CHAPITRE II
M°** DE LA FAYETTE. — l'aMITIÉ. — LES DERNIÈRES ANNÉES.
Les triomphes mondains de ce salon, où la Rochefoucauld prenait sa revanche des mécomptes de la Fronde et semblait frondeur encore jusque dans les hardiesses provocantes de sa morale, pouvaient satisfaire son esprit, non son cœur. Un grand vide s^ était fait^ que rien n'avait encore rempli. Il se sentait vieillir, et l'âge mûrissait en lui la raison , bien qu'il ait écrit : En vieillissant^ on devient plus fou et plus sage. On devient plus sage, et non plus fou, lorsqu'on sait, non seulement être sage soi-même, mais n'écouter que les conseils d'une aimable sagesse, surtout quand cette sagesse emprunte la voix d'une femme de grande intelligence et de grand cœur. C'est à ce moment que s'offrit à ce faux .misanthrope, dont toute la capacité d'aimer ne s'était pas épuisée, une amitié de choix, qui avait la douceur de l'amour, sans en connaître les orages.
Mais pourquoi l'amitié désintéressée existe-
rait-elle, si l'amour désintéressé n'existe pas ? Aussi voyons-nous qu'elle n'est guère plus épargnée que l'amour dans les Maximes : Ce que les hommes ont nommé amitié n*est qu'une sociétéf un ménagement réciproque d'intérêts, un échange de bons offices ; ce n'est enfin qu'Hun commerce où V amour- propre se propose toujours quelque chose à gagner. — Nous ne pouvons rien aimer que par rapport à nous, et nous ne faisons que suivre notre goût et notre plaisir quand nous préférons nos amis à nous-mêmes ; c'est néanmoins par cette préférence seule que Vamitié peut être vraie et profonde. Heureusement pour son cœur, la Rochefoucauld, en plus d'une autre maxime, se donne à lui-même le démenti le plus net et le plus généreux : Il est plus honteux de se défier de ses amis que d^en être trompé... Quand nos amis nous ont trompés^ on ne doit que de l'indifférence aux marques de leur amitié / mais on doit de la sensibilité à leurs malheurs. Peu importe, après ces honorables inconséquences, qu'il ajoute : Quelque rare que soit le véritable amour ^ il l'est encore moins que la véritable amitié : si la véritable amitié existe quelque part, nous n'avons pas en demander davantage. Dans ces deux séries de pensées contradictoires, nous aimons, sans trop regarder aux dates, à faire deux parts distinctes, l'une que nous mettons au compte de l'esprit de système,
Mme DE LA FAYETTE i6i
l'autre qu'il nous plaît de rapporter à l'ami de M°« de la Fayette. Si, le 25 février 1671, M«» de Sévigné peut écrire à sa fille : « M. de la Rochefoucauld dit que je contente son idée sur Famitié avec toutes ses circonstances et dépendances », c'est que peut-être, dans l'intervalle, cette idée s'est modifiée, grâce à la douce influence de celle qui porta dans l'amitié la tendre passion que M"* de Sévigné portait dans l'amour maternel.
Mais cette liaison si étroite n'a-t-elle été qu'une liaison d'amitié? A une question aussi délicate toute réponse catégoriquement affirmative pourrait sembler hasardée; on ne peut qu'appuyer certaines conjectures sur l'étude des situations et des caractères. Dès la jeunesse, Marie-Madeleine Pioche de la Vergne se distingua par un grand fond de raison et de sérieux. Trois événements, qui se succédèrent en peu d'années, la mort de son père, le second mariage de sa mère, son propre mariage, contribuèrent à lui donner cette maturité précoce. Née en 1633, c'est à quinze ans tju'elle perdit son père, gouverneur du Havre, mais de petite noblesse. Cette perte lui fut doublement sensible, car elle devait à ce père l'éducation que sa mère, c fort honnête femme, dit Retz, mais intéressée au dernier point >, n'eût pu lui donner. Dès 1650, d'ailleurs, celle-ci se remaria
au chevalier Renaud de Sévîgné, oncle de la célèbre marquise, ancien chevalier de Malte.
Caractère original, mais sans finesse et sans mesure, duelliste et frondeur incorrigible, le chevalier de Sévigné devait prendre place au premier rang des pénitents de Port-Royal. En attendant la Grâce, il s'attachait, avec un dévouement intempérant, mais sincère, à la fortune, alors peu brillante, de Retz, son parent. Ce même Retz s'aperçut que Marie de la Vergne était a fort jolie et fort aimable » ; mais il ajoute avec franchise : a: Elle me plut beaucoup, et la vérité est que je ne lui plus guère. » Etait-elle donc froide? Non, mais réservée et concentrée, un peu ironique, n'ayant personne pour la conduire, elle avait appris à se conduire elle-même.
Est-ce pour échapper à cette vie troublée qu'à vingt-deux ans elle épousa le comte de la Fayette ? A coup sûr, elle ne trouva point dans le mariage l'affection qui eût fixé sa vie, car cette divine raison qu'on admirait en elle avait fort à faire parfois pour maîtriser les élans ou les défaillances d'une sensibilité inquiète. Il est vrai que son mari avait fait ses preuves comme soldat dans la campagne de Hollande ; il est vrai aussi qu'une sorte d'auréole poétique entourait le nom de la Fayette depuis les amours platoniques de Louise de la Fayette, sœur du comte, et de Louis XIIL Bien des années s'étaient