LE PRFM1FP. HAREM
Nous avons laissé le chevalier de Rolly dans une position laclu use, c'esl à-dire bâillonné, emmaillolté dans un manteau r.et < ouchésur le pont d'un navire qui partait pour destination inconnue. La nuit était sombre et froide; c"étaîl Inutilement que le prisonnier s'agitait sur son lil de cor- - pour chercher à voir autour de lui. De temps en temps, luelques matelots passaient en silence à ses côtés, sans plus pire attention à lui que s'il eût été un des ballots avec lesquels m l'avait confondu. Une lanterne brillait bien à la proue de la karqi • ! dt si faible, qu'elle ne pouvait servir m cl ravisseurs. Il lui lallul doue se islement la suite de cette étrai ge aventure. i depuis plusieurs heures; le veut tï;ds du matin commençait à engourdir ses membres, quand un homme en costume de matelot s'approcha de lui et lui dit, ni bon français, d'un ton un peu moqueur :
— Kb.bi -' ntilhomme, étes-vous toujours dans les
..•• de filles? Que dites-vous de ce vent-lâ r li a dû un peu rafraîchir votre tète chaude!
»nnut la vuix qui lui avait adressé des menaces, au izarre enlèvement. Il lit un signe suppliant pour ir qu'on le débarrassât de ses liens et de son bâillon, qui lient horriblement. Le matelot inconnu parut hésiter:
— .' éjà vous rendre Mitre langue et vos . dont vou ! dit-il en regardanl un aune i .; immobile et silencieux à quelques
i milieu de l'obscurité; cependant, ajoula-t-ii, si vous ' me donner votre parole de gentilhomme que vous ne i lin. : qui est difficile du reste,
j s mettre un peu plus à l'a
■ qu'il consentait à tout ce qm l'on veulai ; aussitôt.
lit r, aussitôt qu'il fui livre d grande bouffée d'air; pul
ni rapide.
: Si' trouvi
1er les traits de <■' ux qui on voguait surune plaine d'ei dont s et dont k
lue. A droite et à gauche brHiditui de nombreuse» lumière* plus ounoina i approchées, mon
tant et descendant comme des feux-follets au milieu du brouillard de la nuit.
— Mais où suis-je donc ? demanda le prisonnier avec autant d'étonnement que d'effroi ; où allons-nous ainsi ?
—Vous êtes sur la buyse ta Mouette, répliqua le matelotd'un ton railleur, et vous allez à la pèche du hareng, mon gentilhomme; en ce moment nous entrons en pleine mer.
Par cinq cent mille millions de panerées de diables!...
Le marin goguenard posa sa main sur la bouche du malheureux exaspéré :
— Et votre parole ! lui dit-il. Allons, monsieur le chevalier, songez que votre bâillon est là.
— Vous me connaissez donc, vous qui me parlez ? dit Rolly, un peu radouci par la curiosité que cet homme excita tout à coup en lui. Qui ètes-vous? Que me voulez-vous ?
— Vous m'avez déjà vu quelque part, reprit le matelot ; cherchez bien dans vos souvenirs ; me reconnaissez-vous ?
— Non.
— 11 est vrai que je n'ai pas dû exciter bien vivement votre attention. Cependant, vous souvenez-vous qu'il y a ciuq ou six ans, un jeune capitaine de marine française, du nom de Blaville, allait faire quelquefois la débauche à Versailles avec vous autres mousquetaires ? Vous souvenez-vous que le capitaine BlavUle avait pour valet un ancien mousse mauvais drôle fieffé, garnement incorrigible...
— Attendez ! s'écria le chevalier en paraissant chercher dans sa mémoire un nom qu'il était bien sûr de ne pas y trouver, vu qu'il avait totalement oublié le capitaine Blaville lui-même; vous êtes..
— Samson, Samson Billonaud , que vous aviez surnommé l'Échineur, à cause de ses nombreuses querelles, où il était toujours vainqueur ! s'écria le matelot avec une sorte d'orgueil ; oh ! je ne vous ai pas oublié, moi, monsieur le chevalier ! Plus d'une fois je vous ai reconduit tout chancelant à l'hùtel des mousquetaires, après quelque joyeuse partie chez le capitaine, et plus d'une fois aussi j'ai retusé la porte à certaine dame qui venait vous relancer...
— Ah ! ma femme, interrompit le chevalier comme entraîné malgré lui, elle est morte... Mais, ajoula-t-il, en revenant promptement à la pensée de sa position présente, cela ne m'explique pas...
