‹ La roche tremblanteChapitre 21 sur 24 · TERREURS · texte numérisé non relu

TERREURS

Le lendemain matin, au lever du jour, on faisait des préparatifs de départ à l'auberge du Lion d'or. C'était le moment favorable pour commencer la longue et fatigante ascension du mont Cenis. Le soleil, en se levant, illuminait les uns après les autres les pics de neige et les glaciers des Alpes Une brise piquante chassait du fond des gorges les brouillards qui s'y étaient assemblés pendant la nuit; les cornets des pâtres appelaient les troupeaux aux pâturages; des coups de fusil lointains, répercutés par les échos, annonçaient que déjà les chasseurs de chamois étaient à raffut. Enfin, les postillons et conducteurs promettaient joyeusement aux voyageurs réunis autour d'eux une traversée heureuse, car le mont Cenis n'avait pas à son sommet ce couronnement de vapeurs blanches qui présage la tourmente pour la journée.

Le docteur D..., en habit de voyage, une casquette fourrée d'astracan, frileusement enfoncée sur sa tète, regardait d'une fenêtre le spectacle animé que présentait la cour de l'hôtel. Deux ou trois chaises de poste étaient prêtes à partir; le claquement des fouets, les hennissements des chevaux, les cris des voyageurs et des guides, formaient un bruyant tumulte. Le docteur observait plus particulièrement un petit mulet au pied sûr, à l'œil éveillé, sur le dos duquel un domestique de

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la maison attachait solidement quelques bagages. On eût compris facilement la cause de cet intérêt soutenu en observant que la charge du vigoureux animal se composait presque uniquement de planchettes légères contenant des plantes : le botaniste surveillait l'emballement do ses herbiers, l'avare veillait sur son ti

ndant le docteur avait donné déjà «les signes d*impaurs fois de pauvres gens en haillon-, qui encombraient la cour de l'autel attendant une occasion de gagner quelques s<>u-, lui avaient demandé poliment, en ûtant leurs boni i

— \ besoin de nos services, monsieur?

Mus le docteur avait répondu par des interjections brusques en signe de refus, et d'autres montagnards avaient dit avec coli .

— Taisex-vous is autres; ne reconnaissez-vous pas

de M. t. ictan?

T. mis s'étaient éloignés à ce nom vénéré comme indigues de remplacer le brave chasseur de marmottes.

nduit monsieur Gaétan, comme on appelait Carlotto, ne paraissait pas. Depuis longtemps les jeunes émigrants qui allaient eu France étaient passés avec leurs pères silencieux et leurs m es; les chaises de poste se mettaient en

route, le petit mulet s'agitait dans la cour, aspirant à pleins naseaux l'air parfumé des montagnes. Tout était prêt pour le départ: la note de l'hôte avait été acquittée, le bon docteur avait bu son verre de rhum et pris en main son bâton de

. unis le guide ne se montrait pas.

— Où diable peut-il être? disait le sa\ant avec colère en se promenant dans sa chambre; jamais jusqu'ici il ne m'a fait éprouver de retard! C'est son frère sans doute qui le reti. ht... ce mau\ais garnement de frère qu'il ne connaît pas, mais que je lui ferai connaître, moi... Cependant, peut-être sera-ce mal d'enlever à un brave homme la plus chère illusion

— Bonjour, monsieur le docteur, dit une voix timide derrière lui.

D... se retourna vivement et aperçut Guillaume Carlotto couvert du manteau que Gaétan portait d'ordinaire dans ses coui-

— Ah ! c'est toi, le Pièmontais, dit-il d'un ton familièrement méprisant ; ou est ton frère'

— Monsieur le docteur, je l'ai prié d'aller à Termignon chercher mon petit bagage, que j'ai laissé hier dans une au-

berge, ne pouvant payer ma dépense; ce paquet contient' mes papiers, m s effets...

