‹ La roche tremblanteChapitre 8 sur 24 · LES HABITANTS DE LOCH · texte numérisé non relu

LES HABITANTS DE LOCH

Peu d'heures après, Alfred deKerdren avait repris connaissance, comme l'avait prédit sa mystérieuse garde-malade. Le soleil, pénétrant librement dans la chambre d'honneur, mettait en mouvement des millions d'atomes lumineux autour des meubles dorés. Le malade, assis sur sou lit, lf coude appuyé sur son oreiller, écoulait avec un vif intérêt le récit que lui Faisait Conm de la manière dont on l'avait reconnu pendant son évanouissement. Bien qu'il jouît en ce moment de toutes ses faoomie exprimait parfois quelque chose de cet embarras comique du dormeur éveillé des Miile-et-une-Nuits, quand, api dormi pauvre diable dans un bouge, il se

réveillait sultan de Bagdad dans un palais. Alfred semblait ne pouvoir s'habituer au luxe dont il était environné, lui qui avait liabitè si longtemps les cloaques de Londres et l'entre-poui des navires. Il n'était pas jusqu'à ce litre de monseigneur, dont Conan le graliliail comme aux jours de sa puissance,

qui n'excitât au plus haut point son étonnement et ne le fît douter du témoignage de ses sens.

Le vieil intendant exposa comment, la veille, il avait refusé la porte au notaire Toussaint, qui venait prendre possession du château ; mais, fidèle à sa parole, i! ne souffla mot de madame Gervais, et il termina son récit en reprochant à son maî- Ire de s'être caché de lui à son arrivée dans l'île de Loch.

Alfred lui tendit la main.

— Pardonne-moi, mon hon Conan, dit-il avec affection ; mais je voulais épargner à mes amis le spectacle de mon abaissement, et passer inaperçu sur mes anciens domaines sans éveiller ni regrets ni pitié; Dieu ne l'a pas permis !

— Ah! monseigneur, c'était bien mal, mais, comme vous le dites, Dieu ne l'a pas permis ; et peut-être n'est-ce pas sans raisons qu'il vous a conduit au château de Loch !

Alfred était rêveur.

— Conan, ('.emanda-t-ii après un moment de silence, tu ne m'as pas tout dit... Qui donc a veillé sur moi, la nuit dernière, pendant le terrible accès qui vient de me quitter ?

— Mais, Yvonne et moi, monseigneur, répliqua le vieillard avec embarras.

— Et personne plus?

— - Nous sommes les seuls habitants du château.

— C'est bizarre... Il me semblait pourtant avoir entrevu, à cette place où tu es maintenant, une femme d'une beauté ravissante, dont l'aspect me pénétrait de bien-être et de joie. J'ai cru toucher sa main satinée, respirer sa pure haleine... Une fois même, pendant que nous étions tous les deux dans l'obscurité et que je la sentais près de moi sans la voir, il m'a semblé que des lèvres brûlantes effleuraient mon front...

— Comme le mal bouleverse notre pauvre cerveau 1 balbutia Conan.

— Allons 1 allons ! je me serai trompé, reprit Alfred en soupirant; celte apparition charmante, ces soins attentifs, ce chaste baiser, tout cela est un songe absurde... Comment supposer qu'une personne morte depuis tant d'années... C'est ma

ienee qui est troublée, ajouta-t-il ; ces séduisantes images ; ht rendre mon expiation plus complète et

plus poignante.

Il n prît, après une nouvelle pause :

— Je oe peux rester ici plus longtemps. Etranger désormais dans celte maison, je dois c ider la plan' à ses maîtres vérita-

I'u as eu torl île ii èconnaître leurs droits, Conan, et il fuit réparer ta faute au plus tôt..1. Dans une heure je quitterai l'ile de Loch, j'y suis résolu.

— Y pensez-vous, monseigneur? faible et malade comme \

— L'accès ne reviendra pas avant demain soir. D'ici là, j'aurai pu me traîner loin de ce lieu, où le pusse contraste si cruellement avec le présent. D'ailleurs ce lit moelleux qui n'est pas a moi el que j'ai usurpé, me semble rembourré d'épines, et j'ai liàte d'en sortir... Conan, donne-moi mes habits.

