CHAPITRE II
M""* DE LONGUEVILLE. — L'aMOUR ET LA POLITIQUE.
La vie active de la Rochefoucauld semble se partager en deux périodes distinctes, Tune chevaleresque, l'autre intéressée. Mais il faut se garder de ces divisions arbitraires, qui ne répondent pas à la réalité des choses, autrement une et variée tout à la fois. Le chevalier de M™* de Chevreuse ne poursuit pas la conquête d'un idéal imaginaire ; le chevalier de M"** de Longueville ne sera pas un pur égoïste. Seulement, ici, la vaillance a quelque chose de plus réfléchi. Au chevalier succède le politique; mais chez le chevalier le politique se devine déjà, et, à travers les finesses intéressées du politique, reparait encore parfois la fierté du chevalier, plus capable, selon l'expression de Nisard, de sacrifier sa vie que do la fixer.
Qui donc l'arrachera aux intrigues obscures et lui donnera l'occasion de se produire au grand jour ? M"' de Longueville lui rendît
ce service ; mais est-ce bien un service ? On peut en douter. Songeant peut-être à Mazarin, il a dit : La gloire des grands hommes se doit toujours mesurer aux moyens dont ils se sont servis pour Vacquérir. Ne se mesure-t-elle pas aussi à la précision et à la hauteur des vues ? Quelque éclatante que soit une action, elle ne doit pas passer pour grande lorsqu'elle n'est pas Veffet d'un grand dessein. A-t-il jamais eu la vue nette du but où il tendait? Au moins y a-t-il jamais tendu avec une résolution persévérante? Ne s'est-il pas condamné lui-même, en connaissance de cause, lorsqu'il a écrit, généralisant à tort une pensée vraie de lui en particulier:
Toutes nos qualités sont incertaines et douteuseSj en bien comme en malj et elles sont presque toutes à la merci des occasions ? Les âmes résolues commandent aux occasions ; les âmes passionnées et faibles aiment mieux s'en prendre aux événements qu'accuser liur propre insuffisance.
Capable de s'engager dans une aventure romanesque, où il n'oublie jamais d'ailleurs son intérêt, Marcillac est-il capable aussi d'un sentiment profond? Cette inquiète ambition qui le tourmente se peut-elle unir à la passion vraie ?
On passe souvent de Vamour k Vambition, mais on ne revient guère de Vambition à Vamour, Si cette maxime est vraie, il faudrait prendre au
sérieux ce qu'il nous apprend de lui-même :
« Moi qui connais tout ce qu'il y a de délicat et de fort dans le sentiment de Tamour, si jamais je viens à aimer, ce sera assurément de cette sorte ; mais, delà façon que je suis, je ne crois pas que cette connaissance que j'ai passe jamais de l'esprit au cœur. » Ce qu'il laisse entrevoir, M""' de Sévigné le précise : « Je ne crois pas que ce qui s'appelle amoureux, il l'ait jamais été ». Et il est certain qu'à prendre le récit même des Mémoires^ aucune passion ne semble avoir été moins désintéressée dans ses débuts que celle qui le lia bientôt à la sœur de Condé. Il s'y montre surtout préoccupé de l'usage qu'il pourra faire d'une telle liaison. Quand on a lu de telles confessions, on comprend mieux certaines maximes, dont l'ironie cavalière choquait d'abord \'ll en est du véritable amour comme de Vapparltion des esprits: tout le monde en parle, mais peu de gens en ontvu. — U amour prête son nom à une foule de commerces qu'on lui attribue etoii il n'a pas plus de part que le doge à ce qui se fait à Venise. Mais n'abusons pas contre lui de son propre témoignage. Certes, il n'était pas de ces hommes dont il a dit que leur esprit était la dupe de leur cœur. Un honnête homme, a-t-il remarqué, peut être amoureux comme un fou, mais non pas comme un sot, A qui fera-t-on croire pourtant que la beauté « angélique », la
grâce féminine et l'énergie presque virile de celle qui Taima l'aient toujours laissé indifférent ? Parce que des motifs d'intérêt, qu'on aimerait mieux ne pas rencontrer ici, ont aidé à la naissance de cette passion, est-ce une raison pour que la passion n*ait pas existé ? Le supposer, c'est accorder à Marcillac un talent de comédien vraiment extraordinaire : U esprit ne saurait jouer longtemps le personnage du cœur. Il vaut mieux croire qu'il a aimé M"' de Longueville à safaçon, et sans oublier de s'aimer lui-même en elle.