— Dis plutôt que tu as choisi ce prétexte pour empêcher Gaétan de se trouver avec moi. Tu craignais sans doute que je ne lui apprisse où je t'ai connu, ce que tu étais...

— Au nom de Dieu, parlez plus bas ! murmura Guillaume en tombant à ses genoux.

— Ah ! tu as cru par celte ruse cacher ton ignoble secret? reprit le docteur avec colère; tu t'es trompé, ^ ois-tu. 11 est bon que l'ois .-oit ici en garde contre toi; on saura qu'après avoir été laquais, vagabond, tu as p issé quatre ans en prison, où je t'ai soigné da is plusieurs maladies... Ton simple et b i hête homtne de hère apprendra combien a été saliecelte main qu'il a press-ée. Je me croirais coupable si je ne prévenais par mes aveux quelque nouveau crime de ta part... Les voleurs, m'a-t-on dit, ne sont pas bien venus chez les Savoyards.

Guillaume resta un moment comme écrasé sous le poids de ces reproches et de ces menaces; puis, toujours agenouillé, redressant sa taille maigre et osseuse, il tendit ses mainsjointes vers le docteur.

— Ne soyez pas trop sévère! dit-il d'un ton suppliant; il y a de la fatalité dans mon histoire. Mes fautes ne doivent pas être imputées à moi seul. J'étais né bon comme mon hère; si j'étais resté près de lui je serais peut-être ce qu'il est aujourd'hui; mais une éducation avortée n'a développé en moi que les mauvais instincts : on m'a donné d'impérieux besoins qui ne pouvaient être satisfaits. La lutte a été longue, monsieur, entre la misère et le crime... J'ai souffert longtemps, mais j'ai été vaincu... Aujourd'hui j'ai dit adieu à cette société égoïste et avare qui m'a perverti, j'ai voulu jeter un voile sur le passé, recommencer ma vie. Je reviens au village où je suis né pour me purifier par les saintes affections de famille, par le remords... Monteur le docteur, permettez-moi d'accomplir ces bonnes résolutions; gardez mon secret, je vous eu supplie. Songez au désespoir de mon frère, à la colère de mes compatriotes... ils m'accuseront d'avoir souillé leur antique réputation de probité. Ayez pitié de, Gaétan, de moi-même... ce sera une bonne action!

Le docteur était un de ces hommes à principes, rigoureux qui ne reculent jamais devant l'accomplissement d'un devoir. 11 était ému, mais il ne voulut rien laisser paraître de son émotion. Il reprit donc avec un accent de dureté :

— J'ai le droit de douter de ta sincérité : avec notre excel-

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lent et philanthropique - rectionj on sort des

rompu riii. ic qu'on n'y est entré. Quelle ga- .. • tu de ton repentir?

— Oh! i : ' rmes. à la vue de mon frère, s'écria Guillaume . z-cn ma douleur en me retrouvant un milieu de ces hommes probes et laborieux

de mon cœur ! Je le leur misèi aient supportée

me donn< : . .1... Permettez-moi donc d'es-

tfumble et obs ure.

— 11 1 >' bien tard 11 ger de vie, dit le docteur avec anairded >ute,etsi aisquelque nouveau crime?...

toute sa hauteur devant locuteur.

— Pourqu i 1 .i ? dit-il d'une voix sombre*

L'i. . 1 tomber sa tabatière qu'il tenait

ment. L'accent de Guillaume l'avait épouvanté.

ible; il hésita devant la

— A -il avec une tranquillité affectée, je

oir. Tu le sais, je pars à

te jours je serai »ie retour ici :

iv evo r une réponse de

Paris Si '■■ ements que je \ais demander sont en ta

laveur, je le pi . sinon. ..

— H me faut votre silence d.ms tous les cas!

— I ' ur.

