‹ (La) RochefoucauldChapitre 15 sur 17 · M"« DE LA FAYETTE · texte numérisé non relu

M"« DE LA FAYETTE

La liaison se resserre donc lentement et ne craint pas de se montrer au grand jour.

Il faut tenir compte, d'autre part, d'un événement qui partagea en deux parties distinctes la vie de M"Me la Fayette. Jusqu'en 1670, elle n'eut pas le temps d'aimer ses amis comme la Rochefoucauld voulait être aimé. Vivant à la cour de la duchesse d'Orléans,chez qui elle avait ses entrées libres, écrivant presque sous sa dictée V Histoire de Madame, elle pouvait le voira Saînt-Cloud, mais à la dérobée, et l'entretien d'ordinaire n'avait ni la douceur ni les loisirs du tête à tête. Tout à coup, frappée d'un mal mystérieux. Madame lui est arrachée. « Cette perte, écrivait-elle longtemps après, est de celles dont on ne se console jamais, et qui laissent une amertume répandue sur tout le reste de la vie. » Seule l'amitié pouvait fermer cette blessure ouverte par l'amitié. Elle avait près de quarante ans alors, et la Rochefoucauld près de soixante. Sûre d'elle-même, elle n'avait à craindre ni d'aimer trop ni de ne point aimer assez. Plus encore peut-être que le Frondeur vieilli, goutteux et désabusé, elle est en garde contre les trop brusques mouvements d'une passion irréfléchie. C'est volontairement et lentement que ces deux âmes se rapprochent et s'unissent. « Ahl don Garcie, ditZayde dans le roman de M"*« de la Fayette, vous aviez raison ; il n'y a

de passions que celles qui nous frappent d'abord elqui nous surprennent ; les autres ne sont que des liaisons où nous portons volontairement notre cœur. »

Si rien n'avait été commun entre eux, ils eussent pu être rapprochés par une amitié banale, non unis et confondus par cette amitié unique, dont les amitiés les plus vives entre hommes ne peuvent donner qu'une idée bien imparfaite.

Il est de certaines bonnes qualités comme des sens; ceux qui en sont entièrement privésne les peuvent apercevoir, ni les comprendre. Mais, en dépit des apparences, Tauteur des Maximes et l'auteur de Zayde étaient faits pour ne pas passer indifférents l'un auprès de l'autre.

Les goûts littéraires de M™* de la Fayette annoncent assez quel est le tour de son imagination : à Racine, le poète à la mode, elle préfère le vieux Corneille ; elle a même un secret penchant pour le genre espagnol, si noble et fier dans son emphase. Dans tout ce qu'elle écrit on sent qu'elle a les yeux toujours fixés sur un idéal élevé de vertu et d'honneur. Lui aussi, au seuil de la vie active, la Rochefoucauld avait conçu un idéal de dévouement chevaleresque.

Si les calculs de l'intérêt avaient presque éteint

cette flamme première, elle pouvait revivre dans une âme épurée par l'épreuve et apaisée par rage. Pour se rendre digne de M°* de la Fayette, il n'avait qu'à renouer la chaîne brisée de sa jeunesse. Comme M°»* de Sévigné, qui se consolait de sa faiblesse en la partageant avec lui, l'écrivain si sobre et si juste des Maximes se laissait entraîner par la lecture des interminables romans de M"® de Scudéry et de la Calprenède. En dépit de la légende qui lui refuse la chaleur du cœur, il avait l'enthousiasme chaleureux et prompt. Deux lettres de M°® de Sévigné (5 janv. 1674 et 10 avril 1673) nous montrent les deux amies et leur ami réunis dans un commun besoin d'admirer l'opéra de Cadraus et le jeu de la Dufresnoi.

Il y a des endroits de la musique qui m'ont déjà fait pleurer ; je ne suis pas seule à ne les pouvoir soutenir ; l'âme de M™^ de la Fayette en est toute alarmée... Monsieur de la Rochefoucauld a passé le jour avec moi ; je lui ai fait voir M™« Dufresnoi ; il en est tout éperdu.

Ici pourtant la nuance est sensible : l'âme tendre de M"*® de la Fayette est « toute alarmée ï> de la musique de LuUi et des paroles de Quinault ; l'esprit élevé de la Rochefoucauld est K tout éperdu » quand une grande tragédienne l'émeut. Il savait donc admirer, celui qui a nié l'admiration désintéressée. Si on l'en croit, nous élevons la gloire desuns'pour abaisser celle

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des autres, et quelquefois on louerait moins monsieur Le prince et monsieur de Turenne, si on ne les voulait point blâmer tousdeux. Eh bien — nous le savons encore par M"* de Sévigné, — quand un boulet enlève Turenne à la France, quand Saint-Hilaire oublie sa propre blessure pour ne songer qu'à cette grande mort, la Rochefoucauld pleure en admirant la noblesse de ce sentiment. Et ce n'est pas là une douleur de bon goût, bientôt oubliée : neuf jours après, M"®^ de la Fayette, de Sévigné, de Lavardin sont réunies chez la Rochefoucauld: c'est de Turenne encore que Ton parle, c'est sur sa mort que l'on pleure, comme pleurera M"° de la Fayette chez la duchesse d'Elbeuf, près d'un mois après la nouvelle reçue : « Nos larmes ne séchèrent pas » ; et M""® de Sévigné écrit à sa fille, dont cette émotion prolongée étonnait peut-être la froideur : « Vous me demandez si M. de la Rochefoucauld a été affligé de M. de Turenne : oui, certainement, et très sensiblement. » L'esprit, il est vrai, en face de ce malheur irréparable, était touché autant que le cœur ; mais voici une douleur où le cœur seul se montre :

