VIT
LA GARDK-MALADE
L*1 notaire Toussaint, malgré les instances de la dame qui riait, continuait d'agiter la cloche de la grille à grande lorsque l'intendant parut enfin sur le perron du château, et traversa la coui ;'* pas comptés. Conan, le poing sur la hanclie, affectait un air calme et majestueux, aussitôt que l'impatient notaire l'aperçut, il s'é< ria de toute si force :
— K li bien ! vieux coquin, étes-vous donc devenu sourd ? Que signifie de nous faire attendre si longtemps à cette
une insolence, vous vous en repentirez, je vous le promets.
Conan ne répondit rien jusqu'à ce qu'il fût près fie la grille. Lu, il salua avec sa politesse ordinaire et demanda tranquillement :
— Qu'y a-t-il pour votre service? que désirez-vous?
— Pardieu! belle demande! nous voulons entrer, répliqua le colérique homme de loi ; ne me reconnaissez-vous pas, maître Conan?... Allons, dépêchez-vous d'ouvrir; ni madame ni moi ne sommes faits pour subir vos caprices.
— J'en suis fâché, répliqua l'intendant avec son flegme imperturbable, mais personne en ce moment ne peut entrer au château de Loch.
La dame inconnue et M. Toussaint étaient stupéfaits.
— Un moment, un moment donc! s'écria le tabellion en voyant Conan s'éloigner; d'où vient celte nouvelle lubie? Savez-vous qui je suis? Savez-vous que c'est moi qui vous ai établi concierge et gardien du château, quand je suis devenu l'acquéreur légal des bâtiments d'habitation et des terres ayant appartenu au sieur Alfred de Kerdren, présentement en pays étranger, et que vous relevez uniquement, directement de moi? Ouvrez donc; aussi bien, madame que voici compte passer un jour ou deux à Loch, et j'entends que vous ayez pour elle un respect absolu... C'est madame Gervais, qu'on a surnommée à Nantes, où elle demeure, la mère des pauvres, et jamais personne n'a été plus digne de ce nom... Eh bien I m'ayez-vous compris?
— Parfaitement, monsieur, répliqua Conan, qui cherchait à distinguer les traits de l'inconnue à travers son voile.
— A la bonne heure... En vérité, je crois qu'il m'a fallu vous donner des explications ! Mais on est indulgent pour les originaux de votre sorte: beali pauperes spiritu, comme dit l'Évangile.
Conan se redressa. — Tout cela est fort bien, dit-il avec sécheresse; mais je n'ouvrirai pas.
La longue et maigre figure du notaire devint cramoisie.
— Ah! çà, bonhomme, cria-t-il, en frappant du pied, pensez-vous donc être encore au temps où l'autorité des seigneurs
do Kerdreo assurait l'impunité à vos abus de pouvoir et à vos insolences? Une révolution s'est passée depuis ce temps là, entendez-vous ! et la féodalité n'existe plus,. sachez-le bien; et chacun est i sponsahle de ses actes, voyez-vous I el appi
monsieur, que si VOUS refusez d'ouvrir, nous allons revenir avec des huissiers, monsieur, avec des gendarmes, monsieur, et force restera a la loi : parce que la loi est aujourd'hui souveraine, monsieur, et il ne serinas permis a un cerveau fêlé tel que vous...
Il s'interrompit pour tousser; nndignalion l'étranglait.
— Il y a dans tout ceci quelque chose d'extraordinaire, dit la d.i qui avail été jusque-là témoin muet de la dis-
D : J'ai entendu parler de M. Conan comme d'un homme raisonnable ; il doit avoir, pour nous refuser l'onde cette maison, de graves motifs que je ne pénètre
Cette voix était douce et vibrante; l'intendant ne put conserver p ps son masque d impassibilité.
