CHAPITRE PREMIER
l'origine des « MAXIMES ».
La vie active de la Rochefoucauld était finie. Il semble pourtant qu'il ne se résigna pas sans peine à la ruine d'espérances si longtemps caressées. « Il n'a jamais été par Tui-même bon courtisan, quoiqu'il ait eu toujours bonne envie de l'être, i* C'est Retz qui le dit, et l'on sait que nos ennemis approchent plus de la vérité dans les jugements quHls font de nous que nous n'en approchons nous-mêmes. La mort de Mazarin, cet autre ennemi, qui ne le jugeait pas avec plus d'indulgence, le mariage d'un la Rochefoucauld, son petit-fils, avec une fille de LouvoiSj le titre de chevalier du Saint-Esprit, qui lui fut tardivement décerné à lui-même, ne changèrent plus rien à son sort. Cette sorte de disgrâce ne
saurait s'expliquer seulement par le souvenir des luttes de la Fronde : après avoir commandé les armées de l'étranger, Condé n'est-il pas le bienvenu à la cour ? La Rochefoucauld , dit Saint-Simon, fut le seul peut-être des seigneurs du parti de M. le Prince à qui le roi n'ait pu pardonner, et il le sentait si bien qu'il ne se présentait presque jamais devant Louis XIV.
Tout en lui déplaisait : son caractère, son esprit et jusqu'à sa physionomie. Il s'est peint à nous, dans son portrait, sous les traits d'un mélancolique : « J'ai quelque chose de chagrin et de fier dans la mine ; cela fait croire à la plupart des gens que je suis méprisant^ quoique je ne le sois point du tout. » Ailleurs il parle d'un « certain air sombre » qu'il a dans le visage. Le regard sévère de ces yeux c noirs et petits » , enfoncés sous des sourcils épais, devait gêner un roi jeune et ami des plaisir». Tous les sentU ments ont chacun un ton de voiXy des gestes et des mines qui leur sontpropres, et ce rapport^ bon ou mauvaiSj agréable ou désagréable^ est ce qui fait que les personnes plaisent ou déplaisent. S'il ne plaisait pas, c'est qu'on se tenait en garde contre son ironie, qui n'épargnait aucune faiblesse.
Spectateur plus désintéressé qu'il n*eût voulu, il observait de loin cette cour où il avait désiré de jouer un rôle, et un seul mot, dédaigneux ou moqueur, le vengeait de ses décep*
tions. Les airs majestueux des parvenus ne lui , en imposaient pas ; il pénétrait Thomme sous le masque : Dans toutes les professions, chacun affecte une mine et un extérieur ^ pour paraître ce qu'il veut qu'on le croie; ainsi on peut dire que le monde n'est composé que démines. Tout semble plier devant le génie de Colbert; mais, à l'écart, un grand seigneur oublie les services rendus par ce bourgeois illustre, pour noter seulement, dans les manières, un reste de gaucherie qui tient à l'origine : L'air bourgeois se perd quelquefois à Varmée, mais il ne se perd jamais à la cour. Au reste, il ne faudrait pas croire que la cour ne vit jamais ce courtisan avorté. M°^' de Sévigné écrit même (20 nov. 1673) : « M. de la Rochefoucauld ne bouge plus de Versailles» ; mais bientôt 2^rès (15 et 20 déc.) elle détrompe ceux qui avaient pu croire la Rochefoucauld vieilli à la veille de ressaisir la faveur : il ne va pas a: en un mois une fois en ce pays-là » ; il n'a point a: d'autre faveur que celle de son fils ».
Il y a des gens dégoûtants avec du mérite^ et d'autres qui plaisent avec des défauts. On n'ose appliquer à la Rochefoucauld la première partie de cette maxime; mais il faut bien appliquer la seconde à son fils, fort dissemblable de son père, remarque Saint-Simon, l'air niais, embarrassé dans ses manières, sans aucun esprit ni discernement, rude et rustre, surtout déses-
LA BOCHEFOUCAULD.
in LA ROCHEFOUCAULD
péré si une femme lui adressait la parole, et pourtant confident et favori du roi, qui lui prodigue les faveurs, paie ses dettes, lui donne d'un coup cent mille écus. Lui-même pourtant Saint- Simon lui reconnaît plus d'une qualité morale, et la piété filiale, en tout cas, ne saurait lui être refusée, car son affliction fut profonde lorsque son père mourut entre ses bras, et M°*' de Sévigné, qui voit de si près cette famille, écrit alors avec émotion : « Marcillac, le meilleur fils qui fût jamais, a perdu son intime ami en perdant son père. i> Il est vrai que le roi le rappelle, l'entraîne à la chasse, « et le moyen de courre le cerf avec une agitation violente? » Mais il demeure *« triste parmi ses taïauts». C'est sur ce fils que la Rochefoucauld avait fini par reporter toute son ambition, et, là du moins, elle ne fut pas déçue.