Monsieur de la Rochefoucauld a perdu sa vraie mère (Gabrielle du Plessis de Liancourl), dont il est très vraiment aflligé ; je l'en ai vu pleurer avec une tendresse qui me le faisait adorer. C'était une femme d'un extrême mérite, et enfin, dit-il, c'est la seule qui n'a jamais cessé de m'aimer... Le cœur de monsieur de la Rochefoucauld

pour sa famille est une chose incomparable ; il prétend que c'est une des chaînes qui nous allachent l'un à Tautre.

Là- dessus nul n'est meilleur juge que M°^' de Sévigné, et son estime doit régler la nôtre, car nous sommes loin des Maxivies : Quelque pré-texte que nous donnions à nos afflictions , ce n'est que Vintérêt et la vanité qui les causent. L'auteur a senti lui-même l'exagération de cette maxime, qu'il atténue ensuite, en y ajoutant le mot souvent» Est-ce à dire que toute trace d'égoïsme ait disparu ? NoUj, mais la Rochefoucauld n'est plus Tégoïste par excellence, et la légende s'évanouit. Cette même légende, suivie par des critiques aussi bien informés que M. Faguet, ne veut-elle pas que M""* de la Fayette ait été la douceur même? Elle était vive pourtant, et l'agitation inquiète de son âme se laissait parfois deviner, bien qu'elle essayât de la contenir. Parfois aussi à ces courts moments d'exaltation ou de révolte succédait un abattement profond ; elle ressentait tout alors avec une vivacité extraordinaire; un rien la blessait. Elle connaissait fort bien ce point faible : « quand elle est douce », elle aime à répéter : <r A-t-on gagé d'être parfaite ? » Mais ces nuages passaient à la surface de l'âme sans en troubler les profondeurs. Les fous et les sottes gens ne voient rien que parleur humeur. M"® de la Fayette n'était ni folle ni

sotte, et savait à temps reprendre possession d'elle-même. La lecture d'une lettre bien écrite suffisait à lui faire oublier les vapeurs dont elle était suffoquée.

Quelques-uns , nous apprend Segrais , la jugeaient sèche, alors qu'elle n'était que délicate. Cette délicatesse poussée assez loin pour sembler sécheresse était encore un trait commun entre elle et la Rochefoucauld ; mais il ne faut pas la confondre avec cette délicatesse précieuse qui dédaigne les réalités de la vie. L'auteur de la Princesse de Clèves s'entendait fort bien en affaires : son adroite intervention dans un procès où la Rochefoucauld était engagé conserva à celui-ci la meilleure partie de son bien. Jusqu^en 4678, sa situation de fortune fut médiocrement aisée : c'est seulement alors que mourut le chevalier de Sévigné, à qui M""® de la Vergne avait laissé la jouissance de tous ses biens. Mais elle était riche en amis.<i: Jamais femme, dit M"« de i:!iévigné (15 nov. 1684), sans sortir de sa place , n'a fait de si bonnes affaires.. Elle a cent bras, elle atteint partout... C'est une obligation qu'elle a à M. de la Rochefoucauld. » Ces mutuels services n'ont-ils été pour rien dans le goût soutenu qu'inspira le commerce de M""® de la Fayette à celui qui définissait l'amitié un ménagement réciproque (Vintérêts et un échange de bons offices ?

Mais il serait injuste d'expliquer parles seules considérations de l'intérêt une amitié qui fut si dévouée. Entre la passion exaltée et le froid calcul il y a place pour une affection éclairée. Et» très clairement, la Rochefoucauld savait distinguer le mérite essentiel de M"* de la Fayette, puisque c'est à elle, dit-on, qu'il appliqua cette expression nouvelle et cette louange heureuse : elle est vraie. Il n'avait conquis, lui, qu'au prix de longs efforts les qualités raisonnables et mesurées qu'elle avait par nature. Dès qu'il a trouvé enfin son équilibre, il s'y maintient et s'y complaît. Son amie l'y aide d'autant mieux qu'elle a toujours eu en horreur tout ce qui sort du bon goût et du bon sens, ironie trop âpre, trop passionnée, grands air affectés ou jeux frivoles du bel esprit. La vérité dans le caractère, c'est la sincérité ; la vérité dans l'esprit, c'est le naturel : elle avait la franchise et la simplicité. Racontant sa première entrevue avec M"^ de Montespan, M"® de Maintenon écrivait : « Enfin, M"« de la Fayette eût été contente du vrai de mes expression et de brièveté de mon récit. »