— Des motifs ! répéta- t-il avec émotion ; j'en ai, en effet, madame; oui, j'en conviendrai avec vous, dont l'âme paraît bonne, quoique votre présence ici puisse donner a penser... Les motifs de ma conduite sont mon devoir, mes souvenirs, nin!i détournent sans bornes à une famille dont j'ai mangé le pain. Le seigneur de Kerdreo m'a laissé ici, comme un fidèle
rde, sur !e seuil de son logis; si je ne puis défendre mon poste, j'y i l irai du moins jusqu'à la fin, et je saurai \ mourir... Oui, ajouta t-il avec plus de véhémence, je ne pas de ces serviteurs ingrats qui, après s'être enrichis des ils de leurs maîtres, leur ont tourné le dos dans l'adversité ! Je n'aurais pas été assez savant pour justifier par de beaux raisonnements ce lâche abandon, et je n'estime pas assez la fortune pour lui sai rifli r la cause du malheur... Le tabellion Toussaint sait lien ce que je veux dire.
La | i qui on donnait le nom de madame Gervais
éprouva un ment; mais l'épais tissu qui l'enve-
il cachait toutes Ses impressions. Il n'en fut pas de même
dp Toussaint. Les reproches si directs et si amers de Conan l'avaient troublé, et il perdait contenance.
— Toujours la même histoire! balbutia-t-il ; toujours la même injustice, la même haine outrageante et opiniâtre!. . Vous ne savez pas qui vous insultez, monsieur Conan, ajoutais il d'un ton de reproche; mais peut-être un jour vous appre drez... on jugera qui de nous deux...
Madame Gervais lui adressa quelques mots à voix basse.
— Bien, bien, madame, il subit , reprit le notaire un peu rasséréné , je passerai encore l'éponge sur celte insulte et je prendrai patience... Mais finissons-en ; monsieur Conan, je vous somme, au nom de la loi, de m'ouvrir cette porte sur-le-champ ; êtes-vous disposé à obéir, oui ou non?
— Eh bien non, répliqua l'intendant avec énergie, advienne que pourra!
Et il se mit à se promener dans la cour, en croisant les bras sur sa poitrine.
La dame voilée toucha l'épaule de l'homme de loi, et lui fil signe de venir à quelques pas.
— Mon cher monsieur Toussaint, dit-elle d'un ton amical, il y a dans cette affaire un secret que je veux pénétrer à tout prix. Je soupçonne... cette résistance désespérée... Laissez-moi essayer si je ne réussirais pas mieux seule contre les étranges répugnances de Conan. Retournez à Saint-lllec où vos affaires vous réclament, moi je reste ici.
— A vos ordres, madame ; cependant si cet homme, dans son entêtement slupide, refuse toujours de vous ouvrir la porte, que ferez-vous? Youlez-vous qu'on vous prépare un appartement chez moi, en attendant que nous prenions des mesures sévères...
— Non; dans ce cas j'irais m'établir pour cette nuit là-bas. à la ferme, chez M. Bernard, qui m'est dévoué... Victor, ajoutât-elle en s'adressant au domestique, y portera mes effets surle-champ.
Le domestique s'éloigna avec les paquets dans la direction de la ferme.
— Maintenant, mon bon et respectable ami, reprit l'étran- . retouruez tranquillement chez vous, et n'ayez aucune inquiétude à mon sujet. Surtout ne songer a tirer aucune vengeance de l'injure qui vient de nous être faite, jusqu'à ce que
.. Demain j'irai vous rejoindre à Saintlllee et nous o rterons a ce sujet; jusque-là
patient; me le promettez-vous?
— H is à unis de commander? dit le tabellion en baisant la main de la dame avec une galanterie surannée; je ne sais quel est votre projet, mais il ne peut être que sage et
ble... Je me conformerai à vus volontés. Ils échangèrent encore quelques paroles ; puis le notaire salua, jeta un dernier regard de rancune au château, et s'éloiriia rapidement.
• qu'il eut disparu dans l'avenue, madame Gervais se rapproi lia de la grille et appela doucement; le vieillard s'a-
vers elle en rechignant.
— Mon ami, dit-elle avec chaleur, par tout ce qu'il y a de plus sacre, ne me cachez pas la vérité... Il est de retour au Château, n'est-il pas vrai? Avouez-moi qu'zZ est ici!
in laissa échapper un mouvement de surprise ; néanmoins il demanda avec un sang-froid affecté :
— De qui parlez-vous, madame? je ne vous comprends pas.