— Qui insulte a on livre! — dit une voix grave et irritée.

lillirent: c'était Gaétan qui venait d'entrei ; il tenait à i.t main un petit paquet qu'il laissa touil me. — Frère, lut dit-il d'un

ton brusque eu le regardant - i dans les

villes où tu a- \écu ue se kusser due de semblables injures

Gui., uet.

— S 1 .a le doct ur.

— - h; eh bien, quand mon frère aurait , luit par la misère à servir un maître, quand il se serait

dégr,. pour avoir du pain, est-ce à

vous qu'il doit compte ue son malb

Le botaniste secoua la tête comme pour faire entendre que la di :. es v eiUj mais un

,;este fil et ciL-i^ique de Luilla - 1 cncoie.

— Ce sont ses affaires! dit-il en se préparant à partir. Gaétan alla ramasser le paquet et le remit à Guillaume.

— Je suis venu en toute hâte de Termignon pour tenir ma promesse à ce voyageur... Voici tes effets; ce soir nous nous reverrons. — Puis il ajouta en se tournant vers le savant : — Je vous attends.

Le docteur prit son bâton de voyage et le suivit.

— Je vous accompagnerai, s'écria Guillaume avec empressement.

— Frère, tu étais si fatigué ce matin nue tu ne pouvais, disais-tu, faire un pas hors de la cabane.

— Gaétan, je suis impatient de revoir les lieux que nous avons parcourus ensemble dans notre enfance... j'ai oublié ma fatigue.

— La vie est longue, et tu dois la passer désormais tout entière ici; nous aurons du temps pour parcourir les montagnes.

— Gaëlan, je voulais, après une si longue absence, me trouver le plus longtemps possible auprès de toi.

— Hypocrite! murmura le docteur.

Mais Gaétan serra vivement la main de son frère en lui disant :

— A ce soir.

En descendant l'escalier, Guillaume trouva un moment pour glisser à l'oreille du docteur :

— Un homme sans ressource et sans espérance peut tout pour se venger.

Le botaniste, intimidé, se rapprocha du guide. Bientôt ils se mirent en route, précédés par le petit mulet qui avait pris seul et gaillardement le chemin de la montagne en faisant sonner ses grelots. Guillaume les accompagna jusqu'à la cabane; là, Gaétan le congédia de nouveau par un signe amical, et les voyageurs reprirent leur chemin.

Mais Guillaume, au lieu de rentrer, les suivit des yeux avec anxiété. Gaétan marchait quelques pas en avant du docteur, occupé à herboriser le long de la grande route, l'un et l'autre se retournaient fréquemment; ce regard toujours fixé sur eux semblait leur causer une sorte de malaise. Guillaume grimpa péniblement sur le rocher qui la veille avait servi d'observatoire à Janvier; les voyageurs, qu'il avait perdus de vue, se montrèrent de nouveau à une rampe; ils étaient toujours à la même distance l'un de l'autre. Enûn, ils devinrent comme des points noirs dans l'éloignement, et ils disparurent tout à fait derrière un rideau de sapins.

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Alors Guillaume se laissa tomber sur la bruyère sèche dont le rocher était couvert, et il murmura :

— Il a peur; j'ai quinte jours à moi.

Le soir, quand Gaétan, épuise de fatigue, revint à la cabane, il trouva sou Frère disposant sur la table le pain, l'eau et le morceau île chamois qui devaient composer tout le re-

fir on bui lit seulement du vin aui grandes fêtes, ou dans - - tonnelles commme celle de la veille. Le guide, : touché la main de son frère, s'assit sur un le tu. ft se mit à souper en silence. Guillaume l'observait à la dérol

— Eh bien, ce voyageur? demanda-t-il enfin.

— Il est à l'hospice du mont Cenis.

— 11 ne t'a rien dit?

— Rien. — Il y eut un nouveau silence. Gaétan remarqua enfin que Guillaume ne prenait pas de nourriture.