— Morte ! reprit Samson du ton d'un homme qui ne se soucie pas de répondre directement à une question pressante; eh bien ! monsieur, c'est comme ce pauvre capitaine Blaville, coupé en quatre par un boulet de canon, à la bataille de...
LE PREMIER IHRENG 185
—Et que m'importent Blavilleet tout ce fatras 1 s'écria le malheureux Rolly impatienté; Samson l'ècbineur ou Samson le diable, me diras-tu enflu ce que l'on me veut, pourquoi on m'a enlevé traîtreusement ?
— l'.h bien ! voyez, dit l'imperturbable matelot, {'aurais crn que vous prendriez plus de part que cela au sort du capitaine votre ami ! C est un bien bon maître que j'ai perdu là ! Aussi, depuis sa mort, i'ai eu mille sortes de guignons; j'ai mule dans tous les coins du monde sans pouvoir trouver son pareil; entin, de guerre lasse, je suis revenu en Hollande, ma patrie, et J'ai repris la pèche du hareng, mon premier métier. Lu triste métier, monsieur! comme vous pourrez vous en apercevoir vous-même, ajouta-t-il d'un ton malin, car vous alWz l'aire votre apprentissa i
— Miséricorde ! s'écria le chevalier en pâlissant; moi, pêcheur de bareng! Cet homme devient fou.
— l'as plus fou que vous ! riposta l'ex-valet d'un ton insolent. Chevalier de Etolly, vous n'êtes plus ici à Versailles, entendez-vous P Vous a\cz été presse comme pécheur de hareng, et, bon gré mal ^ré, vous pécherez le bareng, comme tant d'au-
u on i enlevés de force pour le service de la marine des Provi s; ainsi dune, résignez-vous : vous ne reverrez
la terre qu'à la lin du voyage que nous commençons cette ouït et, pendant cet intervalle, vus nobles mains devront s'habituer a parer des bareogs et à les arranger proprement dans Il - lonueaux, tout comme vous me venez taire à moi-même.
Jusqu'ici le chevalier avait cru seulement être victime d'une vengeance particulière, à laquelle il pourrait échapper d'un
: t à l'autre; mais îles que les paroles du matelot lui eurent appris dans quel abinie il était tombé, sou courage l'abandonna tout à tait, et il se mil à se lamenter d'une manière piloyable ; maître Samson lui-même en lut attendri.
— Allons, allons ! dit-il avec, un ton de cordialité grossière, il ne faut i is désoler, monsieur le chevalier; deux mois sont bien vite écoules, et la | ôche ne peut durer plus de deux mois ! Il est un peu pénible de comment er si tard un tel appn quand on est noble et quand on a porté te mousquet dans les antichambres de Versailles; mais que voulezvous ! bailleurs nous autres matelots, qui serons vos cama-
», nous vous aiderons de notre mieux pour soulager un commençant, et puis vous verrez et apprendrez des choses cui I) abord \ous verrez les îles Orcades,
de belles îles, monsieur, avec des ceintures de verdure et de hautes mo de nei^e ; vous verrez reti;er
les tilels de beau quand ils sont pleins de poissons argeutés
et brillants; vous apprendrez les procédés hollandais pour conserver ces délicieux harengs renommés par toute l'Europe; ces procédées sont très- curieux, monsieur, don ne les découvre pas au premier venu. PiÀS, quand nous retournerons à Amsterdam...
— Oh! quand je retournerai à Amsterdam, s'écria le chevalier en serrant le poing dans un transport de rage, j'irai me plaindre aux autorités, je ferai des mémoires, j'intenterai des procès. On a violé ma qualité d'étranger! Moi, noble et Français, on a eu l'air de me prendre pour un marin...
— Eh bien! répliqua le matelot tranquillement, nous dirons tout simplement que nous nous sommes trompés et que nous nous sommes aperçus de la méprise trop tard pour vous mettre à terre.
— Oh ! je suis perdu, je suis déshonoré! s'écria le chevalier sans l'écouter et en jetant autour de lui des regards d'angoisse.
Samson le regarda un moment fixement, puis, se rapprochant de lui, il dit à voix basse, d'un ton moitié plaisant, moitié sérieux :
— Aussi pourquoi diable vous avisez-vous de conter fleurette aux jeunes tilles ?
— Que dis-tu ?
— Rien, fil le matelot d'un air mystérieux.
— Ainsi donc, je suis aussi le jouet d'une intrigue! reprit Rolly avec indignation; et l'on croit que je me laisserai conduire comme un agneau, sans résistance? Une barque peut encore me déposer à terre; j'appellerai, je crierai...