— Oh: vous me comprenez, répliqua 1 inconnue avec impatience, je parle de celui que vous aimez tant, monsieur Conan; je parle de votre maître, de votre ami... de monsieur Alfred de Kerdrenl L'exilé, le proscrit est-il enfin revenu dans sa patiie, dans la maison de s avez pitié de moi et ne me faites pas languir... il est ici, j'en suis sûre, je le sais!
— Madame, comment avez-vous pu apprendre... qui vous a dit...
— Oh ! ne vous défiez pas de moi, interrompit l'étrangère d'un ton suppliant; je n'ai pas l'intention de nuire à votre maître... Je ne suis pas son ennemie... Non, le ciel m'est témoin que je ne buis pas l'ennemie d'Alfred de Kerdrenl
En même temps elle leva son voile et montra au vieillard des traits si angéliques et si purs qu'il en resta comme ébloui.
C'était une femme d'environ vingt-huit ans, dans tout l'éclat de sa beauté. Une indéfinissable expression de bonté était empreinte sur saphysionomie, tandis que ses yeux noirs, aux longs cils relevés, décelaient une âme ardente, passionnée dans ses dévoûments. Son port et ses manières avaient une distinction, une dignité qui commandaient le respect. Conan se croyait sûr de n'avoir jamais vu cette dame, car, après l'avoir vue une fois, il était impossible de l'oublier. Involontairement il se sentit intimidé :
— Madame, reprit-il en s'inclinant, du moment que vous êtes une personne de considération, une dame de qualité que monseigneur aura sans doute connue dans des temps plus heureux...
On ne répondit que par un geste équivoque et un sourire mélancolique.
— Du moment enfin, continua le vieillard, que vous êtes une amie de la famille, je ne vois pas pourquoi je vous cacherais la chose... Aussi bien la nouvelle ne peut être tenue longtemps secrète, et demain sans doute elle se répandra dans le pays... Eh bien! donc, j'en conviens, vous avez deviné juste... Monseigneur est ici depuis quelques heures.
— Grand Dieu! est-il possible? s'écria la dame, comme si elle n'avait pas déjà pressenti cet aveu.
Elle rabattit son voile. Au bout de quelques minutes, elle reprit d'une voix très altérée :
— Ne me trompez pas, monsieur Conan... si vous saviez... ce serait trop cruel 1... il est revenu! Mais comment cela s'estil fait? Personne ni ici, ni à Saint-Illec, ne l'a vu passer; sa présence eût été un événement dans le voisinage. Serait-il donc arrivé pauvre et misérable, méconnaissable môme pour ses amis?
Cette supposition, qui se rapprochait tant de la vérité, était précisément ce que mons Conan voulait éviter à tout prix.
LA. ROCHE-TREMBLAME V i
— Lui pauvre et misérable I répéta-t-il d'un air de fierté blessée, el n ême avec un peu d'aigreur, je commence I croire que madame ne saif guère de qui elle parle... Un seigneur de Kerdren, en quelque endroit qu'il aille, est toujours traité selon son rang; il trouve partout des amis ou des intérieurs qui sont heureux et tiers de l'assister. C'est une famille si ancienne et ->i illustre! Seulement monseigneur, pour éviter les bruyantes démonstrations des vassaux, s'est décidé à débarquer ce matin incognito et sans suite à l'Anse du-Uuisseau. H n'a même pas permis que le capitaine espagnol qui le ramenait (un bomme bien né et qui sait vivre), le saluât d'une bordée ou deux, lorsqu'il est descendu à terre... 11 craignait d'attirer l'attention, et il est si modeste! Cependant une grande partio de l'équipage a voulu l'accompagner jusqu'au rivage, et...
Conan voguait à pleines voiles sur un océan de mensonges; il n'était pas a bout de vanteries, quand la dame l'interrompit
— Il suffit ; je me serai trompée... J'avais cru... soit! il est riche, honoré, il a trouvé des amis puissants dans son exil; que le ciel soit loué!... Mais, ajouta-t-elle, pourquoi paraît-il mettre tant d'obstination à se cacher? Que crain'.-il désormais? Pourquoi s'enferme-t-il ainsi?