On avait donné à Montausier la charge de gouverneur du dauphin, que la Rochefoucauld avait désirée. Mais si la vie d'action lui échappe, si la vie de cour se ferme devant lui, il lui reste la vie de société, où l'esprit seul donne rangs. Voici, du moins, un mérite que tous les contemporains lui accordent : pour Retz, pour Segrais, pour la Pare, il est l'homme du monde le plus poli, et qui savait le mieux garder toutes les bienséances. M""* de Sévigné admire cet agrément toujours égal, cette amabilité
toujours prévenante. Pourtant, si nous faisons appel à son propre témoignage, son esprit spéculatif nous pourra paraître d'abord aussi peu fait pour la vie de société que pour la vie de lutte. Certes, le portrait qu'il a tracé de lui-même ne doit pas inspirer une confiance absolue. Ses grands airs de^ franchise ne trompent personne, et tel jugement d'apparence sévère implique souvent un éloge. Comment lui en vouloir? Chacun dit du bien de son cœur^ et personne n'ose en dire de son esprit. Lui, se tire d'affaire en les louant tous deux : après tout, il est aussi honnête d'être glorieux avec soimême qu'il est ridicule de Vêtre avec les autres. Cette réserve faite, il faut rendre justice aux efforts qu'il fait pour être sincère, et recueillir certains aveux. Après avoir dépeint sa taille bien proportionnée, son teint brun, ses yeux noirs, ses cheveux noirs aussi, naturellement frisés, et avec cela assez épais et assez longs pour pouvoir prétendre en belle tête, venant à son caractère, il en signale librement les défauts.
Premièrement, pour parler de mon humeur, je suis mélancolique, et je le suis à un point que, depuis trois ou quatre ans, à peine m'a l-on vu rire trois ou quatre fois. J'aurais pourtant, ce me semble, une mélancolie assez supportable et assez douce, si je n'en avais point d'autre que celle qui me vient de mon tempérament ; mais il m'en vient tant d'ailleurs, et ce qui m'en vient
me remplit de telle sorte Timagination et m'occupe si fort l'esprit, que la plupart du temps je rêve sans dire mot, ou je n'ai presque point d'attache à ce que je dis. Je suis fort resserré avec ceux que je ne connais pas, et je ne suis pas même extrêmement ouvert avec la plupart de ceux que je connais. C'est un défaut, je le sais bien, et je ne négligerai rien pour m'en corriger... J'aide Tesprit,etje ne fais point difficulté de ravouer,car à quoi bon façonner là-dessus ?. . J'ai donc de l'esprit, encore une fois, mais un esprit que la mélancolie gâte : car, encore que je possède assez bien ma langue, que j'aie la mémoire heureuse et que je ne pense pas les choses fort confusément, j'ai pourtant une si forte application à mon chagrin que souvent j'exprime assez mal ce que je veux dire.
Quand il écrivait son portrait, les blessures de l'amour-propre et de l'amour étaient encore toutes récentes ; quand elles se sont fermées, la politesse galante d'autrefois a dû reparaître sans peine. Toutefois, il est certain qu'il garda toujours, comme Retz l'assure, un certain air de honte et de timidité dans la vie civile. Huet nous le montre tellement effrayé du public que, s'il avait eu à parler d' office devant un cercle de six ou sept personnes, le cœur lui aurait failli. Cette timidité, jointe à sa paresse naturelle, l'empêcha toujours de se présenter à l'Académie: il n'osait affronter le discours de réception I Le silence est le parti le plus sûr de celui qui se défie de soi-même. Son esprit méditatif lui rendait le silence facile. Et pourtant Méré, au sortir d'un entretien où la Rochefoucauld avait parlé
« presque toujours i>, écrit : <r Vous savez comment il s'en acquitte ». C'est que le commerce des honnêtes gens avait, sinon dissipé, au moins affaibli cette mauvaise honte. Au Luxembourg, chez Mademoiselle, il gardait peut-être une réserve un peu défiante ; mais, dans un cercle d'intimes, il s'abandonnait.
Cette timidité, qui peut sembler étrange chez un héros de la Fronde, venait surtout d'un amour-propre sensible aux moindres échecs. Il n'est jamais plus difficile de bien parler que quand on a honte de se taire. En face d'inconnus, il ressentait à la fois et la honte de se taire et la difficulté de bien parler. Mais cet amour-propre se doublait d'une réelle modestie. En lui dédiant sa fable des Lapins, dont le duc avait donné le sujet au poète, la Fontaine loue cette pudeur modeste dont s'étonnaient les flatteurs :
Vous, dont la modestie égale la grandeur, Qui ne pûtes jamais écouter sans pudeur La louange la plus permise, La plus juste et la mieux acquise...
Il est vrai que l'auteur des Maximes nous apprend à nous défier de la modestie elle-même, puisque le refus des louanges est un désir d'être loué deux fois. Mais, par bon goût tout au moins, il n^aimait pas à s'imposer aux autres. Segrais dit que jamais il ne se louait, mais qu'il feignait de regretter, par badinage, de s'être astreint à cette
loi, qui diminuait le nombre de ses « sectateurs D : « Voyez, s'écriait-il, M. de Koquelaure et Miossens, qui parlent deux heures de suite, devant une vingtaine de personnes, en se vantant toujours : parmi ceux qui les écoutent, il n*y en a que deux ou trois qui ne peuvent les souffrir ; les dix-sept autres les applaudissent et les regardent comme des gens qui n'ont point leurs semblables, d Sa vraie pensée, il l'a donnée dans les Maximes : L'extrême plaisir que nous prenons à parler de nous-mêmes nous doit faire craindre de n'en donner guère à ceux qui nous écoutent; et dans les Réflexions diverses: t II fautéviter de parler longtemps de soi-même et de se donner souvent pour exemple, » D'autres le lui avaient appris à leurs dépens, on incommode souvent les autres quand on croit ne les pouvoir jamais incommoder. Plus encore que Tesprit, la discrétion établit la réputation mondaine de celui que Méré appelle « un si parfaitement honnête homme ». Or, suivant la Rochefoucauld, le vrai honnête homme est celui qui ne se pique de rien. Goût vif de la mesure et de la raison, haine de tout ce qui est exagéré ou affecté, simplicité, sincérité, tolérance, tout est contenu dans cette définition de Thomme du monde au xvii* siècle. L'affectation surtout était odieuse à la Rochefoucauld : il ne lui a pas fallu moins de huit maximes pour l'envisager et
la combattre sous toutes ses formes. Pour lui, il était naturel sans effort, car rien n empêche tant d'être naturel que Venvie de le paraître. Dans les Réflexions diverses il nous conseille de rester nous-mêmes.