Est-il possible qu'il n'ait jamais aimé, celui qui a écrit, dans ce livre où l'amour est nié, des pensées aussi délicates que celle-ci: La grâce de la nouveauté est à Vamour ce que la fleur est sur les fruits : elle y donne un lustre qui s'efface aisément et ne revient jamais?
Quant à M"*® de Longueville, s'il est inutile de tracer d'elle un portrait vingt fois refait par Cousin, on a le droit d'y ajouter quelques ombres, négligées par lui. Coquette et romanesque, légèrement précieuse, elle était animée par le désir naturel, par le besoin de briller. Elle causait des choses de l'esprit avec délicatesse, mais n'avait reçu qu'une instruction superficielle : les phrases de ses lettres sont enchevêtrées, souvent incorrectes. Si, comme Marcillac, elle essayait de suppléer par sa finesse naturelle à ce qui lui faisait défaut, il faut bien avouer
qu'elle n'y réussissait pas tout à fait. Le fond chez elle était frivole, et trop souvent elle justifiait le mot de M"* de Montpensier : « Les Bourbons sont gens fort appliqués aux bagatelles, et peu solides d. La gloire toujours croissante de sa famille Tavait trop tôt enivrée. Elle goûtait fort les romans à la mode ; la grandeur théâtrale de leurs héroïnes ne lui semblait pas au-dessus d'elle ; sa vie ne fut qu'un long effort pour y atteindre. Avec ces dispositions naturelles, comment s'étonner qu'elle se soit attachée à Marcillac, fin causeur, flatteur adroit, d'autant plus adroit qu'il savait mieux le faible de chacun, « honnête homme » de fort grand air, à qui d'ailleurs sa conduite passée envers la reine avait lait une réputation de haute chevalerie ? Elle était froide pourtant ; nous avons sur ce point son propre aveu, que Cousin enregistre avec satisfaction. Mais sous un air de langueur elle cachait bien de Torgueil et de l'ambition, une ambition capable des plus grands desseins, au témoignage de M*Me Motteville. Elle-même, plus tard, jetant un regard sincère sur sa vie, déclare qu'elle était touchée avant tout « de la grandeur et de l'élévation i>. — « Sur toute chose, j'aime à m'occuper de moi-même et à en occuper les autres. »
Tout d'abord, médiocrement occupée de son vieux mari, le duc de Longueville, qui s'occu-
pait encore moins d'elle, elle ne songea qu*à gouverner son frère, le grand Condé. « Elle lui insinue des pensées ambitieuses, auxquelles il n'est déjà que trop porté naturellement. » C'est Mazarin qui le dit, et personne n'est mieux informé que Mazarin. Marcillac fait alors partie de cette brillante jeunesse qui se groupait autour du vainqueur de Rocroy, par admiration pour son génie et aussi par espérance de suivre jusqu'au bout sa fortune : Nous nous persuadons souvent d'aimer les gens plus puissants que nous, et néanmoins c'est Vintérêt seul qui pro' duit notre amitié. Nousnenous donnons pas keux pour le bien que nous voulons faire, mais pour celui que nous en voulons recevoir. En 1646, quand M™® de Longueville se décida enfin à rejoindre son mari, plénipotentiaire à Munster, Marcillac suivit Condé au siège de Mardick; avec une poignée de téméraires, il chargea l'ennemi, qui Taccueillit par une terrible décharge. Blessé, il fut rapporté à Paris sur un brancard, manquant de tout, et trop heureux de recourir, pour se procurer quelque argent, aux ingénieux procédés de son maître d'hôtel Gourville. Désormais, étant admiré, il est sûr d'être aimé : peu de temps après, en 1647, il a, dit-il, « toute la confiance » de M"'^ de Longueville. Comment en fît-il usage ?
