effaré.

— Jésus rflein got ! que se passe-l-il donc? demanda-t-elle sans bouger de son fauteuil.

— Ce n'est rien, dit le père, c'est que nous partons... Idicu, Brigitte, veille sur la fille.

— Je ne la quitterai pas un seul instant, répondit la mère en bâillant et en étendant les bras.

— Elle sera joliment gardée! pensa l'un des curieux de la fenêtre.

Cependant Léopold Wilkins s'était approché de Gudule , et sans plus s'émouvoir qu'à l'ordinaire, il lui dit simplement :

— Dieu conduira mes lilets et je prendrai le premier hareng, comme le désire votre père.

— C'est bien, répondit-elle en baissant les yeux.

Malgré cette modestie apparente, il sembla aux deux étourdis que la demoiselle désignât à Léopold Wilkins , par un geste presque imperceptible, "la fenêtre qu'ils avaient choisie pour observatoire. Un moment ils se crurent i écoifverts et ils se rejetèrent vivement en arrière; mais comme rien ne confirmait leurs craintes, Rolly se hasarda à regarder de nouveau dans la salle. Les Hollandais achevaient paisiblement leurs adieux. Un moment après , ils sortaient de la maison par la grande porte qui donnait sur la place.

— Ville gagnée ! dit le chevalier à demi-voix en les voyant s'éloigner ; allons , allons , qu'ils aillent pêcher le hareng, et bon voyage ! l'ennemi nous abandonne le champ de bataille.

— Ouf! reprit Cavignon de même, voilà une petite bourgeoise qui peut se vanter de nous avoir l'ait droguer comme des Colins. Ah ! si ça n'avait pas des tonnes d'or pour dot! et, ajouta-t-il avec un accent doucereux en se tournant vers Rolly, s'il ne s'agissait pas du bonheur d'un ami !

— Allons, tu composeras une, ode là-dessus, répliqua le chevalier avec impatience ; mais en attendant, mon cher marquis, aie la bonté d'aller voir si la voilure est prête. La petite va venir et elle serait peut-être effarouchée par ta présence. Nous te rejoignons dans l'instant.

Mais...

— Eh bien ! as-tu peur que nous partions sans toi? Ne doistu pas nous attendre dans la voiture ?

— C'est vrai, dit le marquis en s'éloignanl comme à regret, mais du moins hàtez-vous.

— 11 se défie de moi, pensa-t-il en longeant la rue déserte eu

LE WEMIER HARENG

l'attendaient les chevaux elle postillon; il s'agit de jouer serré, des tonnes d'or sont a l'enjeu.

— ; irquis ;i de mauvais desseins, pensait Uolly de son

tous les diables ! je défendrai et la l'emme et la dot !

Puis il se rapprocha de la fenêtre qui était restée entr'OUrda de nouveau dans la salle. La vieille mère ndanl qu'on lui annonçai l'beun se mettre au lit: Guiîule continuait à agiter en radence ses fuseaux ;'■ dentelle. Cependant I était visible que cetle fois elle i donnait pas ; attention à son ouvrage. Rolly remarqi ;

upatlon, et, ; l'elle était de bon augure

pour ses projets, il crut qu'il lui suffisait de se montrer pour r la jeune lille à venir le Joindre. Il avança donc la lêl i mais Gtidule ne parut pas l'avoir a| • et elle t a faire mouvoir si s Fuseaux de toute i •

s. t prés quelques minutes de siiela à voix bas

— iselli Gudule!

! arda sans aucune expres-

sion .: Efroi. Seulemeit un singulier sourire,

qui t< ie et de la malice, vint contrac-

- répondre, elle reprit son

— Gudulel charmante Gudule!, demanda-t-il enfin du ton le ! ux qu'il put trouver, n'aurez-vous pas pitié de mou unpalii z-vons oublié...

La jeune Bllesi un doigt sur sa bouche, tandis

' lit sa mère endormie. Puis elle

it au chevalier avec le flegme imperturbable

— '■ mjourd'bui, monsieur le chevalier ; j mu de français.

rusquemenl la fenêtre sur le nez de Rolly qui,

lui, s'attendait à toute autre i

Il fbl j bout d'un instant il I

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