II y a un air qui convient à la figure et aux talents de chaque personne: on perd toujours quand on le quitte pour en prendre un autre. Il faut essayer de connaître celui qui nous est naturel, n'en point sortir, et le perfectionner autant qu'il nous est possible. Il y a toujours quelque chose de faux et d*incertain dans toute imitation. Chacun veut être un autre et n'être plus ce qu'il est ; ils cherchent une contenance hors d'euxmêmes et un autre esprit que le leur; ils prennent des tons et des manières au hasard ; ils en font Texpérience sur eux,sans considérer que ce qui convient à quelques-uns ne convient pas à tout le monde, qu'il n'y a point de règle générale pour les tons et les manières, et qu'il n'y a point de bonnes copies.
Mais, pour être et pour rester soi-même, il faut d'abord être quelqu'un. Alors seulement on saura « accorder son air et ses manières avec sa figure, ses tons et ses paroles avec ses pensées et ses sentiments ». Cette « harmonie », combien la réalisent? Cette « cadence i>, combien ont l'oreille assez juste pour la saisir ? La plupart aiment mieux réduire la conversation à réchange des flatteries et des médisances.
Comme chacun se préfère aux autres, chacun ne semble s'appliquer qu'à faire sentir aux
autres cette préférence, et le charme de la conversation polie est défloré.
Une des choses qui font que Ton trouve si peu de gens, qui paraissent raisonnables et agréables dans la conversation, c'est qu'il n*y a presque personne qui ne pense plutôt à ce qu'il veut dire qu'à répondre précisément à ce qu'on lui dit. Les plus habiles et les plus complaisants se contentent de montrer seulement une mine attentive, au même temps que Ton voit, dans leurs yeux et dans leur esprit, un égarement pour ce qu'on leur dit, et une précipitation pour retourner à ce qu'ils veulent dire, au lieu de considérer que c'est un mauvais moyen de plaire aux autres ou de les persuader, que de chercher si fort à se plaire à soi-même, et que bien écouter et bien répondre est une des plus grandes perfections qu'on puisse avoir dans la conversation.
Si la Rochefoucauld n'eût été qu'un misanthrope, comment eût-il atteint à cette perfection si rare ? Un rêveur n'écoute guère, un mélancolique sait moins encore répondre ; et nous savons qu'il a eu, non seulement cette politesse de l'esprit qui consiste à penser des choses honnêtes et délicateSy mais aussi cette galanterie de l'esprit qui est l'art de dire des choses flatteuses d^une manière agréable. Le moraliste, il est vrai, écrit dans les Maximes : La civilité est vn désir d'en recevoir et d'être estimé poli. Mais l'homme du monde, dans les Réflexions diverses, élève cette civilité presque à la hauteur d'une vertu.
Pour rendre la société commode, il faut que chacun conserve sa liberté ; il faut se voir ou ne se voir point,
sans sujétion, pour se divertir ensemble et même s'ennuyer ensemble Il faut contribuer^ autant qu'on le
peut au divertissement des personnes avec qui on veut vivre... Il y aune sorte de politesse qui est nécessaire dans le commerce des honnêtes gens : elle leur fait entendre raillerie et elle les empêche d'être choqués et de choquer les autres par de certaines façons de parler trop sèches et trop dures,qui échappent souventsans y penser, quand on soutient son opinion avec chaleur.
A quoi se réduisent tant de règles, sinon à ce précepte unique, qui n'est plus celui de Tégoïsme: le vrai honnête homme est celui qui, pour plaire aux autres, sait parfois s'oublier lui-même ? La Rochefoucauld a-t-il toujours pratiqué cette tolérance qu'il conseille aux autres : « Je ne hais pas, dit-il, à entendre disputer, et souvent aussi je me mêle assez volontiers dans la dispute; mais je soutiens d'ordinaire mon opinion avec trop de chaleur, et, lorsqu'on défend un parti injuste contre moi, à force de me passionner pour celui de la raison, je deviens moi-même fort peu raisonnable. » Voilà l'explication de bien des exagérations et de bien des subtilités. Il était jeune encore quand il faisait cet aveu ; en vieillissant, il comprit que le plus sûr moyen de n'avoir plus raison, c'est d'avoir raison avec une obstination inflexible, car il n'y a point de gens qui aient plus souvent tort que ceux qui ne peuvent souffrir d'en avoir.