— Il ne se tache pas, madame, reprit Conan, enchanté de pouvoir enfin concilier la vérité avec son désir de rehausser l'importance de son maître; mais, s'il faut l'avouer, il souffre en ce moment d'une fièvre pernicieuse, et il conserve à peine quelque connaissance.
La jeune dame pâlit.
— Il est malade, en danger peut-être, s'écria-t-elle; mon ami, conduisez-moi auprès de lui sur-le-champ ; puisqu'il est sans connaissance, il ne pourra... Conan, vous êtes seul avec Yvonne dans cette maison écartée; vous avez besoin d'une personne expérimentée pour vous aider à soigner votre maître; prenezmoi. J ai l'habitude des malades; longtemps a Nantes, où je demeure, j'ai rempli les fonctions de sœur de charité, et dès que la religion sera rétablie en France, je compte m/engager dans
cet ordre religieux... Conduisez-moi près du malade, je vous en supplie; ce sera une bonne action, et Dieu vous en récompensera.
Madame Gervais avait les yeux pleins de larmes. Elle était n-aiment si belle, si touchante, qu'il paraissait impossible de lui résister. Cependant, chose singulière ! cette chaleur même réveilla les soupçons de Conan, et cette fois ils allèrent jusqu'à ^a cruauté.
— Hem ! hem ! grommela-t-il, je ne me laisserai pas prendre à des airs mielleux et à des larmes de femme. J'ai besoin de vous connaître mieux avant de vous permettre d'approcher ainsi monseigneur... Qui ètes-vous pour mériter une semblable faveur ?
— Je vous l'ai dit, je suis son amie.
— Oui, et l'amie du coquin de tabellion, qui était là tout à l'heure... Ecoutez donc, madame , je ne veux pas penser trop mal de vous ; mais on pourrait se demander aiiel intérêt vous auriez à pénétrer ainsi dans l'intimité de mon maître, qui a tant sujet de se défier...
Il n'acheva pas; madame Gervais lui jeta un regard si éloquent, si plein de reproches, qu'il rougit et passa brusquement d'un excès de crainte à l'extrême opposé.
— Tenez, madame, reprit-il avec émotion, je suis un méchant homme... Les malheurs, les infamies du temps où nous vivons ont aigri mon humeur et me rendent injuste; pardon- Lez-moi... Je vais réparer mes torts envers vous... oui, sur mon âme! je les réparerai.
Il tira une clef de sa poche et ouvrit la grille.
— Entrez, reprît-il ; vous verrez monseigneur, et vous aurez la liberté de le soigner, comme si vous étiez sa femme ou sa sœur.
La dame se glissa rapidement entre les deux battants de fer doré, de crainte peut-être que Conan ne se ravisât.
Cinq minutes après, le vieillard l'introduisait dans la chambre du malade. Alfred, toujours endormi, ne s'inquiéta pas de sa présence, mais Yvonne ne put retenir une exclamation de
surprise. Elle eût voulu questionner Conan ; celui-ci évitait avtv soin ses regards. Bientôt l'un et l'autre tournèrent toute leur attention \ers Pinconnue, dont les acies et la contenance étaient en effet de nature à piquer la curiosité.
Elle s'était avancée à pas lents et avec précaution Jusqu'au lit où reposai! Alfred. Elle souleva d'une main tremblante le rideau de mousseline, et contempla le malade pendant quelques minutes.
— Comme il est changé ! soupira-l-eHe.
Puis elle s'agenouilla, et saisissant une main qui reposait moite et brillante sur le couvre-pied de salin, elle rappliqua à ses lèvres On entendit dans l'ombre des sanglots étouffés.
— Qui est-elle? demanda Yvonne à l'oreille de Conan.
— Je ne saurais trop le dire... mais c'est une grande dame, pour sûr... Quelque comtesse qu'il aura aimée autrefois et qui se souvient de lui !
ime Gervais se leva enfin. Sans prononcer une parole, elle ota son chapeau ei son voile, ainsi qu'une espèce d'écharpe dont elle était enveloppée : puis, revêtue d'une simple robe blanc!] seulement de ses beaux cheveux noirs qu'un
r retenait au sommet de la tète, elle vint s'installer comme garde malade au chevet d'Alfred de Kerdren.