— Tu ne manges pasi lui dit-il; n'est-ce pas que ce pain est bien dur et bien noir, cette eau bien fade, ce repas bien frugal? Comment pourras-tn supporter un semblable ordi-

. toi habitué aux mets savoureux, aux boissons fortifiantes? Et quand «>n songe, frère, que les criminels en France sont mieux nourris, mieux vêtus, mieux logés que nous! — L'autre frémit et - an gard alla chercher la pensée du chasseur jusqu'au rond de rame. Aucun sentiment ne se trahit sur la IL'ure de Gaétan; il reprit avec indifférence, en avalant une gorgée d'eau dans sa coupe de bois : — Comme tu le disais hier, Guillaume, heureux ceux qui n'ont à souffrir que de li I i.in. du froid et de la misère!

— Il sait tout! pensa Guillaume; comment ne m'a-t-il pas encore tué ou chassé de cette chaumière où ma mère est morte.

l'avalanche

Guillaume Carlotto, comme on a pu le voir, n'était pas radicalement mauvais. Ses erreurs, ses crimes même tenaient Surtout au milieu social où il avait vécu jusque-là. A Paris, dans une sphère d'oisiveté, de luxe et de vices, le Savoyard rti eût et peut-être aux rechutes coupables;

mais à Lans-le-Bourg, dans les gorges du Cenis, au milieu de uvenirs d'enfance, de ces montagnards pauvres, iguo-

rants, demi-nus, à côté île ce frère si simple et si grand h la fois, une révolution pouvait s'opérer dans ses idées et dans sa conduite. Il ne fallait donc pas désespérer de lui si, au moment où sa nature, naturellement droite, livrait bataille, à des habitudes mauvaises, une terrible révélation ne venait le rejeter violemment dans le mal.

C'était sans doute la possibilité d'une telle conversion qui avait décidé Gaétan à garder le silence sur les aveux du docteur, si toutefois le docteur avait fait des aveux, car rien encore ne confirmait positivement les soupçons de Guillaume. Les manières du chasseur étaient affectueuses, quoique réservées. Jamais d'aigreur dans ses paroles, jamais d'allusion à un passé funeste. Son frère lui tenait compte de cette discrétion, et par un consentement tacite ils ne se questionnaient jamais l'un l'autre sur leurs espérances ou leurs craintes. Cependant ils voyaient approcher avec un intérêt égal le jour prescrit pour le retour du docteur. Guillaume devenait sombre, inquiet, Gaëîan mystérieux, observateur.

Les deux Carlotto passèrent ainsi les premiers temps de leur réunion. Guillaume n'avait pas encore choisi d'occupation fixe. Une carabine sur l'épaule, il suivait Gaétan dans ses excursions, et il essayait de surprendre les chamois sur les rochers, tandis que son frère s'occupait à tendre ses trappes autour des tanières à marmottes.

— A quoi te sert cette arme? disait Gaétan avec un sourire soupçonneux quand il le voyait revenir toujours le carnier vide.

— J'exerce mes forces, répondait Guillaume; je veux pouvoir te remplacer au besoin.

Cependant les quinze jours fixés par le voyageur s'écoulèrent. On était au commencement de novembre, et l'hiver est précoce au mont Cenis; la neige, couvrait déjà la montagne tout entière; le passage deveiiait de jour en jour plus difficile.

— 11 aura pris le chemin dn Simplon, se disait le guide à lui-même; il m'avait pourtant bien promis de revenir de ce côté.

— 11 ne reviendra pas! pensait Guillaume, dont le cœur battait de joie à cette idée.

Alors la barrière invisible, qui existait entre les deux frères s'abaissa peu à peu. Ils commencèrent àse regarder moins età se parler davantage ; quelquefois ils se serraient la main et souriaient sans aucun motif apparent. Guillaume, dans les premiers jours de son arrivée, avait semblé fuir la société des gens

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du village ; il se rapproi lia d'eux, et il parvint à se concilier rapidement leur affection p:ir sa douceur et son affabili mesure que le I oulait, la confiance augmentait en-

tre les deux ( : u !< <tt. > ; leur sommeil était ['lus paisible, leurs fronts étaient plus sereins.

