‹ La roche tremblanteChapitre 20 sur 24 · LES DEUX FRÈRES · texte numérisé non relu

LES DEUX FRÈRES

La cabane de Gaétan était aussi pauvre, aussi misérable à l'intérieur qu'à l'extérieur. Un trou pratiqué à la toiture d'ardoises servait de cheminée; quelques poignées de paille de maïs étaient jetées sur le lit, dont une peau d'ours formait la couverture. Un vieux coffre contenait les vêtements du montagnard. Le reste du mobilier se composait d'une petite table à demeure près du foyer, et de quelques escabeaux de bois grossièrement taillés. Un buste en plâtre de Napoléon, posé sur une planchette, représentait les pensées de la terre, comme un petit Christ sans bras suspendu de l'autre côté représentait les pensées du ciel; ces deux figurines résumaient toute la religion de Gaétan. Dans un coin, plusieurs bâtons de cormier de sept pieds de long, quelques pièges détendus, indiquaient la profess.-ion du propriétaire de cette habitation ; un long couteau de chasse, à gaine de cuir, à poignée de corne, brillait au reflet de la lampe fumeuse qu'on venait d'allumer.

Il paraissait impossible, dans un si étroit espace, de rece-

voir tant de monde; mais les invités n'étaient pas difficiles. Les femmes se placèrent sur les escabeaux, qui leur furent galamment réservés; les hommes s'assirent mu- !>■ lit ou par tene, au hasard ; les entants s'étaient logés dans les intervalles, et leurs petits visages frais saillaient çà el là au milieu île eette ina-se compacte, à travers laquelle, suivant une expression triviale, une épingle n'aurait pu tomber par i voyageur, avant pris la place d'honneur à côté de la lampe afin de classer ses richesses végétales, occupait à Un seul plus d'espace que dix autres «les assistante. La troupe avait quit;ésa reserve première; chacun cau.-ait avec S'il voisin, sans cependant cesser de prêter une respectueuse attention aux paroles de Carlotto.

Celui-ci, debout pies de la cheminée, jeta un regard sur ses hôtes qui venaient enfin de trouver tous place autour de son toyt i. l'ius heureux que Socrate, il voyait sa petite maison pleine de vrais amis, et pas un d'entre eux n'eût refusé de donner sa vie pour le hienfaiteur commun. Gaétan le savait sans doute, car il murmura à l'oreille du voyageur, avec une naïve complaisance :

— Dites, monsieur, ne vaut-il pas mieux être le premier parmi ces hraves gens que le dernier dans nos grandes villes?

l'ne espèce rare de betonica tomba sous la main du botani>le en ce moment, et l'empêcha de répondre. D'ailleurs Gaétan venait d'entrer dans une pièce voisine, qui avec sa chambre à coucher occupait toute la capacité de la maison. 11 i< parut bientôt tenant a la main un broc rempli de vin, et deux coupes de bois. L'une de ces coupes fut ollerte à Janvier,qui devait boire le premier, au nomdes jeunes émigrants; l'autie était di stinée au docteur. Quant à Carlotto, il tira de ssse de cuir, la remplit de vin, et, l'élevant au nive lu des C tupes de bois qui vinrent la toucher, il dit de ce ton mélancolique qui lui était habituel quand un douloureux souvenir affectait son esprit :

— à inté, mes petits, à votre santé et à celle de vos pères et de vos mères! l'uisMez-vous revenir à la montagne bous et honnêtes comme vous en partez, et surtout... revenir!

Le docteur, jusqu'ici, avait donné peu d'attention à celte scène, mais à ce moment l'effet en fut saisissant pour lui. La lueur vacillante de la lampe et du foyer se projetait sur cette troupe silencieuse ; de brunes ligures ressortaient dans l'ombre; les mères versaient des larmes et les enfants se pressaient

contre elles; les pères baissaient la tête en rêvant à cette veillée qui précéda le jour «où ils Quittèrent V)ut infants la chaumière paternelle» et où ils écoutèrent, eux aussi, les conseils de quelque vénérable Neslor de la montagne. Le caractère patriarcal de ce tableau, cette poésie calme, émurent profondement l'honnête savant» dont la science n'avait pasdesséché le cœur. Il porta la coupe à ses lèvres.