Elle disait que celui qui se met au-dessus des autres, quelque esprit qu'il ait, se met audessous de son esprit; mais il est peu probable qu'elle l'ait dit de Boileau, ainsi que le prétend Segrais : l'apôtre du bon sens ne peut avoir été

aussi mal jugé par une femme en qui le bon sens fut éminent. Comme M"»« de la Fayette, Boileau eût applaudi à cette maxime : Peu (Vesprit avec de la droiture ennuie moins que beaucoup d'esprit avec du travers. Et cependant la Féliciane du Dictionnaire des Précieuses, Télève de Ménage, la correspondante de Costar, avait quelque mérite à n'être pas une femme savante. Mais elle portait légèrement le poids de son savoir. Même les livres d'un sérieux un peu triste, comme ceux d'Arnauld et de Nicole, ne l'attiraient pas. Elle avouait ne rien entendre à la philosophie de Malebranche. Au contraire de la Rochefoucauld, qui manque d'instruction première, mais y supplée par un esprit très fin et un goût très sûr, elle doit se défendre contre les dangers d'une instruction qui la met au-dessus de la plupart des femmes et de bien des hommes.

Mais, avec des connaissances inégales, ils avaient une haine égale du pédantisme. « Une femme peut aimer les sciences ; mais toutes les sciences ne lui conviennent pas toujours, et l'entêtement de certaines sciences ne lui convient jamais. ^ Qui parle ainsi ? Est-ce la Rochefoucauld ? est-ce Molière ?

Tous deux aussi étaient également curieux de l'analyse morale. Ils ne partaient pas du même point, mais ils aboutissaient au même but. L'expérience un peu amère de l'un se tempérait par

le sourire indulgent de l'autre ; M™® de la Fayette y gagnait en pénétration, la Rochefoucauld en sérénité. Le Huetiana, sans doute, exagère Tadmiration de M°^« de la Fayette pour les Maximes et surtout la part qu'elle y a prise. Depuis, on a exagéré peut-être l'influence apaisante, réelle d'ailleurs, qu'elle a exercée sur Tauteur, et, par contre-coup, sur le livre, dont la brutalité primitive vas'atténuant d'édition en édition. Mais il est certain qu'elle y collabora en quelque mesure, après l'avoir condamné, et qu'elle soumit à la Rochefoucauld plus d'une maxime, celle-ci par exemple, qu'adopte la quatrième édition : On donne des conseils^ mais on nHnspire point de conduite: A mesure que s'effaçaient les anciennes dissidences et que s'accusaient les ressemblances intimes de nature, les deux amis en arrivaient à ne plus bien se distinguer l'un de l'autre, tant ils avaient même façon de sentir et d'exprimer les sentiments. Auquel des deux appartiennent ces maximes, qui sont proposées au jugement de Bussy : « On pardonne les infidélités, mais on ne les oublie point. — On oublie les infidélités, mais on ne les pardonne point ? » Qui peut le savoir?

Au fond de tout ce qu'il y a de bon comme de tout ce qu'il y a de mauvais dans la vie de la Rochefoucauld, on retrouve l'influence d'une femme. M"*' de la Fayette apprit à l'auteur des

Maximes à se mieux connaître et à s'estimer plus, car tous ceux qui connaissent leur esprit ne connaissent pas leur cœur^ et la Rochefoucauld avait un cœur, puisque M"® de la Fayette Taima.

M°^' de la Fayette n'eut pas proprement « un salon », et ne souhaita pas d'en avoir, quoi que dise Gourville :

M°»« de la Fayette présumait extrêmement de son esprit, et s'était proposé de remplir la place de M™® la marquise de Sablé, à laquelle tous les jeunes gens avaient accoutumé de rendre de grands devoirs, parce qu'après les avoir un peu façonnés, ce leur était un titre pour entrer dans le monde ; mais cela ne réussit pas parce que M"*'' de la Fayette ne voulut pas donner son temps à une chose si peu utile. Son inclination naturelle l'emportait sur tout le reste. Elle passait ordinairement deux heures de la matinée à entretenir commerce avec tous ceux qui pouvaient lui être bons à quelque chose, et à faire des reproches à ceux qui ne la voyaient pas aussi souvent qu'elle le désirait, pour les tenir sous sa main, pour voir à quel usage elle les pouvait mettre chaque jour.

Un seul trait juste peut être retenu de ce petit réquisitoire : pratique et sérieuse avant tout, elle dédaigna de perdre son temps « à une chose si peu utile ». Elle comprenait à quel point cet empire capricieux, que la mode élève et renverse, convenait peu à son caractère. Son hu-

meur concentrée, son esprit ferme et original lui interdisaient cette facilité d'expansion, cette transformation incessante de soi-même qui sont nécessaires dans le monde pour attirer et retenir tant de gens de tempérament varié et d'esprit inégal. Non, elle n'a pas voulu succéder à M'°' de Sablé ; celle-ci n'est morte qu'en 1678, deux ans seulement avant la Rochefoucauld : à cette époque, M°^® de la Fayette, dans les intervalles de loisir que lui laisse la maladie, nourrit une ambition plus sérieuse : elle écrit la Princesse de Clèves (1).