Il ne faut pas chercher dans les Mémoires
un récit détaillé des événements qui précédèrent et suivirent la journée des Barricades. La blessure de Marcillac ne s'était que lentement guérie; au printemps de 1648, il était allé chercher le repos dans son gouvernement du Poitou. Peu s'en fallut qu'il n'y trouvât la guerre civile. Du moins, il y rétablit Tordre, un moment troublé. Qui eût deviné le futur Frondeur dans le gouverneur que Mazarin, par une lettre chaleureuse, félicitait alors d'avoir fait son devoir? Si Mazarin et la reine avaient fait le leur, se serait-il écarté de cette route droite et sûre ? En tout cas, il joua le rôle le plus effacé dans les événements d'où sortit la Fronde. C'est M""® de Longueville qui est au premier plan ; si elle le rappelle de la province, c'est pour lui donner un rôle dans le drame dont elle a réglé les péripéties. Est-ce lui qui conduit ou qui est conduit? Il semble répondre, quand il écrit:
Le pouvoir que les personnes que nous himons ont sur nous est presque toujours plus grand que celui que nous y avons nous-mêmes. — Il est plus difficile de s'empêcher d'être gouverné que de gouverner les autres. M™* de Longueville n'attendit pas son retour pour signer à Noisy un pacte d'alliance qui réunissait contre le cardinal, le jeune frère de Condé, Conti, Retz et les chefs du Parlement. Retz témoigne qu'elle entra dans ses projets avec de vrais « emportements de
« joie 3), tant elle était « enragée contre la cour d. De son côté, Marcillac ne cache pas la joie que lui causèrent ces nouvelles : « Je sentis un grand plaisir de voir qu'en quelque état que la dureté de la reine et la haine du cardinal eussent pu me réduire, il me restait encore des moyens de me venger d'eux i>.
Ainsi M""* de Longueville se jela dans la Fronde par ambition, et Marcillac par désir de vengeance. « Je ne suis pas incapable de me venger >, dit-il dans son portrait. Mais il ne sait pas distinguer le désir éphémère de la volonté suivie. Il observe que nous avons plus de paresse dans Vesprit que dans le corps. — Cest se tromper que de croire qu'il n'y a que les violentes passions, comme Vambition et Vamourj qui puissent triompher des autres. La paresse ^ toute languissante qu*elle est, ne laisse pas d'en être souvent la maîtresse. Elle usurpe sur tous les desseins et sur toutes les actions de la oie; elle y détruit et y consume insensiblement les passions et les vertus. Les contemporains sont d'accord pour lui attribuer cette sorte de paresse. Il était de pes conspirateurs que la nouveauté séduit et enflamme, mais dont l'enthousiasme se refroidit bientôt à l'épreuve de la réalité :
On entreprend assez, mais aucun n'exécute.
Le Cinna de Corneille l'avait déjà remarqué d'autres conjurés, et sa remarque le condamne lui-même. Que sera Marcillac, sinon le Cinna de la Fronde ? D'abord on le verra, pour « servir une maîtresse d, exposer résolument sa liberté et sa vie. Puis, le premier enivrement disparu, cette âme, héroïque à la surface, découvrira ses faiblesses cachées ; cet « esprit flottant » maudira plus d'une fois la nécessité qui le lie aux haines de M™« de Longueyille. Mais elle, implacable, lui fera honte de ces défaillances :
QaMl cesse de m'aimer ou suive son devoir !