Le vieux serviteur résista d'abord; mais, vaincu par les son maître, il lui présenta la défroque somptueuse qu'il avait

— Qu'est-ce que cela? dit Keniren en souriant; veux-tu me rendre l'objet de la risée générale, avec ces oripeaux et ces bro>: uat.de les vêtements que je portai^ hier.

— Ces babils sont pourtant bien à vous, monseigneur; ils .: dans une « li.imliiv i | tins n'entrèrent pas, lors

du pillage du château, et je les ai conservés avec un soin me en attendant votre retour...

— Mon ami, rends-moi mon humble costume de matelot... le seul qui soit eu rapport avec ma fortune.

Ma: ; ait aussi obstiné que son maître était fier. Il

pria, supplia el finit par jurer que les vêtements de la veille .: été brûlés ■ I pour la famille. • Cependant

Alfred refusant absolument d'endosser l'babil de cour et la veste fut au bonhomme d'aller chercher en

grommelant un ■ ingote et un pan-

talon de chasse d un aspect modeste, dont fémigre s'aec-om* moda de guerre lasse.

J08 LA ROCHE-TRFAIBLANTE

Sa tuilelte achevée avec le secours de Conan, il essaya de marcher.

Mais ses jambes fléchissaient encore sous lui, la tète lui tournait; il fut obligé de s'asseoir.

— C'est l'effet du premier moment, reprit-il ; bientôt je serai plus fort... aussi bien on peut venir; on me trouvera sur pied.

En ce moment Yvonne enJtra et annonça un médecin de Saint-

— Un médecin! s'écrîa h.erdren en rougissant; qui l'a mandé? On sait donc dans le pays que je suis ici?

— Je n'y comprends rien, dit Conan pensif, à moins que... Au fait, monseigneur, il vient fort à propos; recevez-le, et nous saurons de lui-même qui l'a envoyé.

Alfred y consentit, et aussitôt Yvonne introduisit le docteur, mais leur curiosité à tous fut promptemenl déjouée. Le médecin était un jeune homme taciturne, d'un aspect glacial, et récemment établi dans le pays, où il connaissait fort peu de personnes. « On l'avait prévenu, disait-il, que ses soins étaient nécessaires au château de Loch, et il était accouru sans autres renseignements. » Ces explications données, il tâta le pouls du malade, lui adressa les questions d'usage, et se mit à écrire une ordonnance.

— Ce ne sera rien, dit-il avec son flegme imperturbable: du repos, de la tranquillité d'esprit, et la potion que je prescris empêcheront le retour de la'fièvre... S'il survenait de nouveaux accidents, il faudrait me prévenir.

Puis il se leva, salua profondément et sortit.

— Il n'est pas causeur l fit Alfred désappointé.

— Bon ! bon ! il a peut être ses raisons pour ça, murmura Conan; néanmoins, on le dit habile, et nous devons songer ù nous procurer les remèdes qu'il a ordonnés.

— Conan, demanda Kerdren avec embarras, penses-tu que cela doive coûter bien cher?

Le vieil intendant regarda son maître. La pensée qu'un seigneur de l'île de Loch pouvait être réduit par la pauvreté à se

refuser un médicament dont dépendait sa santé, peut-être sa vie. li' navrai! jusqu'au fond de l'âme.

— M ut, dit-il avec un accent de reproche, si vous • niez rien accepter des spoliateurs de votre famille, vous

vous souviendrez du moins que tout ce que possède votre \ieux serviteur est a vousi

— Et j'accepterais, mon ami, répondit Alfred avec chaleur, oui, j'accepterais de toi sans honte, si une nécessité réelle... Mais tu le vois, mon cher Conan, j'aurais bien fait de ne pas m'arrêter à Loch; la comparaison du présent et du passé nous torture tous les deux!

11 se cacha le visage dans ses mains et resta quelques instants absorbé dans ses pensées.

Tout à coup un bruit de voix et de pas retentit dans l'avenue; on s'appelait, on causait en tumulte; bientôt des explosions d'armes à fui ébranlèrent les éebos d'alentour.

— Seigneur Dieu! qu'est ceci? s'écria Conan effrayé.

— C'est sans doute notre ami l'homme de loi qui tient sa promesse, 'dit Alfred avec amertume; il aura ameuté les gens

int Mec pour l'aider à reconquérir son château... Il aurait pu cependant se dispenser d'amener tant de monde. Ni toi, ni moi, Conan, ne sommes disposés à tenter une valeureuse ince!