— Elle peut être comtesse, comme vous le croyez, monsieur Conan, dit Yvonne à demi-voix en l'examinant avec admiration; quant à moi, je la prendrais plutôt pour une de ces bonnes fées qui errent la nuit au clair de la lune sur nos bruyères... Une pareille beauté n'est pas de ce mon
Une pnrtiede la nuit s écoula sans accident. Les deux vieillards, épuisés de fatigue, s'étaient assoupis dans leurs fauteuils auprès du feu. Néanmoins le sommeil de l'émigré n'était plus aussi calme; à certains intervall italiens revenaient, il
poussait de sourds gémissements. Alors Conan et Yvonne tressaillaient et se mettaient sur leur séant; mais ils apercevaient toujours la dame inconnue debout et attentive devant le lit. Elle semblait étudier avec anxiété <es symptômes inquiétants ; le doigt sur le pouls d'Alfred, elle en comptait minutieusement
les pulsations. ï'cur ne pas offenser la vue délicate du malade, on avait posé la lampe à l'autre extrémité de la chambre, en sorte qu'on eût dit d'une ombre blanche et vaporeuse qui veillait sur l'ancien maître du manoir. De temps en temps elle approchait des lèvres d'Alfred la tasse qui contenait une potion salutaire ; elle soulevait sa tête avec précaution, quand le râle s'échappait strident de sa bouche enflammée. Conan et Yvonne, jaloux d'un zèle si ardent, avaient voulu rendre à leur maître quelques-uns de ces petits services qu'ils voyaient l'inconnue lui prodiguer; mais elle s'était montrée si peinée de l'inaction à laquelle on la condamnait, qu'ils n'avaient pas eu le courage de la tourmenter, et qu'ils s'en étaient de nouveau remis à elle du soin de pourvoir aux besoins du pauvre fiévreux. Du reste, elle s'acquittait de sa tâche avec une dextérité, une aisance qui dénotaient une grande expérience ; ce n'était pas un apprentissage que faisait madame Gervais auprès de ce lit de douleur!
Alfred lui-même, malgré son apparente insensibilité, n'était pas resté complètement indifférent aux bons offices de sa gracieuse garde-malade. Plusieurs fois, il avait ouvert les yeux et les avait attachés sur elle avec intelligence. Quand elle se penchait vers lui, quand les longues boucles noires de la jeune femme frôlaient presque sa chevelure blonde et rare, ses traits s'animaient d'une vive expression de tendresse ei de reconnaissance ; puis il retombait inerte sur les coussins, et l'engourdissement léthargique étouffait ce sentiment passager.
Cependant, à mesure que la nuit s'écoulait, il donnait plus fréquemment des signes de malaise. Sa poitrine était haletante, ses joues s'empourpraient. La dame s'approcha des deux vieux domestiques :
— Tenez-vous prêts, leur dit-elle; voici un redoublement de fièvre qui se déclare, et il sera sans doute accompagné de délire : vos soins vont devenir nécessaires.
Aussitôt Conan et Yvonne furent sur pied. Tous les trois entourèrent le lit et attendirent en silence.
Les prévisions de madame Gervais ne tardèrent pas à se réa-
LA ROCHE-TREMNLANTE 101
liser. Alfred recouvra pou a peu une force factice et se souleva sur le coude. S la ouverts, étaient ronds,
fixes comme ceux d'un cataleptique. Bientôt le délire se mani-
el il se mit à parler avec véhémence. Ses discours consistaient encore en plaintes incohérentes sur sa destinée : c'é-
I toujours des allusions a ses aventures en pays étranger. des souvenirs de jeunesse, des récits de sa misère à Londres, sujet qui revenait le plus souvent et avec le plus de détails à sa mémoire.
* — Comme le mal fait dire des mensonges! remarqua l'intendant avec embarras; on croirait vraiment que monseigneur connaît par expérience les horreurs dont il parle I... un seigneur
rdren... oli! ces accès de fièvre sont une terrible chose!