Etre complaisant pour les défauts de nos amis et leur laisser ignorer même qu'on les a remarqués, dire la vérité,mais avec mesure, céder aisément aux autres l'avantage de décider, ne pas vouloir toujours être le maître de la conversation, ne jamais épuiser les sujets, pour laisser aux autres quelque chose à dire, savoir parler à propos et à propos se taire, connaître la portée des esprits à qui Ton s'adresse, entrer dans leur goût, s'approprier leurs pensées et les mêler aux nôtres à tel point qu'ils s'attribuent le mérite de ce que nous pensons et disons nous-mêmes, voilà comment la Rochefoucauld entendait la conversation polie. Celui qui semblait devoir être un Alceste, devenu presque un Philinte, adoptait cette devise de la tolérance un peu sceptique : C*esi une grande folie de vouloir être sage tout seul.
Malgré tout, le trait distinctif de son caractère fut toujours un sérieux profond : son portrait, ses Réflexions diverses en font foi :
La conversation des honnêtes gens est un des plaisirs qui me touchent le plus. J'aime qu'elle soit sérieuse et que la morale en fasse la plus grande partie ; cependant je sais la goûter aussi quand elle est enjouée, et, si je n'y dis pas beaucoup de petites choses pour rire, ce n'est pas du moins que je ne connaisse bien ce que valent les bagatelles bien dites et que je ne trouve fort divertissante cette manière de badiner On peut avoir
tout ensemble un air sérieux dans l'esprit, et dire
souvent des choses agréables et enjouées. Cette sorte d'esprit convient à toutes personnes et à tous les âges de la vie. Les jeunes gens ont d'ordinaire Tesprit enjoué et moqueur, sans l'avoir sérieux; et c'est cô qui les rend souvent incommodes. Rien n'est plus aisé à soutenir que le dessein d'être toujours plaisant ; et les applaudissements qu'on reçoit quelquefois, en divertissant les autres, ne valent pas que l'on s'expose à la honte de les ennuyer souvent, quand ils sont de méchante humeur. La moquerie est une des plus agréables et des plus dangereuses qualités de l'esprit. Elle plaît toujours quand elle est délicate, mais on craint aussi toujours ceux qui s'en servent trop souvent. La moquerie peut néanmoins être permise quand elle n'est mêlée d'aucune malignité, et quand on y fait entrer les personnes mêmes dont on parle.
Cette manière de railler, a: délicate etflatteuse, qui touche seulement les défauts », est la seule qui ne lui déplaise pas. Jamais il ne fut médisant. On est d' ordinaire plus médisant par vanité que par malice; son orgueil eût cru déroger en se mêlant aux caquetages de salon. Mais il savait aussi qu'il faut dans Tesprit de la variété, car on ne plaît pas longtennps quand on n'a qu'une sorte d'esprit, et il tenait à plaire. Il avait surtout d une civilité fort exacte parmi les femmes », et il préférait leur conversation à celle des hommes: a: On y trouve une certaine douceur qu'on ne rencontre point parmi nous, et il me semble outre cela qu'elles s'expliquent avec plus de netteté et qu'elles donnent un tour agréable aux choses qu'elles disent. » Que de ressources
pour un moraliste dans leur entretien I Pour le Frondeur, fatigué d'entendre les hommes vanter des victoires où il n'a plus de part, discuter des révolutions de cour où il n'a plus rien à gagner, quel charme d'explorer, en la compagnie des femmes, le vaste champ des ridicules ! Il a pu écrire : U esprit de la plupart des femmes sert plus à fortifier leur folie que leur raison. Mais il ne le disait pas d'une M""*" de la Fayette, ni même d'une M""® de Sablé.
Née en 1599, mariée en 1614, veuve en 1640, Madeleine de Souvré, marquise de Sablé, avait quatorze ans de plus que la Rochefoucauld ; lui-même, quand il la connnut, étaitsur le déclin de l'âge. L'ancien ami de M"" de Chevreuse, de Hautefort et de Longueville n'avait rien à renier de son passé en se faisant l'ami de celle qui avait tenu autrefois, selon l'expression de Sainte- Beuve, école de sentimentalité et de haute élégance. Au temps où Anne d'Autriche vint en France, la belle marquise s'était formé un idéal de galanterie raffinée, à l'espagnole, et Montmorency, la future victime de Richelieu, fut son premier chevalier. Elle est une des habituées de choix de l'hôtel de Rambouillet, et soutient un long commerce de lettres avec Voiture ; mais
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celui-ci, qui l'appelle sa « généreuse et bonne amie », et ne la quitte que <t les larmes aux yeux », n'est pas loin de trouver pesantes quelquefois les belles <r apparences d'affection » d'une femme qui veut a les cœurs tout entiers ». Pendant la Fronde, elle avait trouvé moyen de vivre en bons termes avec les deux partis, bien qu'elle inclinât du côté de Mazarin, qui lui servait une pension de deux mille écus. Quand la Rochefoucauld parut à la vôille d'être nommé gouverneur du Dauphin, elle lui envoya un petit traité sur l'éducation des princes ; en la remerciant, il lui adresse cette louange, bien délicate sous sa plume : « Vous savez bien que je ne crois qu'à vous sur certains chapitres, et surtout sur les replis du cœur, v
Voilà le don qui, plus que tous les autres, lui conquit l'amitié de la Rochefoucauld. M"*^de Motteville, qui Ta connue, vaate aussi cet esprit pénétrant, qui savait à merveille « sonder les plis et replis du cœur humain 3). Elle savait lire et juger, témoin son goût vif pour les Essais de Montaigne et pour les Provinciales. Arnauld lui disait, en lui envoyant le discours préliminaire de la Logique de Port-Royal : « Ce ne sont que des personnes comme vous que nous en voulons avoir pour jugés ». Toutefois, c'est par ses défauts surtout que M""» de Sablé mérite une place à part entre toutes les femmes de ce temps :
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il n'est pas donné à tout le monde d'en avoir d'aussi piquants. Egoïste et philosophe, la Rochefoucauld profitait des uns et riait des autres.