— Que toutes sortes de prospérités vous accompagnent, mes braves gens! répondit-il avec bienveillance. Ces enfants vont à Paris; c'est là que je demeure... Si jamais ils avaient besoin d'un appui, d'une protection, qu'ils s'adressent à moi... Je suis le docteur D..., médecin en cbef d'une prison de Paris; ils verront si je me souviendrai île votre hospitalité.

11 tendit une carte, sur laquelle était son adresse, au conducteur des émigrants qui se trouvait dans l'assemblée ; ou remercia respectueusement, mais Gaétan reprit avec une expression d'orgueil :

— Ces enfants n'auront jamais besoin de votre secours dans les prisons de Paris, monsieur le docteur. Le Savoyard est pauvre, tout le monde le sait, mais il est piobe... Jamais vos prisons n'ont enfermé un montagnard du Cenis.

— Ebl eh! répondit le docteur en souriant, il ne serait pas impossible...

— Jamais ! jamais! répéta Carlotto avec une nouvelle impétuosité, car celui qui aurait commis un crime, nous le renierions pour notre frère, nous le chasserions pour toujours de nos montagnes. N'est-ce pas, mes amis?

— Oui! oui! répondirent les assistants indignés.

Le docteur ne voulait blesser en rien la noble susceptibilité de son hôte; sans insister sur ce sujet délicat, il changea de conversation.

— Carlotto, reprit-il, tu as parlé de tes malheurs, de certains renseignements...

Le guide tressaillit.

— En effet, monsieur le docteur; j'ai à demander à ces enfants le prix des services que je puis avoir rendus à eux et à leurs familles... C'est à mon tour d'implorer une grâce... Je les prie de m'écouter.

Il fit circuler de nouveau dans l'assemblée les coupes remplies de vin; puis, appuyant ses larges épaules contre la muraille avec une sorte d'abattement, il promena un regard chargé de tristesse sur l'assemblée attentive.

— Enfants, reprit-il, il y a à peu près vingt ans aujourd'hui que je partais aussi du pays pour- aller chercher mon

Il I Dl MVHMOTTES 223

pain en France... Mon firère Guillaume était avec moi, et nous pleui I n bi< d tous les deux quand nous vîmes disparaltre d rrièi nous le clocher de Lans-le-Bourg. Nous vepour la prem notre | èi e el noire

mère: une route de deux cents lieues s'étendait devant nous; nous avions p ur toute fortune un gros morceau dé pain noir, de bons conseils, el une marmotte que nous avions prise aux tettes. . La chanson des Savoyards était bien Traie pour

te illusion de Gaétan appela Bur ses lèvres un sourire qui ne manquait pas de douceur. Un léger murmure de gaieté :>"< leva d m : , foule.

— <'lr. i nais mon frère Guillaume! continua le

mt; il était un peu plus jeune que moi, recommandé de le proléger. Et pUisGuillaumi n\. <i courageux! Toujours propre

i eût été trop faible pour monter comme moi dans les cheminées ; d'ailleurs, je ne voulais pas qu'il barbouillât de suie sa petite Qgure rose, que notre mère aimait tant a i moi isser, Je me retournai bien des fois pourvoir les montagnes qui derrière nous ; je pleurai à chaudes larmes dans I Arque et à nos jeux du soir devant la cabane; mais (."luillautne disait: a Nous reviens, » et je répétais avec confiance comme lui : « Nous reviendrons, noua ns. »

Nous m in i ànai s bit n longtemps, mes petits, et vos pieds al ne vous aimiez au terme du voyage. que le monde est bien grand ; ii'/. bien à souffrir de la misère sur la route... Souvenl il n'y avait pas de cheminées a ramoner dans les vi traversions ; on refusait de nous donner un morceau de pain, un gîte dm.-', Mais alors Guillaim • ~iit avec elle, faisait toute - de j élites mines i b urmantes, el les paysans les moins com| ■ l'hospitalité. Lu - Paris; Guillaume ouvrit de grands de belles maisons, tant de beaux messieui d unes qui ?-e promenaient dans les mes. < [ici un loueur du faubourg Saint-Marceau à qui noti père nous avait adressés; là, nous trouvâmes des an is dit ce qu'il fa. lait faire pour louna un peu de paille dans uue grande chambre où étaient déjà beaucoup d'autres en-

fants, et le lendemain de notre arrivée on nous envoya par la ville.