Bien que la cour fît le meilleur accueil à lafavorite de Madame, elle fréquenta de moins en moins cette cour dont elle a fait une peinture si peu attrayante : « Il y a un certain train qui ne change point; toujours les mêmes plaisirs, toujours aux mêmes heures, et toujours avec les mêmes gens. s> Aussi son « réduit », où n'était admise qu'une élite, acquit un peu l'originalité au prix de l'isolement. Il ne faut pas croire qu'il en fût plus triste, au moins dans le début. Ses accès de mélancolie, en se dissipant, laissaient reparaître un fond d'esprit ferme et vif, qui ne s'interdisait ni l'ironie, pourvu qu'elle se main-

(1) Sur les romans de M"" de Ja Fayette et la part que la Rochefoucauld y a pu prendre, comme sur la vie de M»» de la Fayette après la mort de la Rochefoucauld, voyez nos Etudes littéraires et morales, lr« série, Delagrave.

tint dans la mesure, ni même parfois les « gaillardises », pourvu que l'expression en fût dis« crête. Même dans le tête-à-tête, cette conversation est plus souvent spirituelle qu'attendrie. De la dissertation morale elle glisse aisément vers la fantaisie ou vers Tépigramme. Telle lettre de M"^ de Sévigné (20 mars 1671) nous apprend comment la Rochefoucauld sait se déridera l'occasion. Les mots pittoresques jaillissaient alors de source : du maréchal de Bellefond, qui manquait de suite dans les idées, la Rochefoucauld disait qu'il n'avait point de jointures dans l'esprit. Les personnes qui restent décontenancées et muettes devant une raillerie « mangent des pois chauds » ; la nuit, au moment où l'on se couche, « on a des pensées qui ne sont que gris-brun >.

C'est que, dans cette intimité, la Rochefoucauld déploie toutes les ressources de son esprit, que l'applaudissement d'une société trop nombreuse poussait à la subtilité ou déconcertait même. Dans les Réflexions diverses il a défini cette confiance mutuelle qui donne à la causerie tant d'abandon.

II y a des personnes qui peuvent avoir raison de se fier en nous, vers qui nous n'aurions pas raison d'avoir la même conduite ; et on s'acquitte avec ceux-ci en leur gardant le secret, et en les payant de légères confidences. Il y en a d'autres dont la fidélité nous est connue, qui ne ménagent rien avec nous, et à qui on peut

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se confier par choix et par estime. On doit ne leur rien cacher de ce qui ne regarde que nous ; se montrer à eux toujc urs vrais dans nos bonnes qualités et dans nos défauts mêmes, sans exagérer les unes et sans diminuer les autres; se faire une loi de ne leur faire jamais de demi-confidences, qui embarrassent toujours ceux qui les font, et ne contentent presque jamais ceux qui les reçoivent.

Il est vrai que Venvie d'être plaint ou d'être admiré fait souvent la plus grande partie de notre confiance. Mais cette confiance, pour n'être pas stérile, a besoin de n'être pas banale. La Rochefoucauld ne prodiguait pas la sienne, et Ton peut même affirmer qu'il l'accorda tout entière à la seule M"*' de la Fayette. Naturellement réservé, il ne s'est pas abandonné peut-être sans s'être observé longtemps. Ce qui nous empêche d^ordinaire de faire voir le fond de notre cœurk nos amis, n'est pas tant la défiance que nous avons d'eux que celle que nous avons de nousmêmes. Mais le charme insinuant de M"*® de la Fayette était le plus fort : en le contraignant à ne pas se défier d'elle, elle l'amenait, malgré lui, à ne plus se défier de lui-même. Dès qu'elle s'était emparée d'une âme, elle en pénétrait les ressources inconnues et les faisait voir à ceux qui les possédaient sans les connaître, de sorte qu'elle semblait créer les qualités qu'elle se bornait à mettre en œuvre.

De là des amitiés durables, mais peu nom-

breuses, car elle ne se livraiti dans la société, qu'aux âmes d'élite qui se livraient à elle, La Rochefoucauld Ta dit avec finesse, ce qui nous rend si changeants dans nos amitiés^ c'est qu'il est difficile de connaître les qualités de Vâme, et facile de connaître celles de l'esprit. Mais, chez elle, l'esprit n'empêchait pas de voir l'âme. Les conseils que suggère l'esprit seul eussent mal persuadé, sans doute, celui qui a écrit: Rien n'est moins sincère que la manière de demander et de donner des conseils. Mais il n'est pas besoin de conseils là où suffît l'exemple, caria raison indulgente, l'esprit de justesse, le sens de la mesure, ont leur contagion. Comme elle n'avait pas besoin, quoi qu'on dise un mot suspect, que la Rochefoucauld lui donnât de l'esprit, elle n'eut pas davantage à « réformer d son cœur.

On persuade d'autant plus que Ton veut moins persuader. La lente et douce habitude fit tout. Et, sans doute, le plus grand effort de Vamitié n'est pas de montrer nos défauts kun ami, cest de lui faire voiries siens; mais, chez M™* de la Fayette, l'effort ne se sentait jamais : elle était persuasive parce qu'elle était simple, franche, et qu'on l'aimait ainsi.