L'orgueil de la patricienne, mêlé à la vanité de rhéroïne de roman, fera d'elle TEmilie française. Vaincue, elle gardera la tête haute. Jusqu'au bout elle saura lutter et jusqu'au bout son altière beauté, en lui conquérant des adorateurs, saura lui susciter des partisans :
Si j'ai séduit Cinna, j*en séduirai bien d'autres I
Les hommes et les affaires ont leur point de perspective : il y en a quHl faut voir de près pour les bien juger. Marcillac n'avait donc pu être bien jugéjusqu'alors, car, ignorant la vie active,
il ignorait lui-même ce dont il était capable. Les occasions nous font connaître aux autres, et encore plus à nous-mêmes. L'épreuve est décisive, mais ne Teffraye pas ; rien ne lui paraît alors au-dessus de son courage. Plus tard, il écrira : Ily a peu de choses impossibles d'elles-mêmes ; et V application pour les faireréussir nous manque plus que les moyens. Mais, quand il l'écrivait, il avait appris à se connaître lui-même, et peut-être s'apercevait-il trop tard que, si les moyens s'étaient offerts en foule, l'application lui avait fait défaut. Partout on le verra brave, mais irrésolu, moins homme d'action que politique habile. C'est cette habileté même qui le perdit : Le désir de paraître habile empêche souvent de le devenir. Il tenait trop à le paraître pour l'être tout à fait. L'ambition de jouer un grand rôle l'a toujours tenté ; mais elle était au-dessus de ses forces.
Quand, la veille des Rois de 1649, la cour quitta secrètement Paris pour Saint-Germain, le moment de décider, il l'avoue, lui parut terrible. Mais tout était d'avance concerté avec M"'^ de Longueville. C'est elle qui avait donné rexemple de la résistance en refusant de suivre la cour; c'est* elle qui envoya Marcillac à Saint- Germain pour en ramener Conti et Longueville. Celui-ci suscitait sans cesse de nouveaux obstacles ; moins encore que Marcillac il connais-
sait toutes ses volontés ; il ne savait même pas vouloir : Comment peut-on répondre de ce que Von voudra dans Vavenir^ puisque Von ne sait pas précisément ce que Von veut dans le temps présent? Enfin, il céda, plus par crainte des mauvais bruits que par conviction sincère.
Marcillac se chargea de leur tenir des chevaux prêts à une heure du matin; par un étrange malentendu (un valet qui passait l'avait contraint à se retirer un moment), ils en prirent d'autres et coururent vers Paris, tandis qu'il passait la nuit entière à les attendre. Vers l'aube, il sut enfin leur départ, et put songer à son propre salut. Encore ne rentra-t-il dans Paris qu'après que le président Rocquemont, averti par Gourville, fut venu désarmer la défiance des gardes. Nous sommes loin du récit de M""® de Motteville, où cette fuite nocturne est présentée comme la plus joyeuse des parties de plaisir. Sans doute, il n'est pas incapable d'entrainements passionnés, et même, d'ordinaire, plusses ambitions étaient déraisonnables, plus il les embrassait avec emportement, car on ne souhaite jamais ardemment ce qu'on ne souhaite que par raison. Mais ni l'ambition ni le désir de la vengeance n'allait jusqu'à égarer son esprit, naturellement juste et droit; il sentait de combien de dangers était grosse l'entreprise où l'engageaient la politique et Tamour : prisonnier, il ne doutait pas
qu'on ne lui coupât le cou, et il prenait pour confident, presque pour exécuteur testamentaire, le fidèle Gourville, dont le rire dissipait ces pensées tristes: « Après m'avoir dit beaucoup de belles choses, je lui dis que, s'il voulait faire savoir sûrement les choses dont 11 me parlait à la personne qu'il m'indiquait, il devait lui écrire, étant bien résolu de ne le point abandonner^ si nous étions pris, et que, s'il avait le cou coupé, je serais pendu. »
Le sort en était jeté : une déclaration royale somma les princes et Marcillac de se présenter dans les quinze jours à Saint-Germain, sous peine d'être tenus pour coupables du crime de lèsemajesté ; aucun d'eux n'y fit réponse. « On se préparait à la guerre civile, disent les Mémoires^ avec d'autant plus de chaleur que c'était une nouveauté. » Il n'était question que du bien de l'Etat. « Cependant, observent déjà M""*^ de Nemours et de Motte ville, il est certain que l'intérêt particulier y avait beaucoup plus de part que celui des autres... Chacun ne cherchait que son intérêt, et fort peu celui du public. » On jouait la comédie du désintéressement. Dans ce rôle, Marcillac put être sincère en quelque mesure : Nous sommes si accoutum^és à nous déguiser aux autres qu'enfin nous nous déguisons à nous^ mêmes. D'ailleurs M"** de Longueville ne lui permettait pas de respirer. Elle ne paraît pas
s'apercevoir beaucoup de l'absence de son mari, qui, ne pouvant être le premier à Paris, était parti pour son gouvernement de Normandie.