En parlant ainsi avec un mélange j'ironie et de tristesse, il s'et.iil leu\ avait pris sur la table le petit paquet enveloppé d'un mouchoir, que Conan avait consenti à lui rendre, et qui contenait quelques pauvres objets de toilette, puis il attendit d'un air calme et résigné.

Conan courut à la fenêtre et observa avec une vive anxiété les gens qui approchaient.

— Qu'est cela? s'ecria-t-il ; ils ont des fusils, des pistolets ? Est-ce qu'ils oseraient... Mais non, il y a des femmes et des enfants, et puis maître Cadou avec son bigniou... Oh ! je saurai ce qu'ils veulent; et s'ils ont de mauvais desseins... Restei ici, monseigneur ; je vais les recevoir.

11 descendit l'escalier en courant.

Il y eut des pourparlers à la grille extérieure du château; puis un hourra assourdissant se fit entendre, suivi d'une nouvelle décharge d'armes à feu. Au même instant la lourde porte de fer roula sur ses gonds, la foule se précipita dans la cour, envahit les escaliers et les corridors en poussant des cris forcenés.

Le tumulte se rapprocha rapidement; mais, à la porte de la chambre d'honneur, le silence le plus profond remplaça ces trépignements insensés. Alfred, ne sachant s'il allait être attaqué, restait immobile, prêt à tout. Enfin la porte s'ouvrit, et Conin parut le premier en s'écriant d'une voix animée :

— Le voici, mes amisl... C'est notre bon seigneur, notre maître bien-aimé... Dieu nous l'a rendu 1... Entrez, entrez tous.... il sera heureux de vous revoir !

— Yive monseigneur! s'écrièreat une centaine de voix ; vive Alfred de Kerdren!

Et la foule se rua dans la chamDre à la suite du vieil intendant; c'était la population entière de l'Ile de Loch, matelots, pêcheurs, laboureurs, avec leurs familles. Ils étaient revêtus de leurs plus beaux habits, et portaient à la main d'énormes bouquets. En un instant Alfred fut entouré, pressé, comblé de caresses; c'était de l'adoration, de la frénésie. Les uns s'étaient emparés de ses mains et les serraient avec force; d'autres baisaient ses vêtements. Tous lui parlaient à la lois, lui prodiguaient les noms les plus affectueux, versaient des larmes d'attendrissement. Les mères placées aux derniers rangs élevaient leurs enfants dans leurs bras, pour leur montrer le descendant des anciens seigneurs dont elles contaient, le soir à la veillée, les bienfaits et les légendes. Les vieillards le bénissaient. Les bouquets s'accumulaient sur la table près de laquelle il se tenait et formaient déjà une petite montagne de fleurs.

Alfred, étourdi de cette ovation subite, au moment même où. il s'attendait à toutes sortes d'outrages, ne savait à qui entendre. Cependant, quand il eut pu se rendre bien compte de quoi il s'agissait, quand il eut reconnu des amis de sa jeunesse parmi les personnes qui encombraient la chambre, il s'attesv

ririt a son tour. Il fit un accueil particulièrement cordial a Ca< dou-le-Ménétrier, a Yvon-le-Rouge, a ïfian le Baleinier, cl surtout au vieux Pierre, le patron de la Geneviève, qui l'avait

conduit jn Angleterre en si), il leur demandait dis nouvelles de leurs familles; il B'enquèrait avec une bonté touchante de

ce ([iii leur était arriv é pendant sa longue absence. Les brave] cens, Bers de cette bienveillance et de ces distinctions llatteu-

i'effOrçaient de lui en témoigner leur gratitude.

— Vive monseigneur de Kerdren! répétaient-ils avec enthousiasme.

Alfred éleva la main pour annoncer qu'il voulait parler; les claim •■!!» «-, ss, r ont aussitôt.

— Mes amis, dit l'émigré d'un ton ému, je vous remercie des preuves d'attachement que vous me donnez... mais ce n'est plus au m igni ur de l'Ile de Loch, à votre maître, qu'elles s'a-

ut maintenant... Je ne suis qu'un pauvre voyageur, un modeste citoyen comme vous,- *»■ de pareils honneurs ne sont plus faits pour moi.