I. vingt-cinquième jour environ après le départ du docteur, un brouillard bumide se répandait sur le Cenis. : abondante était tombée pendant la nuit, et un vent souffl lit par rafales. La Burface blani lie de la montagne et les teintes i Ues du brouillard s • confondaient >i bien que, dan- un horizon rapproché, il était impossible de reconnaître la ligue de démarcation entre la terre et le ciel. Quelques es d'oiseaux noirs et voraces, fouettant l'air de leurs ailes i Luques el effrayants. Çà et

li. au milieu de cette mer phosphorescente de vapeurs, des :rs plus épaisses se glissaient lentement et assombrissaient l'atmospl

Le matin, quand Gaétan parut sur le seuil de la porte, il jeta un lercé autour de lui :

— Guillaume, dit-il ut, voilà un bon temps pour la se aux^marruottes. L'air est doux; elles sortiront de leurs

terriers. C . ajmita-t-il en boebant la tête, il y aura

oent des avalanches dans la journée... ne nous écartons pas trop de la m tison.

Il prit le sac de cuir où il enfermait son gibier; Guillaume s'empara de la carabine, et, munis de provisions pour la journée, ilscomraen jravir la montagne.

Bientôt ils arrivèrent au versant de la Ramasse; c'était là qu'autrefois de hardis voyageurs, s'abandonnanl au penchant du terrain, dans un fragile traîneau dirigé par un seul homme, parcouraient en quelques minutes l'espace compris entre la Grand'Croix, point culminant du Cenis, et Lans-le- Boui- ire plusieurs lieues perpendiculaires. (Jet en-

druit, près duquel passe la route, était bien connu de Gaétan à cause des terriers dont il est rempli. Comme les deux a s'en approchaient, un sifQement aigu, rapide, se fit entendre à quelque i

— Bon! Ii sentinelle des marmottes vient de donner l'alarme, dil I -'aii' tint tout à Coup; je savais bien que ce temps les ferait sortir, les frileuses 1 sûrement je vais trouver dan.- mes trappes de. quoi contenter ce punie petit Paolo, qui a tant pleuri nt partir les autres... Je n'aime pourtant pas ce brouillard, ajouta-t-il en cherchant à percer du regard la masse des vapeurs accumulées autour

de lui ; il y a au-dessus de la Ramasse un amas de neige qui pourra nous jouer un mauvais tour... Frère, ne me quitte pas; sûrement d'ici à une heure une avalanche tombera de ce côté.

— Tu crois, Gaétan? Mais alors il y a du danger pour les voyageurs qui se trouvent sur la route.

— Oh ! par un temps pareil , personne n'aura osé traverser la montagne ; des français seuls seraient assez téméraires...

— Eh bien, dit Guillaume, je vais commencer mon apprentissage de guide en montant là-bas sur le rocher Rouge, et si je vois du danger pour les voyageurs, je courrai à leur secours. D'ailleurs je pourrai, à défaut de chamois, tirer quelque lagopède pour notre souper; je ne suis pas aussi rualachoit que tu le penses.

Gaétan se contenta de lui montrer le versant couvert de neige en répétant : — Veille de ce côté.

Us se séparèrent ; Guillaume descendit rapidement vers le grand chemin en préparant sa carabine, et Gaétan s'engagea ' au milieu des rochers.