Sa chambre de Thôtel de ville voit briller, au milieu des riches parures des dames, les cuirasses des officiers frondeurs. On s'y livrait à ces interminables conversations sur les affaires publiques dont M"* de Montpensier a écrit :
« Cela tient les esprits alertes et est très bon en guerre civile ». Mais ces conversations cornéliennes étaient interrompues tantôt par le son des violons, tantôt par la fanfare des trompettes. Et Retz lui-même songeait à VAstrée.
Le prince de Conti avait été nommé généralissime des troupes du Parlement. Les généraux étaient les ducs de Beaufort, d Elbeuf, de Bouillon, et le maréchal de la Motte. Marcillac ne fut que lieutenant-général. Au reste, le roi des Halles effaçait, aux yeux de la foule, tous ses rivaux, et passait pour le seul héros du combat de Vitry-sur-Seine, où Marcillac avait bien eu sa part. Tout ne fut pas grotesque dans les escarmouches livrées aux soldats aguerris de Condé par les soldats improvisés du Parlement. A la tête de neuf cents chevaux, le 19 février 1649, Marcillac était sorti de Paris pour soutenir Noirmoutiers, qui escortait un grand convoi venant de la Brie. Ils marchèrent une partie de la nuit, non sans difficulté, car le
sol était couvert de neige. Vers le matin, un corps de Tarmée royale, commandé par le comte de Grancey, barra le passage à la fois à Noirmoutiers et à Marcillac. Noirmouiiers réussit à passer avec le convoi; mais la cavalerie de Marcillac se vit, près de Brie- Comte-Robert, aux prises avec celle du comte de Grancey, soutenue par deux régiments d'infanterie. Il essaya de se dégager par une charge impétueuse que blâme le sage Olivier Lefèvre-d'Ormesson, mais dont Refz n'est pas loin d'admirer l'audace imprudente. Par malheur, le temps des brillants combats de cavalerie était passé : l'infanterie de Grancey accueillit les cavaliers frondeurs par une terrible décharge, qui jeta la panique dans leurs rangs. En vain Marcillac, qui avait eu son cheval tué sous lui, essaye de les rallier. Presque seul, à pied, l'épée à la main, refusant de demander quartier, il se défend contre le comte de Hohenlohe, qu'il démonte; mais il perd son épée dans le corps du cheval de son adversaire, et il tombe, atteint à la gorge d'un coup tiré à bout portant. Tout un escadron de cavalerie passe sur lui ; le tumulte de la mêlée seul le sauve des mains de six soldats qui allaient le tuer et se disputaient déjà' sa dépouille. Enfin il peut se relever, prend son épée et son cheval à un cavalier désarçonné, et rentre ainsi dans Paris, laissant aux mains de l'en-
nemi son capitaine des gardes,* Bercenay, et son beau-frère, le marquis de Siliery.
Vaillant à ce point, comment se fait-il que l'auteur des Maximes affecte de dédaigner la vaillance ? Vamour de la gloire^ la crainte de la honte^ le désir de faire fortune^ le désir de rendre notre vie commode et agréable et Venvie d'abaisser les autres^ sont souvent les causes de cette valeur^ si célèbre parmi les hommes.
Dans d'autres maximes, plus absolues encore, il s'attache à décomposer les éléments contradictoires dont est fait ce qu'on appelle le courage, à faire dans Théroïsme la part même de la poltronnerie. Est-ce bien le combattant de Brie-Comte-Robert qui a écrit : On ne veut point perdre la vie^ et on veut acquérir de la gloire, ce qui fait que les braves ont plus d^adresse et d^esprit pour éviter la mort que les gens de chicane n'en ont pour conserver leur bien ? Pourquoi rabaisse-t-il, comme à dessein, une vertu qu'aucun des contemporains ne lui refuse? Il ne la mépriserait pas avec tant d'ostentation si elle n'était pas éclatante en lui. Mais le courage qu'il admire, qu'il envie, c'est celui qu'il n'a pas ; c'est cette ferme intrépidite de Tâme qu'il oppose et préfère à la bravoure de tempérament : L'intrépidité est une force extraordinaire de l'âme, qui Vélève au^ dessus des troubles^ des désordres et des émotions
que la vue des grands périls pourrait exciter en elle, et c^est par cette force que les héros se maintiennent en un état paisible et conservent Vusage libre de leur raison dans les accidents les plus surprenants et les plus terribles. Cette intrépidité calme, il ne la connut point ; la blessure reçue à Brie-Comte-Robert suffît à faire du frondeur ardent un négociateur désabusé.