A Presnes, chez M"* du Plessis-Guénégaud, au faubourg Saint-Germain, chez M°*' de la Fayette, dans le cabinet couvert du jardin, « le plus joli petit lieu du monde pour respirer à

Paris », les hommes sant en nombre. A Tinverse de la Rochefoucauld, qui se complaisait dans la société des femmes, M""' de la Fayette semble avoir préféré la conversation des hommes, qui convenait plus à son esprit sérieux. Rares étaient ses amies, mais combien distinguées ! Le souvenir d'une de ces amitiés féminines suffirait à la défendre, s'il en était besoin, contre les rancunes d'un Gourville. Une société si délicate, présidée par une femme dont la maladie étouffe souvent l'enjouement, aurait peut-être incliné vers le raffinement et la tristesse, si une heureuse alliance ne l'avait égayée. C'est M"» de Sévigné qui Téclaira de ce vif rayon : grâce à elle y pénétra la libre fantaisie. La société de M'"* de la Fayette ne connaissait guère que le sourire discret; M°® de Sévigné lui apprit à rire. Mais aussi, quand elle pleure, elle sait que « le faubourg » ne refusera point d'alléger son. chagrin en le partageant. Après les deux premières séparations qui lui arrachent M°^® de Grignan, elle ne veut voir que M""' de la Fayette et la Rochefoucauld.

J'allai chez M™* de la Fayette, qui redoubla mes douleurs par rinlérêt qu'elle y prit; elle était seule et malade et triste delà mort d'une sœur religieuse ; elle était comme je la pouvais désirer. M. de la Rochefoucauld y vint ; on

ne parla que de vous M. delà Rochefoucauld et moi

nous nous consolons et nous nous affligeons ensemble : il a quatre fils où son cœur s'intéresse bien tendrement.

Pourtant, ceux qui veulent que ramilié naisse des contrastes plutôt que des ressemblances trouveraient ici de quoi les satisfaire. M"® de la Fayette était vive et naturelle, mais avec quelque chose de plus brusque et de moins abondant que M"' de Sévigné. Ce n'est pas elle qui aurait pu dire : « Vous savez que je suis comme on veut. » Si elle a plus d'atticisme, elle a aussi une veine moins large, moins de gaieté, de souplesse. Elle avait autrefois écrit, sous le nom d'un inconnu, le portrait de son amie, alors dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté. « La joie, lui disait-elle, est Tétat véritable de votre âme, et le chagrin vous est plus contraire qu'à qui que ce soit. 3> II serait très exagéré de dire, en retournant la phrase, que chez M°**^ de la Fayette et chez la Rochefoucauld, le chagrin était l'état naturel de l'âme'; mais cette âme était assurément voilée par intervalles. Le moyen, cependant, de ne pas se mettre à l'unisson d'une Sévigné ?

Absente, celle-ci oblige ses amis à la fournir de nouvelles piquantes et de médisances délicates. Présente, elle les associe à des lectures qui ne sont pas toujours graves. Ensemble, ils admirent, ils apprennent par coeur les fables les mieux « peintes » de la Fontaine. Ensemble, ils vont se promener à Issy, où les rossignols, l'épine blanche, les lilas, les fon-

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taines et le beau temps leur donnent a: tous les plaisirs innocents qu'on peut avoir ». De telles promenades et de telles lectures, mêlées de telles causeries, dérident la Rochefoucauld et assouplissent son esprit. Le sévère moraliste des Maximes s'applique maintenant à tourner d'ingénieux madrigaux à l'adresse de M™' de Grignan ; l'ambitieux que de si grandes passions ont agité s'amuse à mettre en cage des souris blanches, ou bien — mais le moraliste reparait encore ici, plus souriant toutefois — à écouter la malicieuse et coquette M™e de Coulanges, cousine de M^^de Sévigné, qui s'estglissée après elle dans le « réduit ^, et qui égrène ces menues anecdotes dont il se montre fort « curieux », si curieux que, moins d'un mois avant sa mort, on le voit en faire sa provision chez M^^ de Coulanges elle-même.

Nullement chagrine par nature, Mme de la Fayette, dont M™® de Coulanges pouvait se moquer impunément, se haussait sans peine à ce ton ; mais elle n'avait ni l'imagination toujours en éveil ni la bonne humeur toujours prête qui lui eussent permis de s'y maintenir longtemps. Elle laissait donc ses amies diner « en bavardinage :^. Dans la solitude elle ne se sentait jamais tout à fait seule, car la Rochefoucauld n'était jamais loin.