La grâce de la nouveauté et la longue habitude^ quelque opposées qu'elles soient^ nous empêchent également de sentir les défauts de nos amis. Il y avait un motif encore qui empêchait la Rochefoucauld de sentir certains défauts de M»»® de Sablé, c'est qu'il n'en était pas exempt lui-même. Nous pardonnons aisément à nos amis les défauts qui ne nous regardent pas, à plus forte raison ceux qui nous sont utiles. Rien ne réunissait plus les deux amis qu'un penchant à la friandise. Le marquis de Pisani, fils de M"« de Rambouillet, disait de M°* de Sablé qu'elle avait beau faire, qu'elle ne chasserait pas le diable de chez elle, car il s'était retranché dans la cuisine. Si le diable aimait ces parages, la Rochefoucauld ne s'y déplaisait pas. Les ragoûts, les confitures, les potages de M™« de Sablé lui inspiraient une admiration enthousiaste qui déborde dans ses moindres billets :
Vous ne pouvez faire une plus belle charité que de permettre que le porteur de ce billet puisse entrer dans les mystères de la marmelade et de vos véritables confitures... Si je pouvais espérer deux assiettes de ces confitures dont je ne méritais pas de manger autrefois, je croirais vous être redevable toute ma vie.
N'est-ce pas le lyrisme porté dans la gour-
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mandise ? Mais, si parfaites que fussent les confitures de la marquise, c'est sa conversation, soyons-en sûrs, qui en était le meilleur assaisonnement. La Rochefoucauld lui eût peut-être écrit, comme la comtesse de Brégy, qu'il renoncerait à tous les mets pour une écuelle de son potage ; mais il se fût hâté d'ajouter avec elle : <c rien n'étant si délicat que d'en manger en vous écoutant parler, d
D'autres travers, chez M"*^ de Sablé, étaient moins. aimables : son extrême frayeur delà contagion et de la mort faisait le divertissement des contemporains. Elle tenait une véritable droguerie et propageait autour d*elle toutes sortes de recettes médicales. Ce léger ridicule ne méritait qu'une épigramme, et M de Sablé pouvait se reconnaître dans cette maxime : C'est une ennuyeuse maladie que de conserver sa santé par un trop grand régime. Comment elle pouvait concilier ces soins minutieux qu'elle prenait de sa personne avec les pratiques de la dévotion janséniste, elle seule le savait. « Quelle dévote, bon Dieu ! » s'écrie l'irrévérencieux Tallemant des Réaux. Depuis 1653, elle s'était logée dans un bâtiment qui attenait à Port- Royal, et, selon l'expression de Sainte-Beuve, mitonnait là son salut, un pied dans le monde, unœil sur lecloître, désespérant la mère Angélique par les inégalités de son humeur et la bizarrerie de ses caprices.
La Rochefoucauld, qui l'appelait ironiquement Tune des fondatrices du jansénisme, sentait à merveille combien au fond elle était peu janséniste d'esprit, et ne l'en aimait que davantage. Ce dut être avec plaisi# qu'il la vit, au lendemain de la paix de TEglise, en 1668, rompre avec une douce lenteur les derniers liens qui l'attachaient à Port-Royal, car Port-Royal n'était plus qu'aux champs, et le voisinage des étangs n'eût pas été supportable pour M"« de Sablé. Faiblesses, caprices, manies^ rien de tout cela n'échappait à la Rochefoucauld ; mais ce qui devait surtout fournir au théoricien de l'amourpropre un sujet d'observations sans cesse renouvelées, c'est la persistance de l'orgueil dans cette âme qui s'efforçait de se faire humble. Coquette et janséniste, M"»® de Sablé avait, on peut le dire, deux caractères ; on ne s'étonnera donc pas qu'elle ait eu deux salons, l'un dans son hôtel de la Place-Royale, l'autre dans son appartement de Port-Royal. Il est vrai que le salon mondain n'était pas fermé aux jansénistes, et que le salon janséniste s'ouvrait aux hommes du monde ; mais, selon les caprices de la marquise, c'étaient les uns o\i les autres qui donnaient le ton à la conversation. La Rochefoucauld, qui était au premier rang des deux sociétés, n'avait pas à souffrir de ces revirements : il avait assez d'à-
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grément dans les manières pour ne pas redouter le commerce des honnêtes gens, assez de sérieux dans l'esprit pour affronter les plus graves entretiens. Entre les jansénistes et les jésuites, il réservait son indépendance, également désireux et de ne se brouiller avec personne et de ne s'asservir à personne. Dans le monde, il donnait l'exemple du scepticisme élégant dont il a donné le précepte dans ses Maximes : Ily a des faussetés déguisées qui repré* sentent si bien la vérité^ que ce serait mal juger que de ne s'y pas laisser tromper. Mais il feignait seulement de se laisser tromper, et il gardait intact son droit de tout juger librement.