Mieux que personne il sentait le prix de l'égalité d'âme; mais il n'avait pas assez de constance dans le caractère pour suivre lui-même le conseil qu'il donne aux autres : Jl faut gouverner la fortune comme la santé, en jouir quand elle est bonne, prendre patience quand elle est mauvaise, et ne faire jamais de grands remèdes sans un extrême besoin.
C'est la cour qui prit Tinitiative des négociations. Un terrible exemple venait d'ouvrir les yeux d'Anne d'Autriche : la tête de Charles P' était tombée à Londres ; sa veuve, restée à Paris, y manquait de tout. Gaston d'Orléans envoya Flamarens complimenter sa sœur, et Flamarens, chargé d'une mission plus secrète, vit Marcillac, qu'il trouva au lit, incommodé de sa blessure, dit Retz, et très fatigué de la guerre civile, où il déclarait n'être entré que malgré lui. Il y avait une part de vérité dans cette confession, puisque les engagements pris en son nom par M"* de Longueville l'avaient compromis
dans la Fronde avant qu'il les pût connaître ; mais il oublie avec quel plaisir il apprit et ratifia ce qui s'était fait sans lui. Le caprice de notre humeur est encore plus bizarre que celui de la fortune. Cette excuse serait trop indulgente, et l'humeur capricieuse de Marcillac n'est pas la seule coupable. Mais il ne faut pas non plus le rendre seul responsable de tout, alors que tant d'autres, autour de lui, ménageaient leurs intérêts en vue d'une paix prochaine.
Il y a des héros, écrit-il, en bien comme en mal. Lui-même ne fut jamais un héros, pas plus en mal qu'en bien. Doué d'une rare clairvoyance, plus que personne il souffrait d'être le jouet de ces fluctuations continuelles ; mais c'est en vain qu'il s'efforçait de vaincre cette invincible médiocrité du caractère. Sa prétendue trahison ne fut donc qu'une défaillance, et, d'ailleurs, on fait plus souvent des trahisons par faiblesse quepar un dessein formé de trahir. Compris dans l'amnistie, il n'eut pas les honneurs qu'on réclamait pour lui, mais on lui paya ses appointements du gouvernement de Poitou, et on l'indemnisa des dépenses considérables qu'il avait dû faire. Tout le monde voulait la paix, et tout le monde en fut mécontent. On s'en prit aux négociateurs du médiocre résultat des négociations, on accusa leur désintéressement : Ce qui fait que Von est souvent mécontent
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de ceux qui négocient^ c'est qu'ils abandonnent presque toujours Vintérêt de leurs amis pour Vintérêt du succès de la négociation, qui devient le leur, par Vhonneur d'avoir réussi à ce qu'ils avaient entrepris. Marcillac a-t-il le droit de se plaindre d'insinuations inévitables et trop justifiées? En subissant, en préparant la paix, il n'était pas plus sincère que tant d'autres. Il ne pardonnait et n'oubliait rien lorsqu'il laissait tomber sa main dans celle de Mazarin.
