ESPRIT
La disposition de ceux qui sont véritables dans leurs paroles est en quelques-uns une secrète ambition qu'ils ont que tout le monde ajoute foi à tout ce qu'ils disent.
Mais l'infériorité d'Esprit comme écrivain ne nous apprend pas s'il a été le disciple ou le maître de la Rochefoucauld. La vérité, c'est qu'il n'y a ici ni maître, ni disciple, mais deux esprits inégaux par le talent, opposés par l'inspiration, et qui peuvent se rencontrer tout au plus dans certaines définitions et certains traits, souvenirs plus ou moins précis des causeries d'autrefois. A vrai dire, le fond moral des Maximes n'appartient ni à eux, ni à la société qu'ils ont fréquentée : il est aussi bien dans les
sermons de Bossuet et de Bourdaloue que dans répais et monotone traité d'Esprit. Maïs le point de vue d'où les moralistes sacrés, ou profanes, ou mi-sacrés,mi-pro fanes, ont considéré Thomme, expliqué sa nature, résolu ou dédaigné de résoudre le problème de sa destinée, voilà ce qui leur est personnel. Ici l'originalité de la Rochefoucauld éclate aux yeux. Esprit compose une démonstration didactique de la fausseté des vertus humaines et de la vérité des vertus chrétiennes. Chacun des petits sermons dont son livre n'est qu'un chapelet interminable, avec une régularité désespérante, a ce même point de départ et ce même point d'arrivée : critique de la vertu vue du côté de la terre, apologie de la vertu, vue du côté du ciel.
Où donc est la prudence ? Elle est, dit Salomon, assise sur le trône de Dieu... Seuls, les chrétiens aiment et cherchent la vérité d'une manière pure, sincère et vertueuse... La seule amitié solide, c'est la charité, par laquelle deux personnes s'unissent pour s'entr'aider à servir Dieu. . . La seule confidence louable, c'est où l'on s'entretient de ce qui est utile au salut... La seule vraie clémence est celle qui se propose d'imiter la clémence divine... Il n'yaque la tristesse des chrétiens qu'on doive estimer... Il n'y a que les chrétiens en qui la politesse soit une vertu... Confessons à la gloire de Dieu qu'il fait lui seul les honnêtes gens... II n'y a que la tempérance chrétienne, dit saint Thomas, qu on doive placer parmi les véritables vertus... Il n'y a que la modestie des femmes chrétiennes qui soit une vertu véritable... Combien est déplorable l'état de ces femmes dans l'honnêteté de
qui Dieu n'est pour rien !. . . La certitude de vivre éternellement donne aux chrétiens le vrai courage... C'est la grâce de Jésus-Christ qui, seule, rendra l'homme naturel et le délivrera de la concupiscence.
En opposant Esprit à la Rochefoucauld, que dis-je ? en indiquant la Fausseté des vertus humairies comme la source des Maximes, Cousin a rendu un fort mauvais service à ce maître Jacques du jansénisme, d'abord homme de lettres et commensal du chancelier Séguier, qui le mit à T Académie, puis tout à coup prêtre de l'Oratoire, puis redevenu homme du monde, père de famille, pensionnaire de M""* de Longueville, précepteur des princes de Conti. Dans le salon de M™® de Sablé, il remplissait, près de la Rochefoucauld, un rôle subordonné, un rôle de vice-président. Ne rélevons pas, après coup, àlaprésidence. Chapelain, qui n'était pas un sot. Ta bien jugé : « Son fort est dans la théologie et il a peu de fonds hors de là. » C'est, il est vrai, que Chapelain lui garde rancune de ses « tuantes visites », si longues, dit Tallemant, qu'on croyait qu'il voulait demeurer à coucher chez les gens. Dans la morale aussi, il couche sur ses conclusions.
Au surplus, les ressemblances extérieures dont Cousin triomphe, ce n'est pas chez Esprit seul ni chez M""* de Sablé qu'on les relève.
Dira-t-on que la Rochefoucauld fut le disciple de Méré? Certaines maximes de Mérésont pres-
que en tout identiques à celles de la Rochefoucauld. Il en est que Méré ne craint pas de lui emprunter mot pour mot^ sept ans après sa mort, celle-ci, par exemple : Ce qui paraît gênérosité n'est souvent qu'une ambition déguisée, qui méprise de petits intérêts pour aller à de plus grands. On n'en sent que mieux le contraste avec les endroits où Méré, d'ailleurs ingénieux, pense pour son propre compte et où il écrit sans modèle : € Dieu n'a mis Thomme sur la terre que pour lui donner les moyens de mériter le Ciel... Les cheveux blancs frappent également nos yeux et nos oreilles ; ce sont autant de trompettes qui sonnent la retraite. i> Une seule explication est naturelle: on ne connaissait pas alors la propriété littéraire. C'est sans scrupule qu'on s'empruntait mutuellement ce qui paraissait digne d'être reproduit.