Cette société de M"' de Sablé, où tant de contrastes viennent se fondre, avait certes ses travers; mais, sans grande sévérité de principes, elle savait rester digne en étant aimable. La bienséance est la moindre de toutes les îois, et la plus suivie. Nulle part cette loi n'était plus respectée, mais elle Tétait plus par les vieillards que par les jeunes gens. Dès ce moment la tradition de galanterie chevaleresque se perdait dans la jeune noblesse : la finesse des habits ou des parfums remplaçait mal la finesse de la conversation. Outré de leurs airs prétentieux et de leurs discours vides, la Rochefoucauld a dû murmurer plus d'une fois : La plupart des jeunes gens croient être naturels, lorsqu'ils ne sont
que mal polis etgrossiers. Sans doute on ne Técoutait pas toujours avec la déférence qu'eût dû imposer tant d'expérience jointe à tant d'esprit. Aux yeux de ces nouveaux venus, il était le passé, un passé déjà démodé. Tout bas on se rappelait qu'il n'avait pas toujours été si désintéressé ni si sage; si l'on eût osé, on lui eût renvoyé sa propre épigramme : Les vieillards aiment à donner de bons préceptes pour se consoler de n'être plus en état de donner de mauvais exemples . La Rochefoucauld et M™* de Sablé n'allaient plus guère à la cour: c'est la cour qui venait parfois les chercher. Une des nièces de M"® de Sablé avait épousé Louvois, dont la fille devait être duchesse de la Rochefoucauld. On ne s'étonnait pas des visites assez familières soit de Monsieur,frère du roi, qui à la table de la marquise, si l'on en croit le P. Rapin, se trouvait mieux qu'à la sienne ; soit du duc de Bourbon, ami sincère de la Rochefoucauld, et qui le pleura. Il faut bien le dire pourtant, la véritable cour, la cour fastueuse et triomphante, n'était pas là. Le salon de M"* de Sablé était plutôt l'intermédiaire naturel entre le Louvre ou Versailles et Port- Royal : on y rencontrait surtout les convertis de la veille et ceux du lendemain, les Liancourt, qu'une nouvelle alliance avait rapprochés de la Rochefoucauld ; la duchesse d'Aiguillon, celle-là même qui jugeait autrefois si sévèrement Tin-
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constante ambition de Marcillac, et qui, maintenant dévote, ne Tétait pas assez pour dédaigner les confitures de coing; M"* de Vertus, qui échangeait avec M"' de Sablé des recettes utiles ou friandes; la belle et bizarre M""** de Puisîeux, qui se signalait par sa dévotion outrée, et laissait des dettes chez tous les pâtissiers ; la marquise de Toucy et la maréchale de la Mothe- Houdancourt, nièces de M°^® de Sablé; Marie Séguier, marquise de Bois-Dauphin, sa bellesœur tour à tour et sa belle-fille; la princesse de Guémené, dont Arnauld d' Andilly était amoureux, dit Retz, mais en Dieu, purement et spirituellement ; la comtesse de Maure, la moins janséniste des femmes, mais dont l'affection jalouse et orageuse se faisait quelquefois oppressive : M"' de Sablé, son intime amie, se montra désespérée de sa mort, et, au fond, s'en trouva bien: toutes deux s'aimaient tant qu'elles n'étaient pas loin de se haïr : Nous sommes plus près cCaimer ceux qui nous haïssent que ceux qui nous aiment plus que nous ne voulons. Les Montausier souvent étaient là, avec Angélique Claire d'Angennes, la première comtesse de Grignan, comme un vivant soflivenir de l'hôtel de Rambouillet; mais ils avaient le tort de rappeler aussi une déconvenue à l'ancien Frondeur qui volontiers eût oublié la Fronde dans l'emploi de gouverneur du dauphin. C'étaient de plus purs
OU de plus chers souvenirs qu évoquait en lui la vue de Marie de Hautefort, devenue duchesse de Schomberg, ou de M"' de Longueville, devenue la pénitente de M. Singlin. Mais il se détournait peu à peu de ce passé lointain déjà, et de préférence il se tournait soit vers M""' de Thianges qui savait plus d'un conte, soit vers M°® de Coulanges, spirituellement médisante, et qui colportait à travers Paris ces nouvelles dont il était fort curieux.
Dans ce milieu, brillant à l'origine, mais qui finit par être plus sérieux que mondain, quelques physionomies originales se détachaient sur un fond un peu monotone : c'était le secrétaire d'Etat Langlade, touché soudainement de la grâce, et à qui le soin de sa santé imposait l'amère obligation de manger de la poularde pendant qu'à ses commensaux on servait de la morue. C'était l'épicurien Méré, dont la famille, originaire du Poitou, était connue delà Rochefoucauld ; avec cet honnête homme, renommé pour son « bon air » et pour la liberté de son esprit, l'auteur des Afa.rimes, au fond non moins hardi « libertin » que lui, dissertait sur le principe de l'épicurisme « qu'6n n'est heureux que par le plaisir, ni malheureux que par la douleur». C'était l'abbé Testu, sujet parfois, dit le P. Rapin, aux vapeurs à la mode, mais dont plus souvent encore la voix bruyante dominait
les voix plus discrètes des abbés de la Chambre, de la Victoire et d'Ailly. Cet étrange abbé, prédicateur du roi, mais que le roi ne crut jamais digne d'être évéque, osait tenir tête à la Roch-efoucauld, et la Rochefoucauld disait, pour toute vengeance, qu'il avait mis de Teau dans le vin des Pères. L'abbé Testu voulait être le maître partout, dit M"'" de Sévigné, qui l'appelait expressivement « Torage ». C'était enfin Brancas, le Distrait de la Bruyère. Un la Bruyère eût trouvé là niatière à bien des portraits ; plus enclin à moraliser qu'à peindre, la Rochefoucauld y trouva peut-être la substance de plusieurs maximes. Mais pour découvrir la vraie source des Maximes^ c'est plus haut qu'il faut remonter.