Aussi se défîera-t-on de lui dans les deux camps : aux yeux des Frondeurs, il ne sera jamais qu'un courtisan honteux; aux yeux de la cour, qu'un frondeur mal déguisé. Dès les premiers jours qui suivirent la paix, il s'était, dit Retz, aliéné ses anciens amis par des railleries dont il n'était pas le maître. Nous touchons ici à l'un des côtés les plus originaux de ce caractère. On dirait que Marcillac ne s'est engagé dans la Fronde que pour y trouver une riche matière à ses observations et à ses critiques. Au lieu de se jeter à corps perdu dans l'action, il regarde agir les autres et se regarde agir lui-même. Cette faculté de se dédoubler est précieuse chez le moraliste, mais elle condamne à l'impuissance l'homme d'action. Beaufort avait moins de finesse et plus d'autorité. C'est à lui sans doute que s'applique cette maxime : Il suffit quelquefois d'être grossier pour n'être pas
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trompé par un habile homme. Cette sorte de grossièreté, que Marcillac dédaignait fort, eût mieux valu pour luiassurer une influence durable sur les siens que l'iiabileté raffinée dont il se piquait. On n'aime pas, quand on s'emporte, être toujours suivi par un regard ironique, ni accueilli, au sortir delà mêlée, par une raillerie, d'autant plus blessante qu'elle est plus fine. La finesse est une arme à deux tranchants, et blesse plus d'une fois celui qui croit en être protégé. C'est pour lui-même que Marcillac a été cruel quand il a écrit : L'usage ordinaire de la finesse est la marque d'un petit esprit, et il arrive presque toujours que celui qui s'en sert pour se couvrir en un endroit se découvre en un autre. De là sa fausse situation entre les deux partis. Quand on embrasse une cause, il faut s'y dévouer sans réserve: la juger, c'est déjà la trahir.
Cette première épreuve avait mis dans tout leur jour les lacunes et les contradictions de son caractère : on le craignait, mais on ne l'aimait point. L'intérêt pourtant, ce « maître de la cour » (le mot est de M""^ de Motteville et pourrait être de la Roch|^oucauld), contraignait
la reine et Mazarin à dissimuler leurs sentiments. La reine, il est vrai, Taccueillit avec quelque froideur ; plus habile, Mazarin s'attribua généreusement tous les torts. Cette souplesse italienne dut faire sourire le grand seigneur qui s'était autrefois égayé, avec les parlementaires, d'entendre Mazarin prononcer « Tarrêt d'oignon »,au lieu de <* l'arrêt d'union »; il dut oublier sa propre humiliation en murmurant : L'accent du pays où Von est né demeure dans Vesprit et dans le cœur comme dans le langage.
Mais plus que lui on craignait M""' de Longueville, dont il reconnaît lui-même que le désintéressement et la fermeté avaient accru la considération, sans songer qu'il explique en même temps pourquoi la sienne a diminué.
Ne la faisons pas cependant trop détachée pour elle-même des choses dé la terre. <r Elle ne travaillait que pour avoir du crédit », si Ton en croit M°^® de Motteville, qui accuse ses desseins déréglés d'avoir causé tous les maux qui suivirent. Du moins, il est certain que cette vaincue, dès le lendemain de sa défaite, ressaisit son influence toute-puissante sur Condé vainqueur, et qu'elle en usa, non pour le rapprocher des Frondeurs (dont Marcillac et elle se séparaient de plus en plus), mais pour Téloigner de la cour. Quelles furent les conséquences de ce revire-
ment de Condé, on le sait, et Marcillac le prévoyait, lui qui conseillait aux princes de ne jamais se trouver réunis au Conseil. Il n'a garde d'oublier dans ses Mémoires cette marque de clairvoyance, car la pénétration a un air de deviner qui flatte plus notre vanité que toutes les autres qualités de [esprit. Mais on ne l'écouta pas, et les princes furent arrêtés le 18 janvier 1650.