— Pauvre Guillaume! murmurait-il, il n'aime guère à s'éloigner de la route, lui ! ses pieds ne sont pas encore endurcis aux aspérités du roc et de la glace ! il est décidément plein de bonne volonté ; et moi qui le croyais coupable... Maudit voyageur! qu'avais-je besoin de ses confidences I — H marchait avec vitesse, comme pour échapper à une pensée pénible, et il arriva bientôt à l'endroit où il avait tendu ses trappes la veille. Deux marmottes frétillaient dans les pièges à demi couverts de mousse. — Voilà qui est bien, dit-il en regardant sa proie. — Il tira de son sac deux petites muselières pour ses captives. — De belles bêtes, ma foi ! ajoutat-il en les examinant avec admiration; elles ont déjà leurs fourrures d'hiver... Allons, Paolo sera bien heureux! Il pourra partir dans quelques jours avec les enfants de Termignon, qui se rendent aussi à Paris; et, dans six mois, il rapportera quelques écus à sa pauvre mère... car il reviendra, lui; il ne restera pas dans la grande ville, il ne sera pas riche et savant, il n'ira pas en prison ! — 11 s'interrompit de nouveau avec impatience : — Cette idée ne me quittera donc pas? eh bien ! quand Guillaume aurait été en prison ? n'at-on pas voulu m'y conduire, moi, quand j'étais petit ramoneur à Paris, un soir que, mourant de faim et de froid, j'étais tombé près d'une borne sans pouvoir regagner ma demeure? Peut-être en était-il de même de Guillaume ; après tout, le

docteur n'a pu affirmer positivement que ce fût pour... an crime. Il paraissait avoir peur. Le docteur... A Bon retour, il détail me donner des renseignements positifs, et il ne revient pas!... 11 s'est trompé; BÛrement il B'esl trompé.

Il soupira et se mit à museler les deux marmottes qui

lient il»1 tout leur pouvoir. Il était i ncore occupé de ce

. [uand un bruit sourd et lointain se lit entendre comme

le grondera nt dn tonnerre. Gaétan tressaillit, laissa lora-

tptives, et se blottit avec rapidité sous une roche

voisine.

<»ii ne pouvait encore rien distinguer à fcravers le brouillard, mais la montagne tremblait sous des coups répétés, comme une immense end'. .ne sous un marteau de géant. Le brait m rapprochait île uns en plus au-dessus de la tête du Savoyard; l'air refoulé '^oc violence emportait avec lui de grands lambeaux de ir.ages. Enfin une masse de neige roula en bondissant vers la vallée, à quelque distancé du chasseur, laissant apri - eue m c longue traînée blanche. Puis le tremblement de terre s arrêta, le craquement îles sapins et des ru do tendrons arrachés par favalan< he, le fracas des rochers ités pèl.'-ni'le. cessèrent tout à coup pour faire place au . Uence morne du désert ; le fléau était pissé.

Ai ii s Gaétan s'élança de sa retraite et se mita examiner la mari ''ie de l'avalanche. Elle avait comblé en partie un abîme profond de l'autre côté de la route, dans la direction qu'avait I - n frère.

Un I. i>-on parcourut les membres du marmottier. 11 porta sa main a si bouche et poussa un cri bruyant <|ui se prolongea d'écXM en échos à plusieurs lieues à la ronde. Personne ne répe -,,it ; une bande de chamois effrayés passa à quelques pas du chasseur sans qu'il regrettât sa carabine.

— Guillaume ! Guillaume! B'éeria-t-il de toute la force de sa voix. LU coup de feu retentit dans le lointain. Gaétan tomba à genoux pour remercier Dieu. Une seule arme avait pu rendre un pareil son, et cette arme était entre les mains de son frère. — Il est sauvé! murmura-t-il.

Ensuite il songea que peut-être ce coup de feu était un signal de détresse. Il se releva vivement, et s'orienta d'après h légère fumée bleue produite par l'explosion. 11 courait sur i • mobiles de l'avalanche avec la légèreté de la perdrix blanche qui fréquente ces montagnes. De temps il b mps il p iusa «it son cri d'appel ; m lis il ne recevait plus de réponse. Lutin il arriva à la ruche Kuuge et la gravit avev' agilité.

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