‹ La roche tremblanteChapitre 22 sur 24 · L EXPIATION · texte numérisé non relu

L EXPIATION

Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, la campagne e'tait déserte; seulement, à quelques centaines de pieds au-dessous de Gaétan, sur le chemin traversé en cet endroit par le courant de neige, et au bord du précipice où le fléau s'était englouti, l'honnête montagnard aperçut un petit groupe dont l'aspect l'épouvanta. 11 passa sa main sur ses yeux comme s'il était en proie à quelque terrible illusion ; puis il i> sta sans force pour avancer, sans voix pour se faire entendre.

Guillaume avait jeté à quelques pas sa carabine. A ses pieds gisait un voyageur assassiné, et il fouillait dans les poches du mort avt'C un horrible sang-froid. Un peu plus loin, un mulet tout sellé et bridé se tenait immobile devant le mur de glace qui traversait la route.

— Guillaume! a-sassin! s'écria Gaétan toujours cloué à sa place par une force invisible. Son frère ne tourna pas la tète, quoiqu'il dût l'avoir entendu. Il continua de fouiller les poches du mort, et finit par en tirer un papier qu'il examina rapidement. Puis tout à coup saisissant le cadavre, il le précipita dans l'abîme c* mine pour faire croire qu'il avait été empo«té par l'avalanche. — Infâme! s'écria Gaétan en s'agitant sur son rocher.

11 venait de reconnaître dans le voyageur assassiné le docteur D...

Guillaume ne répondit pas cette fois plus que la première. Il s'approcha du mulet sans défiance, le prit par la bride, le conduisit sur le bord du précipice; puis s'empaiant tout à coup d'un des pieds de deirière de l'animal, il poussa vivement sa croupe avec l'épaule, pour lui faire perdre l'équilibre. Le mulet surpris voulut résister, se débattit un moment, mais l'élan était donné, il trébucha, poussa un lugubre hennissement et roula dans la crevasse profonde où son maître avait disparu. Alors Guillaume jeta un regard calme du côté de son frère, et s'assit sur le bord du chemin comme pour l'attendre.

En ce moment le charme qui semblait attacher Gaétan à la même place fut rompu. Il se laissa glisser sur la pente du rocher, tomba à côté de son frère, se releva tout meurtri, tout souillé de neige et de boue, s'empara de la carabine res-

tée à terre, et revint sur Guillaume en lui disant d'une voix rauque :

— Fais ta prière, tu es j

illaume Be leva de même et montra son visage pâle, ses \eu\ li.i.ti ils. m'- vêtements tachés de sang.

— iv .sis. iis l>i; h que tu viendrais à l'appel du coup de (Vu. dâÇ-il avec une tranquillité effrayante; avant d'achever ce qu'il na1 reste ù Taire, j'avais encore quelques mots à te dire.

— Lt moi je n'ai rien à entendre! reprit Gaétan en levant la ci ai.ibine sur la tête du meurtrit r.

— Il faut pourtant que lu rn'écoutes, clil Guillaume avec autorité, li re, pai le so venir de notre mère, laisse-moi parler... Ne crains pas que je v< uille fuirj tu le vois bien, je

: — Le chasseur abaissa lentement sa carabine. Guillaume lui désigna une place sur une pierre et s'assit luimême. Puis il se retourna par une sorte de mouvement contulsif, et dit en désignant le précipice : — N'est-ce pus, frère, qu'il l "axait tout Conté?

— 11- t'avait appris que dans les villes j'avais été emprisonné, u -ii "i. ... il avait raison, car c'était vrai.

Lu doutais encore, toij tu n'avais pas voulu me condamne! sans preu s preuves existaient..» Ces preuves, cet homme venail U rter... Je le connais... lun'auu maîtriser ton indignation, tu m'aurais chassé, tu au- ; ma honte, et le nom de Carlotto eût été entaché d'infamie pour toujours...

Aucune émotion à \ sur le visage du chasseur; il

voulut se lever en demandant d'une voix sombre:

— Est-ce :

— Patience! comme tu l'as dit, je suis jugé, condamné, et par ma conscience avant toi... Si je n'avais voulu mourir, t'aurais-ie attendu? — 11 récrit d'un ton grave et accentué : — à'il s'était a i de moi seul Gaétan, de moi, qui, après une

riminelle, venais cacher ma bonté dans ces solitudes, de [ui mettais mes Hautes sous la sauvegarde de la réputation pure et sans t iche, je le le jure, cet homme aurait vécu. J '.li horreur du md j'ai vu ce malheureux au bout

de ma carabine, j'ai senti mon us-tu

eur allait l'apprendre? sais-tu ce qui demain aurait été la nouvelle de tout le pays? — 11 ouvrit la lettre trouvée dan- les poches de la victime; il s'en échappa une petite plante desséchée. Guillaume sourit avec amertume à la

vue du frivole dépôt confié par le botaniste à ce papier fatal.

— Cette, lettre, reprit-il, est du directeur de la prison où j'ai souffert si longtemps. Elle apprend au docteur que je me suis évadé avant l'expiration de ma peine; que depuis cette évasion, au lieu d'être corrigé par les terribles châtiments de la justice humaine, j'ai été accusé de nouveaux vols, de nouveaux crimes... — Gaétan se recula avec horreur. — Oh! frère, pardonne-moi 1 s'écria Guillaume dans un sombre désespoir; si tu savais les larmes que j'ai versées, les mortelles angoisses que j'ai éprouvées dans mon cachot 1 La pensée de mon pays, de mon enfance, de ma famille s'était réveillée dans men cœur; l'air de la prison m'étouffait. Pour la liberté, pour le bonheur de te revoir un seul instant, j'aurais donné mon salut éternel! Quand j'eus échappé à la captivité, je me trouvai de nouveau sans secours, sans appui, traqué comme une bête fauve, obligé de me cacher à tous les yeux. 11 me fallait pourtant les moyens de venir jusqu'ici, d'afficher même un resle d'opulence, car je rougissais, moi qu'on croyait riche et considéré, de reparaître en mendiant dans mon pays natal... Je prêtai l'oreille aux coupables conseils de quelques misérables; de faux papiers, des vols dont je ne profilai pas...

