‹ (La) RochefoucauldChapitre 10 sur 17 · M""* DE SABLÉ · texte numérisé non relu

M""* DE SABLÉ

La petitesse de Tesprit, Tignorance et la présomption font Topiniâtreté, parce que les opiniâtres ne veulent croire que ce qu'ils conçoivent, et qu'ils ne conçoivent que fort peu de choses.

La petitesse de Tesprit fait Topiniâlreté, et nous ne croyons pas aisément ce qui est au delà de ce que nous voyons.

Voilà ce que M"'® de Sablé fait des maximes

de la Rochefoucauld : à l'idée précise qui s'enferme dans un cercle de mots expressifs, elle substitue un commentaire diffus. Mais, pour la diffusion et la lourdeur, elle le cède à son commensalJacques Esprit, dontle traité, publié en 1678, était prêt dès 1673. Et Cousin prétend faire d'Esprit le maître de la Rochefoucauld ! Ceux qui ont lu jusqu'au bout la Fausseté des vertus humaines — je suis de ces rares infortunés — comprennent trop pourquoi Cousin n'a pas hasardé une comparaison précise entre les deux œuvres. Sans doute toutes deux rapetissent l'homme à l'envi. Mais, dans les MaximeSy l'homme du métier ne paraît guère ; dans la Fausseté des vertus humainesj on ne rencontre plus qu'un janséniste sentencieux, un brutal doctrinaire. La Rochefoucauld disciple d'Esprit ! Le grand seigneur, inclinant au « libertinage », disciple du rigoriste étroit qui ramène tout au dogme de la grâce et n'a d'autre ambition que de mettre en lumière « le misérable état où le péché réduit les hommes» ! La préface, dirigée contre les philosophes, dissipe d'avance toute incertitude sur les intentions du moraliste ou plutôt du théologien : « C 'est à Dieu qu'il faut s'adresser pour obtenir les vertus pures et vraies qui ne peuvent être tirées du fond gâté de notre nature. j> Comme si le livre entier ne se résumait pas assez clairement en des maximes

telles que celle-ci : « Tous les hommes sont et ont toujours été corrompus », il le couronne par une conclusion générale où il indique huit avantages principaux qu'on en peut tirer : il suffira, je pense, de citer le huitième : « Nous nous persuaderons de la nécessité de recourir à Dieu et à sa grâce, comme à la source unique de la vertu véritable^ » Qu'a de commun ce bréviaire du parfait janséniste avec cette œuvre élégante et provocante, les Maximes?

Certes, ici encore, si l'on écarte le point de vue religieux, on noierait sans peine bien des similitudes et de pensée et d'expression. Comme la Rochefoucauld, Esprit ne voit dans l'amour de la justice que la crainte de souffrir l'injustice, dans la vertu qu'une apparence, dans les regrets même accordés à la mémoire de nos amis qu'un calcul intéressé. Il reprend, presque dans les mêmes termes, des maximes d'une portée aussi grave que celles-ci : La vanité^ la honte et surtout le tempérament font souvent la valeur des hommes et la vertu des femmes. — La justice, dans les juges qui sont modérés, n'est que V amour de leur élévation. — La pitié est souvent un sentiment de nos propres maux dans les maux d'autrui; c* est une habile prévoyance des malheurs où nouspouvons tomber. Ici même Esprit est plus absolu, et le mot « souvent » disparaît de sa rédaction. Mais lisons jusqu'aubout la longue ma-

L'ORir,[NE DES MAXIMES loi

xime ou plutôt la dissertation d'Esprit sur la pitié, comme la Rochefoucauld nous semblera loin !

La seconde cause de la pitié est ce mélange des humeurs où la pituite prédomine, car les personnes humides sont plus disposées que les autres à recevoir les impressions des objets, et elles pleurent d'autant plus aisément qu'elles trouvent du soulagement à verser des larmes. De là vient que ceux qui ont cette sorte de tempérament ne sont pas toujours également sensibles et qu'il y H des temps et des heures du jour où ils le sont fort peu, selon que la pituite domine plus ou moins en eux.

A certains moments, on croirait lire un médecin de Molière, qui parle avec suffisance des « esprits » et des vapeurs ; à certains autres, un prêcheur ou un argumentateur scola^tîque, qui divise sa matière en points, et, méthodiquement, les parcourt, ou enveloppe sesépigrammes — combien émoussées ! — dans des raisonnements en forme ; à d'autres enfin, un érudit pédantesque qui prend plaisir à accumuler les exemples et les citations : dans un seul morceau, il allègue Sénèque^ Cicéron, Platon, Montaigne, saint Augustin, Martial, Horace, Tasse, Virgile, saint Thomas, Plutarque, Brébeuf, Ariston, Lactance. Tantôt il amplifie, embrume, éteint la sobre et brillante maxime de la Rochefoucauld. Tantôt il en laisse subsister à peine un seul mot, un mot significatif, qui est comme la marque de propriété du véritable inventeur.

Par exemple, on aura peine à croire que deux auteurs aient pu, sans que Tun ait imité l'autre, définir la sincérité une ouverture de cœur ; et l'imitateur, à coup sûr, est le médiocre écrivain dont le style manque presque toujours de justesse précise, souvent de correction. Sa langue même a un air démodé, qui fait sourire : la « débonnaireté », le « violement » des devoirs. Là où il se rapproche le plus de son modèle, il lui demeure encore bien inférieur.

L'aversion du mensonge estsouvent une imperceptible ambition de rendre nos témoignages considérables, et d'attirer à nos paroles un respect de religion.

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