c J'écris bien en prose, je fais bien en vers, et, si j'étais sensible à la gloire qui vient de ce côté-là, je pense qu'avec peu de travail je pourrais acquérir assez de réputation, u Quand il écrivait ces lignes dédaigneuses, il n'avait pas encore composé les Maximes] mais, après même qu^il les eut composées, il affecta toujours d'être peu sensible. c< à la gloire qui vient de ce côtélà ». Est-ce orgueil de grand seigneur? Est-ce affectation? Il a écrit les Mémoires^ mais en honnête homme qui daigne exposer sa conduite.
Il a écrit ensuite les Maximes, et là encore il s'est efforcé de ne pas sembler « auteur » , bien qu'il l'ait été davantage. Mais, pour les Maximes^ sa modestie n'est-elle pas justifiée par cette large part de collaboration que Cousin accorde à la société de M°*' de Sablé? Ne serait-il que l'arrangeur habile, presque l'éditeur de maximes que d'autres auraient imaginées, discutées, et dont il se serait contenté, soit de généraliser l'idée, soit de polir la forme?
Son goût pour les conversations dont la morale fait le fond ne lui était point particulier. La mode des maximes était fort répandue, et la Rochefoucauld lui-même en témoigne dans un billet à M"*^ de Sablé : « Je ne sais si vous avez remarqué, écrit-il (5 décembre 1662) que l'envie de faire des sentences se gagne comme le rhume : ily a ici des disciples de M. de Balzac qui en ont eu le vent, et qui ne veulent plus faire autre chose. 7> M°*® de Sablé a composé aussi ses Maximes, sans parler de deux petits traités sur l'éducation des enfants et sur Tamitié. Mais si la mode des maximes explique le livre de M™* de Sablé, elle ne suffît pas à expliquer le livre de la Rochefoucauld. La mode des maximes pouvait vieillir, non la substance de ses Maximes^ à lui. Cette pensée que la Rochefoucauld portait en lui, tôt ou tard il Teût mise au jour ; tôt ou tard il eût déchargé sur les hommes la rancune que
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le spectacle de leurs ambitions égoïstes avait amassée en lui. Les Maximes sont le fruit amer d'une longue expérience personnelle, le résumé de la vie de la Rochefoucauld et de Thistoire de son temps. « Soit Mémoires, soit Maxim.es j il ne sort pas de lui-même. » C'est Cousin lui-même qui l'avoue. Mais l'avouer, c'est avouer que la société de M™® de Sablé a fourni tout au plus à la Rochefoucauld l'occasion qu'attendait son génie.
On invoque contre la Rochefoucauld sa propre correspondance. Mais faut-il prendre au sérieux les formules de politesse qu'il prodiguait avec une libéralité de grand seigneur ? Il se plaint qu'on suscite en lui le goût des sentences, pour troubler son repos. Cela prouve tout au plus qu'il n'aimait pas à travailler, et jamais il n'en a fait mystère, car de tous nos défauts, celui dont nous demeurons le plus aisément d'accord, &est de la paresse. A propos d'une maxime analogue, M"»*^ de Sablé écrit à la duchesse de Schomberg :
« L'auteur a trouvé dans son humeur la maxime de la paresse : il n'y en eut jamais une si grande que la sienne ». L'auteur, ce seul mot semble une indication assez précise. Mais que prouve tel compliment banal à l'adresse de M"*® de Sablé ou de l'académicien Esprit ?
C'est ce que vous m*avez envoyé qui me rend capable de devenir gouverneur de M. le Dauphin, et non les
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sentences que j'ai faites. Je n'ai en ma vie rien vu de si beau ni desi judicieusement écrit... Je trouve la sentence de M. Esprit la plus belle du monde ; je ne Faurais pas entendue sans secours ; mais, à cette heure, elle me parait admirable.
Si le grave académicien fut satisfait de ce compliment enveloppé dans une épigramme, il faut avouer qu'il se contentait de peu. Il est certain qu'entre la Rochefoucauld, Esprit et M"* de Sablé se faisait un perpétuel échange de maximes. Tantôt la Rochefoucauld se plaint qu'on Tait négligé pendant son absence, et rappelle que, pour lui, il s'est fait une loi de soumettre ses € sentences i au jugement de la marquise. <r Vous savez avec combien de bonne foi j'en ai usé avec vous, et que les sentences ne sont sentences qu'après que vous les avez approuvées. » Tantôt il envoie à ses amis les maximes qu'il vient d'écrire, les justifie, les commente, et réclame leur avis, qu'il semble attendre avec inquiétude. Une seule lettre ne contient pas moins de huit maximes ; plusieurs seront modifiées ; une ne se retrouvera pas dans le recueil imprimé; d'autres ont déjà revêtu leur forme définitive. Mais la première de ces maximes peut nous aidera comprendre dans quelle mesure laRochefoucauld subit une collaboration étrangère. Dans la lettre à Esprit, elle est ainsi rédigée :
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Il faut avouer que la vertu, par qui nous nous vantons défaire tout ce que nous faisons de bien, n'aurait pas toujours la force de nous retenir dans les règles de notre devoir, si la paresse, la timidité ou la honte ne nous faisaient voir les inconvénients qu'il y a d'en sortir.