Guillaume était bien heureux, dans le commencement. Tout lui plaisait, tout l'amusait; il courait du matin au soir, riant, chantant et montrant sa marmotte; quand il rentrait à la chambrée, il avait toujours une provision de bon pain blanc, et de gros sous que nous rassemblions dans un vieux chiffon pour notre famille. Moi, au contraire, je ne trouvais pas toujours des cheminées à ramoner; je rentrais souvent sans argent et à jeun. Alors mon frère partageait son souper avec moi, et nous nous endormions en parlant du pays.

Cependant, à peine étions-nous à Paris depuis six mois que les recettes devinrent moins abondantes. Bientôt je fus seul à mettre mes épargnes dans le vieux chiffon qui contenait notre trésor. Guillaume, en revanche, avait toujours des effets nouveaux, tantôt un gilet, tantôt une casquette, tantôt des souliers. Un jour je lui demandai :

— Frère, d'où te viennent ces beaux habits? Il me répondit :

— On me les a donnés.

— Guillaume, lui dis-je, nous ne retournerons au pays que quand nous serons riches ; en attendant, notre pauvre mère souffre de la faim et notre père marche nu-pieds dans la neige.

Guillaume me faisait mille promesses, mais il ne changeait pas de conduite. Un soir, il ne rentra pas à la maison. Je m'agitai toute la nuit sur ma paille. Qu'était devenu mon frère? Que répondrais-je à ma mère qui m'avait tant recommandé de veiller sur lui? Le lendemain, il ne parut pas encore. Je n'eus pas la force d'aller dans la ville; je pleurais, je me lamentais sans cesse.

Enfin, vers le soir du second jour, un domestique galonné vint chez le vieux Jean, notre logeur et notre répondant à Paris; il demanda le petit Gaétan.

— C'est moi, lui dis-je en essuyant mes larmes.

— Suivez-moi, reprit-il, vous allez voir votre frère. Nous sortîmes, et alors j'appris que Guillaume, renversé la

veille par la voiture d'une personne très-riche, avait pensé être écrasé sous les roues.

— Mais cet événement aura été heureux pour lui, continua le domestique. Mon maître, le baron de V..., dont la voiture a causé cet accident, a fait transporter votre frère à son hôtel, et il se charge de sa fortune.

— Guillaume est-il blessé ? m'écriai-je avec effroi.

— Il 3 eu quelques contusions, le médecin de. monsieur le baron n'a aucune Inquiétude, demain il n'y paraîtra plus.

Cette assurance nie rendit un peu de courage. .Nous arrivâmes à une magnifique maison où il y avail beaucoup île domestiques semblables a mon conducteur. On me lit entrer dans une chambre toute dorée; mon frère était couché dans un lit somptueux, un bandeau encore taché de sang autour de la tête. I n monsieur vêtu de noir était assis dans un fauteuil à côté de lui. Je ne vis que Guillaume; je me précipitai sur son ld en pleurant, et je l'embrassai avec transport.

— Eh bien ! Lafleur, dit avec aigreur le monsieur noir,

3ui était le luron de V... lui-même, à quoi pensez-vous donc e maint uer ainsi ce petit drôle couvert <!e suie? — Je me redressai avec confusion, j'avais sali les draps et les couvertures pré ieuses de mon frère. Guillaume lui-même semblait utent de ma maladresse; cependant il me dit quelques mots d'amitié. Au bout d'un moment, le monsieur noir nous interrompit brusquement. — Allons, c'est bien, petit, me dit-il; maintenant qœ tu as vu ton frère, va-t'en; je ferai mprès de votre répondant pour que Guillaume me reste; il me plaît, j'aurai soin de lui. Quant à toi, tu pourras venir ici quelquefois... mais aie soin de laver les mains. — Puis il dit au domestiaue : — Donnez quelque à ce noiraud.