On lit dans les Réflexions diverses :

Je m'engagerais à un trop long discours si je rapportais ici, en particulier, toutes les raisons naturelles qui portent les vieilles gens à se retirer du commerce du monde : le changement de leur humeur, de leur figure, et l'affaiblissement des organes, les conduisent insensiblement à s'éloigner de la fréquentation de leurs semblables. L'orgueil, qui est inséparable de Tamour-propre, leur tient alors lieu de raison : ils ne peuvent plus être flattés de plusieurs choses qui flattent les autres ; Texpérience leur a fait connaître le prix de ce que tous les hommes désirent dans la jeunesse et l'impossibilité d'en jouir plus longtemps ; les diverses voies qui paraissent ouvertes aux jeunes gens pour parvenir aux grandeurs, aux plaisirs, à la réputation et à tout ce qui élève les hommes, leur sont fermées, ou par la fortune, ou par leur conduite, ou pir l'envie et l'injustice des autres; le chemin pour y rentrer est trop long et trop pénible, quand on s'est une fois égaré; les difficultés leur en paraissent insurmontables, et l'âge ne leur permet plus

d'y prétendre. Ils deviennent insensibles à l'amitié

Chaque jour leur ôte une portion d'eux-mêmes ; ils ne voient plus devant eux que des chagrins, des maladies et de l'abaissement ; tout est vu, et rien ne peut avoir

pour eux la grâce de la nouveauté Les plus heureux

sont encore soufferts, les autres sont méprisés ; le seul bon parti qui leur reste, c'est de cacher au monde ce qu'ils

ne lui ont peut-être que trop montré Leurs propres

infirmités les amusent ; le moindre relâche leur tient lieu de bonheur; la nature défaillante et plus sage qu'eux leur ôte souvent la peine de désirer. Enfin ils oublient le monde, qui est si disposé à les oublier. Leur vanité

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même est consolée par leur reiraite, et avec beaucoup d'ennuis, d'incertitudes et de faiblesses, tantôt par piété, tantôt par raison; et le plus souvent par accoutumance, ils soutiennent le poids d'une vie insipide et languissante.

Ces réflexions sur a: la retraite » semblent pénétrées d'une tristesse tout intime. Un mot pourtant nous y avertit que la Rochefoucauld songe aux autres plus qu'à lui-même. L'ami de M™® de la Fayette n'a pu croire que goûter le charme de la retraite, c'est devenir insensible à celui de l'amitié. Du moins, s'il a pu le croire et récrire, c'est dans un temps où il ne prévoyait pas que cette unique liaison lui devait un jour tenir lieu de tout. Plus, en effet, autour des deux amis les amitiés mondaines se font rares, plus ils comprennent que leur amitié vraie se sufïit à elle-même. Se quittent-ils un moment, il semble qu'ils nevivent plus d'une vie complète : dès 1672, les lettres de M™*de Sévigné en font foi, toute séparation est pour eux comme une rupture d'équilibre.

M"»» de la Fayette s'en va demain à une petite maison auprès de Meudon, où elle a déjà été ; elle y passera quinze jours pour être comme suspendue entre le ciel et la terre ; elle ne veut pas penser, ni parler, ni répondre, ni écouter ; elle est fatiguée de dire bonjour et bonsoir ; elle a tous les jours la fièvre, et le repos la guérit ; il lui faut donc du repos. M. de la Rochefoucauld est dans cette chaise que vous connaissez; il est d'une tristesse incroyable, et Ton comprend bien aisément ce qu'il a.

Ce qu'il a, ou plutôt ce qu'il n'a pas, nous le devinons aus»i, mais nous le comprenons mieux encore lorsque, dans ces lettres qui sont toute l'histoire des deux amis à cette époque, nous voyons à quel point la communauté des souffrances resserrait les liens d'une amitié devenue presque nécessaire : « M"* de la Fayette est toujours languissante, et M. de la Rochefoucauld toujours écloppé. j> Mais M""' de la Fayette écrit à M""' de Sévigné des gaillardises, malgré tous ses maux; elle mande à M"^' de Grignan qu'elle n'en aime pas mieux la mort, au contraire; elle donne à son ami un viril exemple de stoïcisme auquel il n'atteint pas du premier coup.

Je fus hier chez M. de la Rochefoucauld : je le trouvai criant les hauts cris ; ses douleurs étaient à un tel point que toute sa constance était vaincue, sans qu'il en restât un seul brin; l excès de ses douleurs l'agitait dételle sorte qu'il était en Tair dans sa chaise avec une fièvre violente. Il me pria de vous le mander et de vous assurer que les roués ne souffrent point en un moment ce qu'il souffre la moitié de sa vie, et qu'aussi il souhaite la mort comme le coup de grâce.

« Plutôl souffrir que mourir d, c'est la devise des hommes, selon son ami la Fontaine ; « plutôt mourir que souffrir »>, c'était la sienne à certains moments où la souffrance devenait intolérable; mais si, même alors, la mort qu'il appelait se fût présentée, lui aurait-il fait meilleur accueil que le bûcheron de la fable ? Lorsqu'il était de

sang-froid, s'il n'affectait pas de mépriser la douleur, il affectait moins encore de mépriser la vie : L'attachement ou Vindifférence que les philosophes avaient pour la vie n'était qu'un goût de leur amour-propre y dont on ne doit non plus disputer que du goût de la langue ou du choix des couleurs. La constance apparente de ces sages n'était, à ses yeux, que l- art de renfermer leur agitation dans le cœur ; il ne la leur enviait pas, et ne rougissait pas de passer d'un extrême à l'autre : moins de huit jours après cet appel désespéré à la mort, il est réconcilié avec la vie : il rit «de tout son cœur » des plaisanteries de M™' de Sévigné sur les prédicateurs provençaux; celles même de M"' de Grignan, plus froides, le font « éclater ».