Madame Gervais ne répondit pas à cette observation, et ne
parut même pas l'avoir entendue. Mais le bruit avait attiré l'at-
o d'Alfred ; il se retourna vers la jeune temme et la contempla en silence. Insensiblement son visage prît l'expression d'une jolt? pure, ses mains se joignirent et il s'écria enfin avec un ace rit élec Irisant :
— h séphine... ma chère. Joséphine... est-ce bien vous? L'inconnue baissa la tète sans répondre et recula d'un pas.
— Oh! comme vous êtes belle! reprit-il, bien plus belle qu'autrefois... mais je comprends... vous êtes morte aussi et
sommes au ciel; la mort fait rayonner la ! vier-
' des saintes... Eh bien! vous no me répondez pas? Jo- -vous donc qu'un fantôme? va-t-on me dire encore que je suis un pauvre visionnaire?
Et il se retournait convulsivement sur sa couche; la sueur perlait sur son front.
— Par pitié, madame, dit Conan à voix basse, prêtez-vous a sa fantaisie... la contrariété pourrait augmenter son mal.
— O la vous coûtera si peu, murmura Yvoi l
Alfred continuait de se tordre sur son lit; la dentelle de son oJait en lambeaux, et il répétait avec une soi: :
— Joséphine! Joséphine!
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— Me voici, mon ami, dit enfin la jeune femme d'une voix caressante en se rapprochant.
Le malade se calma aussitôt, et retomba dans sa contemplation.
— Je devine enfin, dit-il avec tristesse; l'ange conserve encore quelques-unes des passions de la terre ! Vous n'avez pas oublié mon crime là-bas à la Roche-Tremblante... Oh! je fus lâche et cruel, je le sais; mais vous qui, du haut du ciel, m'avez vu aux prises avec toutes les douleurs et toutes les hontes de l'humanité, vous savez comment j'ai expié cette faute... Par une nuit de tempête, je me suis enfui de la maison de mes pères, à la lueur de l'incendie que mes ennemis avaient allumé. Pendant dix années, j'ai vécu en proie aux mépris et aux insultes; vous ne l'ignorez pas, vous, à qui j'offrais mes souffrances comme une expiation dans mes prières de chaque jour I ... Tel a été l'effet de la malédiction que votre mère a prononcée contre moi, et cependant j'ai pardonné à votre mère. Dans mes désespoirs, je n'ai pas eu un moment de haine et de colère contre cette femme qui s'était faite l'instrument des vengeances d'en haut... A ton tour, belle et généreuse enfant, ne veux-tu pas abjurer les haines terrestres? ne veux-tu pas me pardonner comme j'ai pardonné moi-même?... Joséphine, sainte victime, dis-moi donc, oh ! dis-moi donc que tu me pardonnes aussi!
Il avait emprisonné la main de madame Gervais dans les siennes et il la serrait avec force.
— Je vous pardonne de toute mon âme, Alfred, dit la dame d'un ton pénétré qui frappa d'étonnement les deux vieux serviteurs; vous avez été plein d'indulgence pour ma mère... que Dieu soit miséricordieux pour vous !
Le malade paraissait écouter dans une sorte d'extase ces consolantes paroles. La jeune femme pleurait et souriait tour à tour, et le sourire, comme les larmes, lui donnait un charme indicible.
— Eh bien, Joséphine, reprit Alfred dans un élan passionné, puisque nous sommes ici dans un lieu où les rangs s'effacent.
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où les Inégalités disparaissent, où les âmes qui se sont cher- . temps sans pouvoir se réunir se retrouvent enfla et
;:ient sœurs, dis-moi donc que tu m'aimes... moi, je n'ai jamais aimé que toi. Depuis (non crime, lu étais ma divinité protectrice dans mes douleurs, ma confidente dans mes rêveries solitaires, ma consolatrice dans mes chutes, rendant ces dix années qui viennent de s'écouler tu as (•(instamment occupé ma pensée... mais que vais-j ■ l'apprendre, à toi, qui du sein d'un monde meilleur contemplais mes combats et raesangois-
Dis-moi donc que tu m'aimais, Joséphine, et que, dans la mort comme dans la vie, tu desirais d'être unie à moi!