Le domestique me présenta un louis. Je tortillai mon bonnet entre mes doigts, et je demandai, sans prendre la pièce d'or :

— Est-ce qu'il faut que je ramone toutes les chemiuées de la maison?

Le monsieur haussa les épaules.

— Ce sera pour noire mère, dit Guillaume.

j n jetai la pièce loin de moi.

— Frère, notre mère n'a pas besoin du prix de ton sang ! Je sortis après l'avoir encore embrassé, et j'entendis Je

baron qui disait i n ricanant:

— Il y a de la fierté dans ce poliss in-là.

l'ai appris depuis, continua Carlotto, que ce monsieur était renommé pour sa bonlé, et qu'il était un... un...

— Un philanthrope! dit le docteur en souriant. i, ■ an tu nu signe de tète affirmatifet reprit:

— Dès G ni iment, mes amis, je \i.> rarement mon frère. Le baron, m .Lie ga dureté envers moi, avait tenu ses promette* à l'égard de Guillaume, qui l'amusait pu- ses saillies

gaieté. Sitùl qu'il lut rétabli, on Jui apprit à lire et à

bl"

écrire. Il avait été mis sous la surveillance immédiate de l'intendant, et le baron s'informait souvent de ses progrès. Mon frère était richement vêtu, instruit aux bonnes manières. Il avait une jolie petite chambre pour lui seul. Quelquefois» les dimanches, j'endossais mon habit de fête, je me fanais beau et je me glissais dans la cour de l'hôtel» Puis je prenais mes sabots à la main, je mettais mon bonnet sous mon bras, et je montais voir Guillaume, sans que personne le sût.

Guillaume n'avait aucun travail pour occuper ses mains; on l'clevait comme le véritable fils d'un seign ur, et dix ans s'écoulèrent sans que la bienveillance du protecteur se démentit. Mon frère était devenu un beau jeune homme, gai, spirituel, savant. On n'avait pas songé à le pourvoir d'un état, mais cela ne L'inquiétait pas; il avait confiance dans la parole de son bienfaiteur. Aussi passait-il joyeusement la Vie avec les bourgeois et les belles dames.

Cependant j'avais grandi aussi, moi; mais mon sort était toujours le même, j'éiais resté ignorant et pauvre comme autrefois. Mon métier de ramoneur ne convenait plus à mon âge et à mes forces; je m'établis commissionnaire au coin des rues. Ce n'était pas que Guillaume ne m'eût souvent offert de l'argent, nais je ne voulais rien accepter pour moi, j'envoyais tout à notre famille. Il m'avait aussi proposé différentes places dans ies maisons qu'il fréquentait, mais ces places tenaient à la domesticité; je trouvais plus d'honneur et d'indépendance à mon humble métier.

A cette époque, je reçus du pavs une lettre où l'on nous annonçait la mort de notre père. Ma mère restait seule, sans secours; elle nous rappelait près d'elle pour être les soutiens de sa vieillesse. J'allai à l'hôtel de V... trouver mon frère; je lui présentai le papier, que je m'étais fait lire par un camarade. Guillaume avait passé la nuit au bal; il était encore au lit, fatigué de plaisir.

Après avoir pris connaissance de la lettre fatale, il la laissa tomber, et me dit douloureusement en se couvrant les yeux:

— Le père est donc mort, Gaétan ?

— Et notre mère nous appelle, répliquai-je en pleurant aussi.

— Tu vas retourner au mont Ceois? ajouta-t-il précipitamment.

Je compris à ce mot ce que j'avais deviné depuis longtemps;, ma présence gênait Guillaume; il rougissait de moi.

— Je partirai demain, lui dis-je tristement.

LE CIIASSF.IH 1>K M VKMOTTES 2^7

— Déjà !

Nous g irdftmes un moment Le silence. I^uis je repris :

— Que dirai-je a notre mère, Guillaume f

— Tu lui diras que je l'aune toujours... je n ournerai au pays quand je serai riche et puissant.