Peuà peu cependantcetteâme excessive prend une assiette plus ferme ; les éclats de sa gaieté sont moins bruyants, l'accent de sa tristesse est moins amer. Il retourne les yeux avec plus de sérénité vers son'passé. Une dernière fois, il veut revoir Verteuil : à chaque pas, il prend plaisir, « comme un enfant, » ày réveiller quelque souvenir. Puis, il revient doucement, satisfait d'avoir vu s'empresser autour de lui une foule de seigneurs du voisinage et de les avoir régalés des belles carpes pêchées sous ses yeux dans la Charente, s'attardant à la campagne chez l'abbé d'Effiat ou chez Lamoignon, dans les délices de

Bâville, vif « comme un Basque », transfiguré, jusqu'au jour où la douleur le ressaisit et l'abat.

Au reste, s^il a de plus en plus le goût sincère de la retraite et du silence, si même il ne se juge pas a digne » d'entrer à l'Académie française (pour qu'on l'en croie, ce n'est pas trop que M"' de la Fayette l'affirme à son docte ami l'évêque Huet), il ne faudrait pas faire de lui l'émule des jansénistes de Port-Royal. Esprit libre, comme on l'était volontiers dans l'entourage de Condé, comme semble l'avoir été M™® de la Fayette elle-même, la Rochefoucauld aimait peu les dévots; les Maximesen témoignent II est vrai qu'on lit, dans le morceau sur la Retraite : <! Les plus sages savent employer à leur salut le temps qui leur reste, et, n'ayant qu'une si petite part à cette vie, ils se rendent dignes d'une meilleure. » Mais ce qui suit donne à penser que la Rochefoucauld ne se rangeait point au nombre de ces sages. En tout cas, sa mort, malgré le dénouement obligé et décent, fut moins celle d'un croyant que celle d'un philosophe.

A quoi bon faire, après M™* de Sévigné, l'histoire de cette maladie et de cette mort? C'est la nuit du 47 mars 1680 qui ravit la Rochefoucauld à ses amis, après bien des alternatives de désespoir et d'espérance. Mais ce qui nous parait, à nous aussi, <c digne d'admiration j> dans cette mort, c'est le sang-froid avec lequel il regarda

venir sa dernière heure. On eût dit que cet observateur impitoyable était curieux de s'observer lui-même jusqu'au bout. « Croyez-moi, dit M"' de Sévigné, ce n'est pas inutilement qu'il a fait des réflexions toute sa vie. Il s'est approché de telle sorte de ces derniers moments qu'ils n'ont rien do nouveau ni d'étranger pour lui, > C'est ainsi qu'il démentait par son propre exemple ses ironies d'autrefois : Peu de gens connaissent la mort : on ne la souffre pas ordinairement par résolution j mais par stupidité et par coutume^ et la plupart des hommes meurent parce qu^on ne peut s" empêcher de mourir. Dans la longue réflexion qui termine le recueil des Maximes^ la mort est envisagée comme un événement nécessaire, mais affreux et terrible, comme une chose épouvantable, qu'on peut bien se résigner à subir, mais qu'on ne brave pas avec sincérité. Combien le moraliste aurait droit de se plaindre si on retournait contre lui sa propre morale, et si, dans cette philosophie presque héroïque avec laquelle il sut et souffrir et mourir, on voyait seulement la gloire de mourir avec fermeté, V espérance d'être regretté, le désir de laisser une belle réputation, V assurance d^ être affranchi desmisères de la vie et denedépendre plus des caprices delà fortune ! Aucune de ces arrière- pensées mesquines ne gâte la belle simplicité de son attitude en face de la mort. Est-ce la maladie de son voi-

19i LA ROCHEFOUCAULD

sin, est-ce la sienne dont il est question 7 On ne sait, tant il garde la tète libre. C'est lui qui envoie prendre des nouvelles de M"* de la Fayette, retirée chez elle pour mieux pleurer. Quand son fils accourt, hors de lui, le père ne laisse rien paraître de son émotion intérieure et « oublie ]> de lui parler de son état. Autour de lui s^agitent, se combattent médecins et empiriques, frère Ange et « l'Anglais », dont chacun a sa cabale ; lui, juge ces préoccupations

Trop au-dessous de lui pour y prêter Tesprit*.

Ce n*est pas lui qui copie les héros cornéliens, c'est M°*' de Sévigné qui se souvient d'eux tout naturellement en parlant de lui. A minuit, il expire « entre les mains de M. de Condom ». Le cardinal de Bausset affirme — mais sur quelles preuves ? — que Bossuet vint appelé par la Rochefoucauld lui-même, et regrette de ne trouver ni dans les correspondances, ni dans les mémoires du temps, aucun détail particulier sur les derniers entretiens de la Rochefoucauld et de Bossuet. Ce silence même ne semble-t-il pas indiquer que l'intervention de Bossuet n'eut pas ici l'importance déoisive qu'on lui attribue ? Ami de Condé, directeur et suprême consolateur de Madame, Bossuet n'était un inconnu ni pour la Rochefoucauld ni

i. Corneille, Mort de Pompée^ ii, 2, 524.