Voici donc à quoi se réduit la part que la société de M"'» de Sablé peut revendiquer dans les Maximes, Comme legoûtdes analyses morales et des sentences y règne, il s'impose à la Rochefoucauld, déjà porté par nature à l'observation. Sans elle, il eût toujours été un fin moraliste, puisqu'il l'est déjà dans les Mémoires^ dont les Maximes, ne l'oublions pas, sont inséparables ; mais, sans elle, il n'eût peut-être pas trouvé du premier coup le moule où il jeta ses pensées encore flottantes. Dès lors, c'est lui qui se révèle.
et la société de M"** de Sablé reçoit à son tour rimpulsion qu'elle a donnée d'abord, mais sans que son influence cesse de s'exercer, dans Tintimité, par un échange de conseils amicaux ; en public, par une discussion libre. Elles sont bien de lui, sans doute, ces maximes qu'Esprit et M™* de Sablé combattent ou ne comprennent pas ; elles lui appartiennent doublement, par droit d'invention et par droit de correction, car l'invention est originale et la correction est indépendante. Elle-même, la forme sentencieuse, ce n'est pas au seul engouement de ses contemporains qu'il la devait ; ne semble-t-elle pas faite tout exprès pour un esprit net, sobre, incisif, volontiers impérieux? Sous ce rapport encore, les Mémoires annoncent les Maximes. Entout cas, il la reconnut aussitôt comme sienne, et la fît sienne, en effet: Esprit, lui aussi, subissait la mode des maximes et s'efforçait d'y plier sa très peu flexible intelligence; est-ce que ses maximes gauchement amplifiées sont encore des maximes? Est-ce qu'elles vivent? La Rochefoucauld nous apprend, dans son Portrait, que, s'il aime la lecture, c'est qu'elle fait naître des réflexions dont on peut se former une conversation agréable et utile. Le chevalier de Méré nous a conservé une de ces conversations morales où excellait la Rochefoucauld : à chaque pas les maximes y naissent d'elles-mêmes, comme si
la Rochefoucauld ne concevait pas d'autre forme propre à exprimer la pensée : « Je crois qu'on en pourrait faire une maxime », et il en donne lapremière ébauche, qu'ilremanie ensuite jusqu'à ce qu'il l'ait amenée à son plus haut degré de généralité.
Si donc certaines des Majcimes peuvent appartenir, dans une certaine mesure, pour la forme, à la société de M"'^ de Sablé, l'ensemble des MaximeSy fond et forme, ne lui appartient pas. Au reste, on sait qu'elle les désavoua, loin d'y reconnaître son œuvre: avec la princesse de Guémené, elle les déclara moins fondées sur la vérité que sur « l'humeur » d'un auteur qui juge tout le monde par lui-même. Ce reproche dut être souvent • renouvelé, car la Rochefoucauld sent lebesoin d'y répondre et dans leDiscourssur les Maximes et dans la conversation que rapporte Méré.
Je sais ce que Ton oppose d'ordinaire à ceux qui découvrent et qui condamnent les vices : on appelle leur censure le portrait du peintre ; on dit qu'ils sont comme les malades de la jaunisse, qu'ils voient tout en jaune, parce qu'ils le sont eux-mêmes... J'ai remarqué les défauts de l'esprit et du cœur de la plupart du monde, et ceux qui ne méconnaissent que par là pensent que j'ai tous ces défauts, comme si j'avais fait mon portrait. C'est une chose étrange que mes actions* et mon procédé ne les désabusent pas.
L'accent de la protestation paraît sincère, et
il est certain que « l'humeur » de la Rochefoucauld ne suffît pas à expliquer les Maximes ; mais les contemporains n'avaient pas entièrement tort peut-être d'y voir le portrait du peintre, s'ils avaient tort de ne pas y voir leur propre portrait. Leur étonnement même, cependant, prouve assez qu'ils ne se croient nul droit de partager avec la Rochefoucauld Thonneur compromettant de la peinture.