— Crois-tu que dous l'aimerions moins si tu y revenais pauvre et malheureux 1

11 me tenait la main et la Berra avec force. » — Frère* il Faut que je reste ici. La vie de la montagne : je me suis habitue à l'ais ince, au bien-être, à l'oisiveté... d'ailleurs je suis attaché au baron s liens de la reconnaissance.

son me parat bonne; j'embrassai Guillaume et je ?0U1US pu in .

— Attends, me dit-il, je veux envoyer quelque cadeau à notre mère.

11 fouilla dans une armoire, mais alors il se souvint que la \eille il av. ut perdu tout son argent au jeu; il me regarda d'un air consterné.

— Ne l'inquiète pas, lui dis-je; depuis dix ans je travaille pour elle. Je mi apporte mon petit trésor; d'ailleurs j'ai des

eux.

Je partis. De| uiS ce temps je n'ai jamais entendu parler de Guillaume.

îtà comme épuisé par ces souvenirs. Tous le» ili ncej le docteur, qui avait écoulé ttteniiven» ot, demanda avec intérêt :

— Quoi, tu n'as pas même su ce qu'était devenu le baron de V...

— Le baron est mort deux ans après mon départ de Paris,

j'ai appris. Pour moi, de ir ici, j'ai tfti h les dei nl< râ jours de notre

:i pour el •; cou-

rage, et, quand elle est morte, la digne femme! ell.- m'a béni... Mais je mou Frère, qui m'a oublié...

teil, je le s lis, son edeur était bon, et je 1 aune toujours... Aussi, qu ifants partent pour Paris, je les

ij et je leur dis, comme je vous le dis à qUî « -si vous voul< z (ai euvre,

il i nui mol-

/, ce qu'il estj ce qu'il

, où il dem lui qui m'apportera des nouvelles < le

Guillaume lige un ingrat : s n père et sa mère

ne manqueront jamais de pain uni que je Vivrai. Tout ce

que je possède , mon temps, mon travail lui appartiendront jusqu'à la fin de mes jours... »

— Gaétan, Gaétan, nous vous en rapporterons ! s'écrièrent les petits Savoyards avec enthousiasme.

— Vous serez donc plus heureux que les autres? répliqua le guide en soupirant.

Le docteur était pensif; il s'approcha du chasseur et lui dit d'un ton ému :

— 11 n'est pas étonnant, Carlotto, que ceux que tu as chargé de recueillir des renseignements au sujet de ton frère aient échoué. Obscurs, sans crédit, ignorant pour la plupart nos lois et nos usages, il a dû leur être difficile d'approfondir les affaires d'une grande famille parisienne. Mais moi peut-être pourrai-je te servir plus efficacement. J'ai entendu vaguement parler du baron de V... ; d'ici à peu de jours je compte écrire a Paris, et je recevrai sans doute des nouvelles certaines.

Gaétan secoua la tête.

— Beaucoup de voyageurs à qui j'ai conté mes chagrins m'ont fait les mêmes promesses.

— Je serai plus heureux et surtout plus zélé... Tu le verras, nous retrouverons ton frère.

— Oh ! il est heureux sans doute ! s'écria Carlotto; le baron lui a laissé certainement une grande fortune en mourant... et Guillaume, s'abandonnant à ses goûts, ne se sera pas souvenu de sa famille. Oh! oui, j'en suis sûr, il est riche, brillant, honoré.

Quelques coups frappés discrètement à la porte de la cabane lui coupèrent la parole. Un des assistants ouvrit; un inconnu, dont l'obscurité ne permettait pas de distinguer les traits, parut sur le seuil.

— Est-ce ici que demeure Gaétan Carlotto, le guide au mont Cenis ? demanda-t-il d'une voix faible et traînante.

— C'est moi; que me veut-on?

— Donnez l'hospitalité à un voyageur fatigué, et vous aurez des nouvelles de votre frère Guillaume.

Gaétan poussa un cri de joie et s'élança vers la porte en écartant ceux qui se trouvaient sur son passage, il prit l'inconnu dans ses bras et l'entraîna vers la partie éclairée de la cabane.