L MMBIBIII - I — *

surtout pour M™* de la Fayette. <l II est fort de mes amis », écrivait celle-ci à Huet en le félicitant d'être adjoint à un si « honnête homme » pour l'éducation du Dauphin. Il put venir là en ami ; il vint aussi en prêtre, puisque le mourant communia : Voilkqui est fait, dit un peu lestement M"® de Sévigné. La Palatine, cette autre libertine et frondeuse repentie, saura s'y prendre plus à l'avance ; mais aussi Bossuet prononcera son oraison funèbre. Regrettons, s'il nous plaît, avec le cardinal de Bausset, que l'auteur des Sermons n'ait pas loué l'auteur des Maximes. Mais tous les éloges de Bossuet n'eussent pas valu les larmes de M"' de la Fayette. Regardons-les couler, ces larmes, et sentons-en tout le prix, nous ne souhaiterons plus d'autre oraison funèbre à la Rochefoucauld.

Quoique cette lettre ne parte que mercredi, je ne puis m'erapécher de la commencer aujourd'hui, pour vous dire que M. de la Rochefoucauld est mort cette nuit. J'ai la tête si pleine de ce malheur, et de Textrême affliction

de notre pauvre amie, qu'il faut que je vous en parle

M. de Marcillac est dans une affliction qui ne peut se représenter ; cependant, ma fille, il retrouvera le roi et la cour ; toute sa famille se retrouvera à sa place ; mais où M™e de la Fayette relrouvera-t-elle un tel ami, une telle société, une pareille douceur, un agrément, une confiance, une considération pour elle et pour son fils ? Elle est infirme, elle est toujours dans sa chambre, elle ne court point les rues. M. de la Rochefoucauld était sédentaire aussi ; cet état les rendait nécessaires l'un à Tautre,

LA ROCHEPOUCAULD.

et rien ne pouvait être comparé à la confiance et aux charmes de leur- amitié. Songez-y, ma fille, vous trouverez qu'il est impossible de faire une perte plus considérable, et don t le temps puisse moins consoler. .... La petite santé de M°* de la Fayette soutient mal unepareille douleur ; elle en a la fièvre ; et il ne sera pas au pouvoir du temps de lui ôler Tennui de celte séparation. Le temps, qui est si bon aux autres, augmente et augmentera sa tristesse.... Elle est tombée des nues; elle s'aperçoit à tous les moments de la perte qu'elle a faite; tout se consolera, hormis elle .... Jamais un homme n'a été si bien pleuré ; c'est une perte publique et particulière pour nous M. le duc me parla beaucoup de

M. de la Rochefoucauld et leslarmes lui en vinrent encore aux yeux; il y eut une scène bien vive entre lui et M°* de la Fayette, le soir que ce pauvre homme était à l'agonie ; je n'ai jamais vu tant de larmes, ni jamais une douleur plus tendre et plus vraie ; il était impossible de n'être pas comme eux ; ils disaient des choses à fendre

le cœur; je n'oublierai jamais cette soirée La perte

de M. de la Rochefoucauld fait un si terrible vide dans sa vie qu'elle en comprend mieux le prix d un si agréable

commerce.... Ce n'est plus la même personne Je ne

crois pas en vérité que M""® de la Fayette se console ; je lui suis moins bonne qu'une autre ; car nous ne pouvons nous empêcher de parler de ce pauvre homme, et cela la tue; tous ceux qui lui étaient bons avec lui perdent leur

prix auprès d'elle Elle n'en est pas reconnais-

sable Son cœur est blessé au delà même de ce que

je croyais Mon Dieu, que vous dites bien sur la mort

de M. de la Rochefoucauld et de tous les autres I On serre les files ; il n'y parait plus. Il est pourtant vrai que

M"* de la Fayette est accablée de tristesse Elle me

mande qu'elle est plus touchée qu'elle-même ne croyait, étant occupée de sa santé et de ses enfants ; mais ces soins ont fait place à la véritable tristesse de son cœur ; elle est seule dans le monde Cette pauvre femme

ne peut serrer la file d'une manière à remplir celte place.

Rien ne peut remplacer les biens que j'ai perdus *.

Elle me dit ce vers que j'ai pensé mille fois pour elle... M. de Marcillac a été dire adieu à M""' de la Fayette : ils se remirent à pleurer comme le premier jour ; il n*y arien de faux à ces deux personnes.

En vérité, un homme qui n'aurait aimé personne aurait-il mérité d'être aimé à ce point ? Ami, il est pleuré de ses amis : il était impossible, écrit M"* de Sévigné àGuitaut, d'avoir été souvent avec lui sans l'aimer beaucoup. Maître, il voit, en mourant, son fidèle Gourville, devenu diplomate et courtisan, se souvenir, avec une douleur reconnaissante, du temps où il n'était que le domestique du duc de la Rochefoucauld. Père, il laisse un long regret au cœur d'un fils qui n'était pas né tendre. Que peut-on souhaiter de plus pour la mémoire de ce théoricien de l'égoïsme, qui ne fut pas toujours un égoïste ?

(1) M«>8 de Sévigné cite ici la Mort de Pompée, yers 524.

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