Il y eut dans l'assemblée un mouvement de surprise. La plupart dès assistants , en voyant Alfred de Kerdren établi dans la maison Je ses ancêtres, entouré de tout le luxe et de tout l'appareil de son ancienne condition, ne pouvaient s'ima- . dans leur simplicité, que les conséquences d'une longue et sai solution ne fussent pas effacées de ce moment,

et que quelqu'un dût eU< ore lui contester son héritage.

— En effet, repril le vieux Pierre, le domaine a été vendu, (t ce int une grande afflb lion pour le pâysl

— Eh! qui avait le droit de le vendre? s'écria Conan avec

. qui avait ce droit, sinon monseigneur Alfred de

Kerdren, alors en exil?... Cette vente était une absurdité et

une infamie... Que le voleur s'appelle Jean ou Paul, ou qu'il

■ Ile la nation, est-ce moins un voleur, et son action en

le plus juste'.'

l.i logique de Conan eul le plus brillant succès.

I vrai ça, au moins! dit le vieux Pierre, le Nestor de la iroupe.

— Oui, oui, répétèrent les autres, cette vente a été une injustice, un véritable vol!

— Eh bien, reprit Conan avec une chaleur toujours croissante, si vous pensez ainsi, ne souffrons pas que l'iniquité s'achève. Ne souffrons pas que notre cher seigneur, notre* maître légitime...

— Silence I Conan, interrompit Alfred; si vous avez encore quelque respect pour moi, n'ajoutez pas un mot Je plus... Une rébellion contre l'ordre établi perdrait sûrement ceux qui y auraient pris part... Mes amis, continua-t-il en se tournant vers ses anciens vassaux, je ne suis pas venu ici pour être un motif de désordre ; je me soumets humblement aux changements qui se sont opérés dans mon sort. La portion la plus précieuse de mon héritage est cette affection que, de génération en génération, les habitants de Loch avaient vouée à ma famille et à moi ; cette portion n'a pas été perdue, et je vous en remercie du fond de mon cœur... Pour le reste, je m'en rapporte à la Providence !

Personne ne répondit; seurement quelques sanglots éclatèrent dans les rangs pressés des auditeurs.

— Je vous afflige, continua Alfred, et moi, de mon côté, je sens mon cœur brisé en songeant que je vais vous quitter pour toujours... Ah! celui qui vous a instruits de mon retour n'était peut-être ni votre ami ni le mien !

— C'est M. Bernard, le nouveau fermier de l'île, répliqua Pierre, un étranger qui ne sait rien de la mer et des navires, et parle sans cesse de culture, de plantations et de bestiaux... c'est l'âme damnée du vieux Toussaint... Il est venu ce matin au village annoncer, à grands fracas, votre arrivée au château, et quand il a eu tout mis en branle, il a disparu.

— En effet, il n'est pas avec nous, remarqua Yvon-le-Rouge, c'est un sournois qui peut-être manigance quelque chose!

— Pardonnez-moi, mes amis, interrompit Kerdren, si je vous rappelle qu'il est temps de nous séparer... La présence de tant de personnes pourrait offenser le maître actuel du château. J'irai vous voir là-bas au village et vou? ^re adieu encore

une fois avant de quitter ce pays sans retour, je vous le promets. Les bonnes gens se préparaient a se retirer docilement. Co-

nan lui-même, le sourcil froncé et les poings serrés, n'osait plus parler de résistance depuis qu'Alfred le lui avait défendu si péremptoirement. L'occasion qu'il avait trouvée de soulever, dans l'intérêt de son maître, la population de l'île, allait donc lui échapper, quand une circonstance imprévue vint changer la face des choses et réveiller les passions assoupies.

La foule s'ébranlait déjà pour sortir, mais elle s'arrêta brusquement et parut refluer sur elle-même. Puis elle sYntr'ouvrit, et un homme de haute taille, vêtu de noir, des papiers sous le bras, entra dans la chambre. Un murmure de colère s'élevait sur son passage; des regards menaçants se croisaient autour de lui. C'était le tabellion Toussaint.

A mesure qu'il s'avançait vers le groupe principal où se trouvait Alfred, l'assistance se montrait plus irritée.

— Il a l'audace de se montrer ici! dit un vieux marin en mâchonnant son tabac; ah ! si monseigneur le permettait... il ne faudrait qu'un coup!

— Il vient le braver, dit une femme en montrant le poing a l'hi mme de loi.

Malgré ces propos inquiétants, Toussaint affectait beaucoup d'assurance. Il saluait en passant ceux qu'il reconnaissait, mais tout le monde détournait la tète.