— La voix de Guillaume s'éteignit dans les sanglots. Le chasseur conservait toujours sa morne impassibilité sans regarder son frère. — Tu sais maintenant la vérité, reprit Guillaume; en retrouvant chez toi le docteur D..., j'ai frémi. 11 fallait assurer mon secret à tout prix; j'ai supplié, menacé; rien n'a réussi auprès de lui, il croyait remplir un devoir d'honnête homme en m'arrachant le masque... Un moment je me suis cru sauvé; mon accusateur ne revenait pas; je me suis laissé aller à l'espérance d'une vie douce et tranquille; j'avais conçu de si beaux projets pour l'avenir!... Aussi, tout à l'heure, juge de mon effroi quand je l'ai vu apparaî're sur la route, se dirigeant vers le village!... Je me suis approché de lui pour le supplier encore... L'imprudent! il m'a parlé des preuves qu'il apportait, de l'usage qu'il en voulait faire... Alors j'ai vu d'un coup d'oeil ta douleur et ta honte, à toi, que nos pauvres compatriotes appellent le roi de la montagne; j'ai résolu, quoi qu'il en coûtât, de te conserver l'honneur. J'ai regardé le voyageur, il était sans défiance, il menaçait encore... Ma carabine était sur mon épaule, l'avalanche grondait, tout me poussait!., personne ne pourra plus te faire rougir!

— As-tu fini? demanda Gaétan.

«-Oui,

Le chasseur se leva et regarda son frère avec des yeux étincelants.

— El tu croistesauver en feignant la générosité? Tu crois exciter ma pitié en me rendant complice Je ton crime?

— Tu ut- m'as donc pas compris? dit Guillaume. — II prit la lettre, la déchira et en avala les morceaux. Puis il s'avança

l'abîme où le corps du docteur et celui de sa monture avaient é'é engloutis pêle-mêle avec les délais de l'avalanche, il en sonda avec calme les profondeurs : — Maintenant que nt est assuré, c'est mon tour, reprit-il; demain, quand on trouvera au fond du gouffre tous ces cadavres, on dira en me rei oni aissant : « Voilà un véritable enfant du pays; il est mort aux côtés du voyageur qu'il guidait dans la montagne, » et on louera Gaétan Carlotto dans la personne de son frère. — I te lutte violente semblait avoir lieu dans l'âme de Gaétan;

• tit deb iut, niiii I il>'. appuyé sur le canon de sa carabine, ie> jeux l unies vers li terre. — Je ne te demande pas de me st ni la main avant que je meure, ajouta Guillaume à v..i\ basa . je ne mérite pis cette faveur... je ne te demande même pis de prii r pour moi... mais, au nom de notre mère, ne me maudis pas quand j'aurai rejoint ma victime!

lillil tout à coup, son visage s'enflamma, ses jeux brilli renl ; il franchit d'un b md l'espace qui le séparait

lillaume, le prit dans ses bras et s'écria d'une voix solen-

— Frère, tu ne me vaincras pas en générosité; tu t'es fait -m pour sauver mon nom et celui de notre père, eh . moi, je te presserai sur mon cœur, tout couvert que tu

inocent!

Ils se tinrent longtemps embrassés. Enfin Gaétan se dégaétreintes convulsivesr, se couvrit le visage avec la main, et prononça d'une voix étouffée ce seul mot :

— Va!

Guillaume s'avança de nouveau vers le gouffre, mais cette l tremblait. Cet embrassement avait réveillé en lui l'in- ■ ,!<• la vil-, il porta: rds tantôt vers son frère,

tantôt vers les pointes aiguës des roc- et d as qui

remplissaient 1 ore un ca-

davre.

— Faut-il donc que je meure? murmura-t-il. Tout à l'heure

is; maintenant... j'ai peur. Frère, nous pouri ions être m heureux!

Il attendit une réponse : la large poitrine du chasseur était soulevée par des sangloti B. sans se retourner,

répéta ce mot fatal, qui s'échappa péniblement de ses lèvres :

— Va!

Guillaume était sur le bord du précipice.

— Frère, dit-il, adieu! tu nous couvriras de neige.

Il attendit encore un moment. Gaétan ne le regardait pas, Gaétan restait immobile et muet comme un bloc de granit. . Un cri se fit entendre, un bruit Sourd retentit dans l'abîme

Quand Gaétan releva la tète, il était seul.

11 se jeta a genoux et regarda le ciel.

Peu de temps après, Gaétan Carlotto périt en s'exposant à des dangers presque inévitables pour sauver des voyageurs. En mourant, il pensa sans doute que son malheur était une expiation du crime de son frère. Leur mémoire à tous les deux est en grande vénération chez les montagnards du Cenis. Lorsqu'une bande de jeunes émigrants va partir pour Paris, on cite aux pauvres enfants les deux Carlotto pour modèles; on vante également leur probité, leur dévouement, leur attachement au pays; peu s'en faut même que Guillaume, dans l'opinion de ses compatriotes, ne soit supérieur à son frère...

En Savoie comme en France, c'est ainsi que juge l'opinion publique!

*1K l>b CBASSFUR DE MAUMOTT*

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