Samson l'êcbineur se mit à rire. C'est qu'en effet le pauvre chevalier avait trop présumé de ses forces. Depuis un moment il était pâle et chancelant ; bientôt il tomba sur les cordages où on l'avait étendu d'abord, en proie au plus violent accès de mal de mer et il perdit connaissance.
Quand il reprit ses sens, il était grand jour; il se trouva couché sur une espèce de petit lit de camp dans la cabine qui s'élevait à l'arrière de la buyse. Aux souffrances et à l'évanouissement causés par le mal de mer, avait succédé un sommeil de plomb qui tint longtemps ses facultés engourdies. Aussi Rolly, dans le premier moment de son réveil, crut-i! être la dupe d'un rêve en apercevant îe'lieu étrange où on l'avait transporté. Ce-
{tendant ses idées lui revinrent peu à peu et il se : raina hors de a cabine pour chercher l'explication de sa mésavenlure.
il n'alla pas loin; en face de la porte, un homme était assis sur de vieilles voiles; devant lui on voyait des débris de viande et de poisson sec deux verres, de. la bière et du pain frais. H
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semblait attendre quelqu'un avanl de commencer ce substantiel repas : H it Léoi old Wilkins.
Le chevalier voulait se précipiter sur celui qu'il croyait l'auteur de tous ses maux; nais il fiait si bible qu'il pouvait à peine mari ber sans appui. Léopold Wilkins ne sembla pas renarquer celte terrible colère; il désigna une place à côté de lui, ei dit froidement eu hollandais :
— • Voulex-vous déjeuner, monsieur ? Je vous attends.
Le chevalier serra les dents, il écuma, et sa main alla cher- » li i machinalement lu garde de son èpee. L'èpée ne se trouvait pas à sa place aceouHimée, et llolly, jetant un coup d œil sur toute sa |n ■ ;i qu'on avait changé son cos-
tume pendant qu'il était plongé dans l'anéantissement causé par le mal de mer. Il èlail exactement vêtu comme les matelots qui allaient et venaient sur le pont de la barque.
fureur ne connut plus de bornes; il s'élanc,a pour fia p| emi. Mais Léopold Wilkins avail sans doute
prévu ce mouvement; d'un geste il renversa l'infortuné Gascon sur ' voiles qui lui servaient de siégea lui-même.
(pie ceite chute .ut étourdi le chevalier, soil qu'elle eût
donne un cours salutaire à sou sanir, quai (| il se releva, plus
ix (pie meurtri, il était considérablement radouci. Il ac-
cep a même la main que son antagoniste lui présentait sans la
ir l'aider à se relever. Une fois sur son
séant, il regarda avec un élonnement stupide celui qui l'avait si
lenl terra
Lins, le voyant si calme et assis à côté de lui, comme il dt invité, sembla oublier de quelle manière un peu vive il las ,i;s cette posture. Il lui présenta un verre de
I lui dit avec son flegme ordinaire :
— Buvez remettra.
( dernier Irait remporta sur l'indignation du chevalier. Sa fureur tomba tout à coup, et, malgré sa faiblesse et ses craintes, il partit d un luu rire qui retentit jusqu'à l'autre bout de la buv-e.
— s tire Wilkins, s'écria-t-il, savez-vous que vouf m'avez joue un tour qui ferait honneur au plus grand roué dt
ou avait là-bas des matelots et des buysefi
CT d'un rival P I i 'dit par un sourire silencieux, qui C0IK
sist.ii; r, pendant quelques s t rangées d0
dent-
— Cette justii e rendue à votre habileté, reprit le chevalier, qui ne perdait p.- ïon luit de vue, vous m'expliquerez, j'espère, ce que vous comptez lune de moi à présent, ^ue signifient ces
habits, cet extérieur grossier ? Je ne puis croire à ce que m'a dit cet imbécile de Samson...
— Il a dit vrai, lit le pêcheur d'un air d'insouciance. Ces habits sont ceux de votre nouvelle condition.
La colère du chevalier fut bien près de se réveiller en recevant cette froide assurance de son malheur. Cependant il se contint ; par un instinct subit de vengeance, il prit le ton goguenard à son tour, et dit à Léopold :
— Si je ne me trompe, maître Wilkins, vous avez cru frapper un coup décisif en m' enlevant d'Amsterdam, moi, dont vous aviez la bonté de craindre les entreprises à l'égard de mademoiselle Gudule. Malheureusement, mon cher, vous n'avez réussi qu'à moitié; vous m'avez puni, il est vrai, d'avoir été votre rival ; mais j'ai laissé derrière moi une personne qui me vengera en vous soufflant la jolie demoiselle !