La taille du voyageur était haute et droite , mais frêle, efflanquée, sans vigueur. Ses vêtements, qui rappelaient ceux de la classe moyenne en France, étaient vieux et déchirés. Sa figure avait dû être belle ; mais quoiqu'il parût à peine âgé de trente-six ans, elle était déjà flétrie, sans caractère et

sans expression. Ses foi nus grêles, son apparence chétive, son regard terne contrastaient avec la physionomie brune et rude, l.s membres robustes, le regard de feu de Gaétan; et cependant ces deux hommes appartenaient évidemment à un

même type qui chez l'un s'elait conservé Bans altération, Baillant, fortement accusé, qui chez l'autre avait été lentement effacé par une action étrangère. Il y avait sans doute aussi antre chose entre eux qu'une ressemblance physique, car Gaétan, après avoir examiné le voyageur à la lueur de la lampe, se mit à trembler comme la feuille au vent.

— Qui ètes-vous? qui êtes-vous? demanda-t-il d'une voix étouti

— Qu'importe mon nom si je suis pauvre et fatigué ?

— Tu es mon frère Guillaume ! s'écria Gaétan en se ietant dans ses bras.

— Guillaume ! répéta la foule ébahie.

— Guillaume ! pensa le docteur en examinant le nouveau venu; hein! j'ai vu celte figurera quelque part.

11 appuya sa main sur son front pour Concentrer ses souvenirs. Les deux CarlottO s'embrassaient, pleuraient et ne pouvaient parler. Gaétan, le premier, s'arracha des bras qui t'étreignaient, et dit à ses hôtes en leur montrant son frère:

— Le voilà, mes amis, le voilà celui dont je vous ai parlé Dvent le soir auprès du foyer! Je prononçais son nom

comme le nom d un saint au moment de mes plus grands périls, je l'appelais comme un auge gardien devant le lit fude notie mère... Il vient enlin, après s'être longtemps fait attendre, mais il ne me quittera plus. Guillaume répondit de si voix bnsée :

— Non, je ne te quitterai plus, Gaétan. S'il y avait une place dans ta cabane pour un homme sans asile, s'il y a du

il pour un malheureux, condamné à vivre du travail de -... je ne te quitterai plus.

Le cb tsseurjetauo regard rapide sur l'équipage misérable

— Frère, dit-il, la fortune a donc changé pour toi ? Guillaume laissa tomber sa tète sur sa poitrine.

— i in d'un ton rude, cette cabane que j'ai bfttie moi-même pour servir d'asile à notre mère, n

la pa iu d'ours que j'ai enlevée moi-même

à ! animal siuvage après l'avoir abattu d'un coup de ma carabine, te servira de ht. Voici le pain sur celte planche... sont dans ce coffre ; tout cela est à toi. là i deux fiorcs confondirent leurs larmes dans un nouvel

embrassement; puis le guide se tourna vers les montagnards, spectateurs bienveillants mais silencieux de cette scène touchante, et il leur dit en leur faisant un signe de la main pour les congédier :

— Adieu, mes amis, adieu, nous nous reverrons; et vous, piccoli, ajouta-t-il joyeusement en se tournant vers les enfants, la commission dont je comptais vous charger est maintenant inutile, voilà Guillaume mie j'ai tant cherché; parlez, mes enfants, et re\enez comme lui.

— Revenez plus heureux que lui ! soupira Guillaume.

Un moment après, les Savoyards étaient sortis de la cabane; les deux frères croyaient déjà pouvoir se livrer sans témoins à leurs épanchements, quand le doeteur D... se montra tout à coup à leurs yeux.

— Eh bien, mon guide, dit-il à Gaétan d'un ton embarrassé, tu l'as donc retrouvé ce frère tant chéri? mais je ne sais en vérité si l'on doit t'en féliciter.

— Pourquoi crtà, monsieur ? demanda Guillaume en relevant vivement la tête.

— Ne me reconnaissez-vous pas? dit le docteur à voix basse. Guillaume l'envisagea et pâlit.

— Le docteur D... ! s'écria-t-il involontairement.