Alfred l'attendait debout, le front sévère. Toussaint s'inclina très bas; K< rdn n le salua légèrement :

— Monsieur Toussaint, je crois ? dit l'émigré avec froideur; rite, monsieur, il y a quelque imprudence à vous montrer

ici en pareil moment.

— De l'imprudence! répliqua le notaire en souriant, et pourquoi donc? Je viens ici comme tous les anciens amis de a famille de Kerdnn, offrir mes respects et mes félicitations...

— L'hypocrite I il insulte monseigneur! interrompit un des auditeurs.

— Oui, oui, il insulte monseigneur, s'écria Conan, qui vit dans l'exaspération de l'assemblée un moyen de revenir à ses

projets favoris de violence : gars de l'île de Loch, le laisserons-nous faire?

— Non, de par tous les diables I s'écria Yvon-le-Rouge, et s'il ne sort pas à l'instant...

Toussaint s'était retourné vers l'intendant et le regardait intrépidement.

- Eh ! c'est donc vous, vieil obstiné, qui fermez la porte au nez de vos visiteurs? reprit- il; je vous pardonne vos escapades d'hier soir, monsieur Conan, parce que je sais quelles raisons vous aviez de me refuser l'entrée ; mais cela n'arrivera plus, je l'espère.

— Cela arrivera, monsieur Toussaint, aussi souvent que vous vous présenterez ici, répliqua Conan sèchement.

— Allons I iinissons-en, cria une voix, et s'il refuse de sortir, jelons-le par la fenêtre.

— Oui... par la fenêtre 1

Cent bras se levèrent à la fois pour exécuter cette sentence, mais Alfred s'interposa.

— Paix ! mes amis, dit-il avec autorité ; moi seul je suis juge de la conduite de M. Toussaint à mon égard ; et, si je veux oublier ses torts, qui donc a le droit de s'en souvenir?

Personne n'osa souffler. Toussaint, malgré son assurance, était devenu pâle.

— Ce n'est peut-être pas tout à fait ainsi que vous eussiez dû défendre un ancien ami, dit-il d'une voix altérée; mais la faute en est à moi sans doute qui aurais dû expliquer plus tôt... Monsieur de Kerdren, il est nécessaire que vous m'accordiez à l'instant même la faveur d'un entretien particulier.

— A quoi bon? répondit Alfred, d'un ton d'impatience; si c'est pour vous disculper à mes yeux d'être devenu l'acquéreur de mon domaine, je vous dirai tout d'abord que je suis disposé à reconnaître, sans autre explication, les nécessités, les exigences impérieuses, les enchaînements de circonstances que vous pourriez alléguer pour votre justification; cela vous suffit-il?

— Non, monsieur de Kerdren ; il s'agira moins de moi que

de vous, dans l'entretien que je sollicite... Permettez-moi donc d'insister pour que nous soyons seuls au plus tùt.

L'émigré n'attendait rien d'une explication, et il eût voulu pour beaucoup l'éviter. Cependant, il congédia doucement ses

;rs.

— Les anciens vassaux de l'Ile de Loch, reprit Toussaint, ne quitteront pas pour cela le château... Bernard vient de faire transporter en bas dans la cour quelques provisions et un

tonneau de cidre qui doit être bu à la santé de M. de Kerdren... Personne ne manquera à ce devoir, je l'espère.

— Tiens I tiens! il a du bon, ce vieux mat de navire pourri, murmura un lvr<

— G est adroit, pensa Conan; le notaire connaît leur faible, et il a sans doute quelque dessein secret... Ah ça, reprit-il tout haut, monseigneur ne peut rester en tête à tète avec cet homme I

I soupçon offensant que contenait cette observation appela de nouveau une légère pâleur sur les joues du notaire.

— H. Conan entendra notre conversation si bon lui semble, dit-il froide

— Avec la permission de mon maître donc, je resterai, répliqua l'intendant, mais cela ne suffit pas...

II s'approcha d'un groupe où se trouvaient le vieux Pierre le Baleinier, Yvoii-le-Rouge, et quelques autres habitants dé-

-. Il leur parla bas. Le> mains se serrèrent énergiquement ; puis les hommes si ivirent la foule, dont l'annonce du tonneau de cidre avait singulièrement active la retraite. Bientôt il ne resta plus dans la chambre que M. de Kerdren, le notaire et Couan.

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