— Tu as dit vrai. Alfred, tu as dit vrai, s'écria la jeune femir. -ion, je n'ai jamais aimé que toi, je t'aime encore, je t'aimerai toujours !
— î laidement ici le séjour des bienheureux, reprit le malade dont le visage reflétait une béatitude surhumaine; nos malheurs sont finis... nous sommes enfin arrivés ao poil du ciel, ou il n'y a plus ni terreurs, ni doutes... Joséphine! Joséphine!
•aient déjà moins distinctes; le pa- I la lièvre était passé, el Alfred s'affaissait lentement sur les coussins. Du moment encore son œil, humide de bonheur, se fixa sur sa complaisante gardienne; un moment encore un sourire délicieux se joua sur ses lèvres;*puis ses yeux se ùblement, le sourire s'effaça et il retomba dans un profond sommeil.
ris avait été elle-même vivement émue de cette elle tremblait, sa poitrine était gonflée de soupirs. Quand elle vit Kerdn oulut retirer sa main
dont il s'éait emparé; mais le malade la retint en faisant entendre un petit murmure de plainte Un moment après, la même tentative eut le sultai; la jeune femme n'eut pas le
courage d • la i de troubler ce sommeil si
il ne se passa rien d'important pendant le reste de la nuit. Madame Gervais ne quitta pas d'une minute le chevet d'Alfred.
Ils étaient si calmes tous les deux que Conan et Yvonne les croyaient parfois également endormis. Mais quand, s'avançant sur la pointe du pied, ils soulevaient le rideau blanc qui les enveloppait, ils voyaient toujours l'inconnue, assise auprès du lit, sa main dans les mains d'Alfred, et paraissant murmurer une prière.
Vers le matin, les deux vieillards, domptés par la fatigue, s'étaient à leur tour laissés aller au sommeil dans leurs fauteuils. Quand ils s'éveillèrent, il était grand jour; un rayon de soleil se glissait par l'écartement des rideaux de la fenêtre. Madame Gervais était déjà debout au milieu de la chambre ; elle avait repris son écharpe et son voile ; elle se disposait à sortir.
Elle s'approcha de Conan.
— Le danger est passé, dit-elle d'une voix qui avait recouvré son timbre et sa sérénité; quand votre maître va s'éveiller, la raison lui sera revenue,.. Mais il ne faut pas qu'il me voie ici, et je pars.
Conan voulut la remercier de son généreux dévoûment pour le malade.
— Vous ne me devez pas de remercîments, reprit la jeune dame avec mélancolie, c'est moi plutôt qui vous serai reconnaissante toute ma vie... Mais écoutez bien : monsieur Alfred de Kerdren doit ignorer toujours qu'une personne étrangère a veillé à son chevet, qu'il a reçu d'autres soins que les vôtres... N'oubliez pas ceci, car une indiscrétion pourrait occasionner de graves embarras 1
— Des embarras ! répéta l'intendant surpris, et pour qui donc?
— Pour lui... pour moi... pour tous ceux qui l'aiment.
— Je ne vous comprends pas, madame; mais il suffit ; je vous promets, au nom d'Yvonne et au mien, que votre secret sera gardé comme celui de la confession par le prêtre.
— Je compte sur votre parole, monsieur Conan, et sur celle de cette bonne femme ; peut-être un jour pourrai-je vous récompenser 1... En attendant, ayez bon espoir ; les malheurs de
M. dfl Kerdren sont finis; bientôt vous en verrez. la preuve,
pou nu que vous teniez vous-même voire prnm
tir, elle Jeta eue re un regard vers l'alcôve où
- lit le malade, el elle lit un mouvement comme pour s'en
approcher une dernière fuis; mais elle se retint, poussa un
profond soupir, et suivit Conan qui devait la conduire jusqu'à
la grille extérieure du cLateau.
île. Yvonne répétait en branlant la tête : — Elle a annoncé que les malheurs de notre maître étaient finis... Qui est-elle donc pour parler avec tant d'assurance? N'importe ! aussitôt que je pourrai sortir, j'irai voir si elle a dit vrai et si la Roche-Tremblante a retrouvé sa vertu... Que la sainte Vierge nous protège .»