— Ah ! fit le pêcheur en levant sur Kolly de grands yeux bleus remplis d'étonnement.
— Oui, mon cher, reprit le chevalier; au moment où j'allais enlever cette petite fille qui m'a joué avec tant d'adresse, j'avais pour auxiliaire un ancien ami, un mousquetaire, un endiablé, et, je le connais mal, ou aussitôt qu'il aura connu ma disparition, il ne se sera pas gêné pour prendre ma place. Aussi, comme il est plus riche, plus noble, plus jeune et plus beau que moi, il est probable...
En parlant ainsi, Rolly étudiait avec une malicieuse curiosité l'expression des traits de son rival; mais, malgré toute son attention, il lui fut impossible de découvrir la moindre altération dans les muscles de ce maie visage. Aussi accepta-t-il le verre dans lequel Wilkins venait de verser du genièvre, et, l'élevant comme pour porter une santé, il dit avec un soupir :
— Allons! maître, au bon succès de notre pêche ! et puissions-nous bientôt revenir à Amsterdam meilleurs amis que nous n'en sommes sortis !
— Ya, répondit Wilkins.
Alors seulement, le chevalier s'aperçut qu'il avait frappé juste. Le jeune pêcheur était un peu pâle et ses dents serraient le verre qu'il avait porté à sa bouche.
Le soir même, un pilote qui retournait à Amsterdam fut chargé de remettre secrètement à Gudule une lettre qui contenait ces mots : « Défiez-vous de l'ami du chevalier; je revien- « drai bientôt. »
La nuit du 25 juin, cette nuit solennelle et si impatiemment attendue par les pêcheurs, était enfin arrivée. L'immense quan-
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tité de vaisseaux, grands et petits, qi'i composaient la flotte hollandaise s'était engagée dans cet archipel dangereux des urcades ou s'ouvrait la pèche d'ordinaire. Jamais la mer orageuse du Nord ne s'était montrée si agitée et si terrible : l'obscurité était profonde; des mûmes noirs et épais couvraient l'horizon. Un vent violent, soufflant de l'ouest, soulevait de hautes vagues fi la cime creuse et phosphorescente, qui allaient se briser avec t - re les n scits qui bordaient les côtes. An milieu de ce chaos effrayant, les bâtiments, dirigés par des pilotes habiles luttaient péniblement contre la tempête. A la proue de chacun doux, brillait une espèce de phare; il se composait d'un grillage en fer rempli de charbons allumes, (les réchauds, élevés de quelques pieds au-dessus du pont, et destinés autant à éblouir et à attirer le poisson qu'a prévenir le cime entre les navires resserrés dans ce détroit, paraissaient et disparaissaient derrière les lames gigantesques de cette mer houleuse. La scène avait un caractère grandiose et terrible qui eût effrayé des yeux moins habitués que ceux des pécheurs hollandais à cet aspect de I <>, eau.
Cependant le plus grand calme régnait à bord de chacun des navin s à la pèche. Quelques hommes seulement veil-
laient»! la manœuvre; les autres, à demi couchés sur les bancs de rameurs, sommeillaient paisiblement au bruit de la mer et des vents. A leurs pieds leurs filets en soie brune de Perse, teints à la fumée, étaient disposés avec ordre comme pour être employés d'un moment à l'autre. Sur un autre point de la buyse on voyait des tonneaux vides en bois de chêne, destinés à reproduits de la pèche; plus loin s élevaient des amas de gros sel gris d'Espagne pour la salaison. Ces préparatifs ternii' ■ reposait nonchalamment en attendant l'heure
du travail. On se souvient du serment solennel de tous les marins sans distinction qui montaient la Hotte, et il n'était pas encore minuit.
En avant de toutes les autres, se trouvait pourtant une buyse r une grande activité. Les rameurs étaient à leur poste, le pilote tenait le gouvernail : sur la proue, éclairée par la lueur rouge du fanal, on voyait debout un homme de hante taille, l'œil lixé sur les flots, ne sortant de sa méditation profonde que pour donner de temps en V Bips de i ordres brets ieut la manœuvre. Ces ordres avaient pour but lintenir nord-nord ouest la direction de la barque, que Qisel les vagues tendaient toujours à faire dévier. Le petit navire luttait contre les lames auxquelles cette position le livrait tout entier : il plongeait 1 1 se relevait au milieu des flots d'ecvM uui le couvraient par moments. Mais l'homme de la
(QO LE IMtEMIER HARENG
proue, mime, intrépide, ne semblait pas se doufer du danger qu'il cou rail ; sou regard sondait, à travers l'obscurité de la nuit, ces abîmes d'eau salée qui menaçaient de l'engloutir.