— Vous, au moment où nous nous sommes vus, vous vous appeliez...

— Chariot, se hâta d'ajouter Guillaume : on m'avait donné ce nom chez le baron de V..., comme traduction deCarlotto.

Le botaniste lit un mouvement de tète.

— Vous le connaissiez doue? s'écria Gaétan à. son tour. Mais, au nom du ciel! où i'avez-vous vu, dans quelle circonstance, à quelle époque ?

— ^lais dans^ le monde, à Paris, au temps de mon bonheur, répliqua Guillaume a\ee volubilité.

Le docteur sembla près de laisser échapper un aveu; mais un regard menaçant lui ferma la bouche.

— Gaétan, dit-il avec précipitation , je vais rejoindre ces braves gens qui retournent à Lans-le-liourg. Demain, tu le sais, je traverserai le mont Cenis pour me rendre à Turin, et je ne reviendrai que dans quinze jours... j'aurai alors besoin de tes services... Ainsi, demain matin, au lever du soleil, je t'attendrai au Lion d'or, et, tout en marchant, nous parlerons de choses... importantes.

— De choses importantes? répéta le guide.

Le botaniste jeta un nouveau coup d'œil sur Guillaume, dont le front était convulsivement plissé.

LE CHASSEUR DE HARUÔTfÉS 231

— Eli! oui, reprit-il i D riant d'un lire Forcé, lu rno nion-

igeton uniflorum, la potentilta ni-

l Burtout i tiana minima.

Après »'ii départ, les deux Cari rent un silence

pénurie. Guillaume avait peine à Be remettre de son trouble

nce inattendue du docteur 1>... Gaëian

bissait aux mystérieuses paroles échangées entre son

frère et le voyageur. G pendant, plus maître de lui, il cacha

ipation, s'assit à côté de Guillaume, et lui dit avec

— Frère, tu ne m'as pas conté comment tes belles espéa ont été renversées, comment tu es tombé dans un état

si miserai

— ', nais i]ue le beau côté de mon liis-

le. Cette éducation qui t'a ébloui était impuissante à me donner un rang honorable dans la société: .une dont j'avais les dehors brillants n'avait rien de fixe, de durable. Le baron en mo irant ne m'a légué qu'une somme Ires-modique.. .je me mus trouvé sans moyens

■ l'habitude de l'oisiveté, des b soins de "luxe et d - . l'on» les bienfaits que j'avais reçus

c< ntie moi; j'ai eu de longues, de cruelles épreuves à lrav<

— Il fallait revenir ici, frère.

— I t orgueil, Gaétan; j'aimais mieux traîner

. au milieu d'une foule indifférente,

le d'un homme

. i •> i e du travail de ses mains. Après

avoir Je devais à la générosité du baron, me

, ir la famille

' i chute jus-

• reté... Cette civili?.i ion

qui m'avait pris ci, Luit montagnard, simple, joyeux, plein

de for. u et de courage, m'a rejeté loin d'elle énervé, épuisé,

— I v tu dire?

— ' ' ves sur la htui let. Voilà où devait

. cette opulence trompeuse! — Et il répéta en jetant un regard oblique et rapide sur le ir : — J'ai

— Valet I dit Gaétan en se levant vivement, c'est un malheur; mais, frère, le crime seul déshonore.

Guillaume garda un morne silence. Le guide reprit avec un sourire de satisfaction profonde :

— Je comprends tout; c'était cela que voulait te reprocher le docteur quand il disait d'un ton méprisant qu'il t'avait connu dans d'autres temps et sous un autre nom. Frère, pardonne-moi; ce médecin des prisons m'avait donné des soupçons dont je rougis... Oh! non, un montagnard perverti n'oserait pas, ne voudrait pas revenir dans son pays natal pour faire honte à sa famille, pour se voir renier de ses compatriotes! Guillaume, pardonne -moi ma mauvaise pemée.

Guillaume tourna la tête et dit avec un accent d'inexprimable angoisse :

— Oh! Gaétan, Gaétan, tu as été bien heureux, toi... tu n'as eu à souffrir que la faim, le froid et la misère !

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