Sous cette forme embarrassée, la maxime déplut. Voici comment il Tabrégea et Taffina : Pendant que la paresse et la timidité nous retiennent dans notre devoir^ notre vertu en a souvent tout Vhonneur. Même là, son rôle est prépondérant : c'est lui qui trouve l'idée première, qui la propose au jugement de ses amis, puis la reprend, la perfectionne et la marque de son empreinte. Il semble parfois céder à leurs critiques ; mais les concessions qu'il leur fait sont toutes de détail, et Tesprit même de la maxime primitive n'en est jamais. altéré. Il loue fort les maximes qu'à leur tour ils lui soumettent. M™® de Sablé trouve « merveilleuse 9 telle sentence delà Rochefoucauld: le moyen de ne pas juger admirable la sentence de M"»« de Sablé? Et pourtant M™* de Sablé ne loue pas, ne critique pas toujours à bon escient : si elle approuve plus d'une maxime bien absolue, par exemple sur les amis qui dégoûtent de l'amitié, elle déclare ne pas entendre cette maxime exquise : « La confiance fournit plus à la conversation qu'k V esprit; elle a besoin qu'on lui explique de quelle sorte de confiance il s'agit. La
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maxime est donc bien du seul la Rochefoucauld. Ainsi, sur un fait incontestable, Cousin a bâti la plus contestable des hypothèses. Le fait incontestable, c'est rechange incessant de questions et de réponses, de compliments ou de critiques entre les habitués du salon de M"*^ de Sablé. L'hypothèse inadmissible, c'est celle qui nous montre la Rochefoucauld subissant, recherchant une collaboration effective. Souvent il s'est offert au jugement des autres ; toujours il a jugé lui-même en dernier ressort, appliquant à son propre usage sa maxime : Pour rendre la société commode, il faut que chacun conserve sa liberté. Il le disait de la conduite, mais il le pensait aussi de l'esprit.
Du seul salon de M"« de Sablé sortirent quatre livres d'observations morales, remarqusîiîles tout ensemble et par la différence de Tesprit et par l'analogie du procédé : les Maximes de la Rochefoucauld (1665) ; — les Maximes de M"*® de Sablé (1678), suivies de Pensées diverses de l'abbé d'Ailly, dont il sufïira de citer une : « Il n'y a point de véritable sagesse en ce monde que celle qu'enseigne la morale chrétienne » ; ~ la Fausseté des vertus humaines, de l'académicien Jacques Esprit (1 678;; — les Maximes, Sentences et Réflexions morales et politiques, de M. de Plassac de Méré, fière de l'épicurien (1687). Les livres de la marquise et de l'académicien sont donc
postérieurs de treize ans au livre de la Rochefoucauld, dont Tédition définitive est de 1678. Si la comparaison révèle plus d'une ressemblance, on admettra que l'imitateur n'est pas vraisemblablement la Rochefoucauld.
Entre les Maximes de la Rochefoucauld et celles de M»»® de Sablé, toujours judicieuses, fines çà et là, mais sans forte concision, sans accent et sans trait, ces ressemblances de forme abondent, car, pour le fond, aucune comparaison n'est possible : bien que la marquise ait surtout, sinon uniquement en vue la vie de société, elle n'a garde de négliger <i: les maximes de l'Evangile », et son livre s'ouvre par cette profession de foi :
Comme riea n'est plus faible et moins raisonnable que de soumettre son jugement à celui d'autrui, sans nulle application du sien, rien n'est plus grand et plus sensé que de le soumettre aveuglément à Dieu, en croyant sur sa parole tout ce qu'il dit.
Il se clôt sur une condamnation toute janséniste delà comédie. Au reste, il ne faudrait pas établirune antithèse trop absolue entre ce recueil et celui de la Rochefoucauld. Quand il ne s'agit que du monde, qu'elle n'observe guère avec plus d'indulgence, sur le commerce des hommes entre eux, sur l'amitié, sur l'amour, sur l'orgueil porté jusque dans la dévotion, la marquise et le duc sont pleinement d'accord. Seulement à
la pensée que le duc formule avec quelque âpreté la marquise donne un tour moins agressif. L'opposition quelquefois est si peu mar«* quée que la Rochefoucauld a pu emprunter, puis restituer à M™» de Sablé certaines maximes* celle-ci, par exemple, qui de son recueil passe, mais alourdie et délayée, dans le recueil de son amie : « Ceux qui prisent trop leur noblesse ne prisent pas assez ce qui en est l'origine. » En vérité, quel intérêt aurait-il à se parer des dépouilles de la marquise? Quelques maximes, dans les deux recueils sont presque textuellement identiques : c'étaient là des sujets familiers, qui revenaient sans cesse dans les causeries : la formule en était banale. Mais, lorsqu'on s'en écarte, comme le tour se gâte,comme le style s'embarrasse ! Alors même que le fond est commun^ c'est des dissemblances de la forme qu'on est surtout frappé.