A l'arrière, à côté du cabestan destiné à bêler les filets remplis de poisson, deux hommes regardaient avec moins d'intrépidité ce désordre des éléments. L'un était ce Samson l'échineur, que nous connaissons déjà; assis au pied du mât, il hoebait de temps en temps la tète, quand une vague déferlait sur le pont, jurant à voix basse qu'il n'avait jamais vu plus mauvais temps dans ses voyages autour du monde. Or, celui à qui il adressait ces inquiétantes observations n'était autre que notre ami le chevalier ; Rolly, dans son nouveau costume, devait commencer ses fonctions d'encaqueur cette nuit même, aussitôt que la pêche serait ouverte.
Le malheureux mousquetaire ne s'était jamais trouvé à pareille fête, et perdait tout à fait courage ; à chaque coup de mer il poussait un gémissement, et, grelottant de froid, mouillé jusqu'aux os, il s'attachait à quelque amarre en maudissant tout Las son sot amour pour la fiancée d'un pêcheur et la bizarre vengeance de son rival.
Une secousse plus terrible que toutes les autres venait de faire craquer la buyse jusque dans les plus solides pièces de sa membrure; la terreur avait arraché un cri au pauvre chevalier, quand Samson, qui, comme tous les marins, restait calme au moment du danger, dit à voix basse :
— Vous verrez, cet enragé de Léopold Wilkins nous laissera sombrer plutôt que de changer cette bordée contre le vent et la lame ! il n'a pas bougé, lui, quand celte vague d'enfer est venue tomber sur nous. Comme il est calme ! comme son pied est solide ! Oh ! la colonne de harengs n'est pas loin, soyez-en sur. Toute la journée Wilkins a observé le vol des goélands et des mouettes du côté delà pleine mer \ il est resté longtemps à étudier les taches de graissin qui flottaient sur l'eau, et certainement il a découvert des signes infaillibles de l'approche de la bande. Aussi
— Mais nous allons être engloutis! s'écria le chevalier en se tordant les mains avec désespoir.
— Que voulez-vous! dit le matelot avec un sang-froid peutêtre affecté; Wilkins commande ici ; et il lui faut obéir... Mais qui donc a osé nous suivre jusqu'ici ! ajouta-t-il tout a coup en s'interrompant et en désignant une lumière qui bondissait sur 1rs fiots à peu de distance derrière eux.
Malgré ses terreurs, le noble gascon jeta un regard craintif dans la direction indiquée; alors il aperçut une barque qui lut-
lait avec couragecontreles finis pour atteindre elle deLéopold WUkins.
— Ah ! je reconnais ce hardi gaillard ! s'écria Samson; c'est le vieux Guillaume Duldof, un pécheur de maître Benklaud ; sans doute il ;i pt is ^rt»ùt à la médaille d'Or que lui i i | décernée, l'année dernière, le bourgmestre et les écbevins d'Amsterdam pour prix de la pèche, et 11 compte être aussi heureux cette année... Mais patience! Wilkins n'est pas homme à abandon:.n a il avantage, el tenez, voyez déjà!
En effet, ! s'apercevant de la concurrence, donnai
voix basse quelques ordres aux matelots ; aussitôt la barque se rua avec plus dé fureur que jamais au milieu des tourbillons d'écui rochers à Heur d'eau, l.a buyse rivale s'arrêta
comme épouvantée ; les rameurs, sur leur banc, frémissaient de l'audai e île cette manœuvre.
Wilkins, au milieu de ce désordre effrayant, était resté debout à l'avant de l'embarcation. Tout à coup il poussa un cri de joie, < noncer un mot, désigna une longue ligne blan-
che el i m ente qui s'avançait.
— Les harengs! les harengs! s'écrièrent les matelots en voyant lu mer devenir comme brillante et enflammée.
— 1 • • : tour maiiie Samson en s'a- »anl au chevalier; je savais bien que Wilkins les avait
flaires depuis ce matin! Allons, allons, monsieur, nous allons
tout à l'b< isavez vraiment de la \ocation pour
. .« aqueur ; prépare»"
Cependa Wilkins s'était élancé à l'arrière de la