On fît à Marcillac lui-même Thonneur de songer à lui ; mais, aussitôt l'arrestation connue, il avait couru chez M°® de Longueville, résolu, dit Lenet, « d'abandonner toutes choses et de risquer la ruine de sa maison pour suivre sa fortune d. Après s'être cachés dans la maison de la Palatine, au faubourg Saint-Germain, ils prirent, à la nuit tombante, le chemin de la Normandie, accompagnés d'une soixantaine de cavaliers. Quand, à travers mille péripéties romanesques, M°*® de Longueville gagna la Hollande, puis la place de Stenay, protégée par répée de Turenne, Marcillac, qui l'avait quittée sur son ordre, alla dans le Poitou, son gouverîiement et son pays, pour le soulever. En de telles circonstances, il ne fut pas assez sensible peut-être à la mort de son père, qui le faisait duc de la Rochefoucauld. Saisissant le prétexte des funérailles qui se célébraient à Verteuil, il yréunit un grand nombre de gentilshommes, ses
voisins et ses amis, et tous les hommes qui étaient en état de porter les armes sur ses terres. Il leur déclara son intention de se jeter dans Saumur, place forte dont le commandant était dévoué aux princes, et leur demanda de l'y suivre ; mais il se gardait bien de leur laisser entrevoir une guerre ouverte contre les troupes du roi ; on eût dit un ami réclamant de ses amis un service personnel qui ne les engageait pas. Cette tactique était plus habile que loyale:
La sincérité est unB ouverture de cœur. On la trouve en fort peu de genSy et celle que Von voit d'ordinaire n*est qu'une fine dissimulation pour attirer la confiance des autres. Plusieurs refusèrent; d'autres se retirèrent plus tard, quand le danger de l'entreprise leur apparut. Mais, sans parler de ces défections, quel fonds pouvait-on faire sur un corps improvisé, composé en grande partie de valets de ferme ? Avant qu'il eût dépassé Lusignan, on apprit que Saumur avait été occupé par les forces royales. La Rochefoucauld put accuser, à tort^ de trahison roffîcier qui commandait dans cette place ; surtout, il put accuser la fortune : Il faudrait pouvoir répondre de sa fortune pour pouvoif répondre de ce que Von fera. Mais le haaard n'est pas la seule, ni même la principale cause de cet échec attendu.
Réduit à battre en retraite et à licencier ses
troupes, il correspondit plus activement que jamais, d'une part avec M"* de Longueville, enfermée dans la place de Stenay; de l'autre, avec la princesse de Condé, enfermée dans son château de Montrond. M"® de Longueville rivalisait avec lui d'énergie ; elle vendait sa vaisselle d'argent et ses pierreries pour subvenir aux frais de la guerre. D'un bout à l'autre de la France ils s'écrivaient des billets rapides, où respirent l'exaltation de la lutte et le mépris du danger. A cette société de la Fronde, où s'agitent les ambitions les plus vulgaires, ils donnent le rare et trop court spectacle de l'émulation dans le dévouement. Gagnée par cette contagion de l'intrépidité, la princesse de Condé quitta Montrond pour Bordeaux. Les ducs de Bouillon et de la Rochefoucauld allèrent à sa rencontre au delà de Mauriac. On se reposa huit jours à Turenne, où, dans les dîners, on portait la santé du prince de Condé, chapeau bas et l'épée nue, où l'on vidait allègrement par deux ou trois fois de grands gobelets à l'allemande. C'est par un chemin semé de fleurs qu'on entra dans Bordeaux. Une récente victoire venait de faire disparaître les dernières hésitations des Bordelais : rencontré par les ducs entre Clermont et Montclard, villages duPérigord, le chevalier de la Valette avait fui, laissant cent soixante de ses soldats sur le champ de
bataille, et le reste prisonnier, abandonnant même ses bagages, et sa cassette, où Ton trouva l'ordre d'arrêter les ducs et la princesse. Les ducs furent donc reçus dans Bordeaux, mais après la princesse, non sans difficulté et sans lenteurs.
L'irrésolution et Tinexpérience de la milice bourgeoise qu'ils commandaient n'étaient pas le péril le plus redoutable pour leur parti : comment l'unité peut-elle être établie entre les soldats, quand la discorde règne entre les chefs? Le caractère du duc de Bouillon était indépendant à l'excès. Son orgueil n'admettait pas de partage; il aimait mieux accuser celui de la Rochefoucauld que reconnaître le sien : Si nous n^ avions point (Torgueily nous ne nous plaindrions pas de celui des autres. Il ne lui pardonnait pas d'être plus populaire que lui et plus obéi. Plus souple, la Rochefoucauld mettait plus d'application à entretenir leurs amis de la bourgeoisie, dont il ranimait le zèle par des soupers et des <t rafraîchissements ». De sa fenêtre, il portait, aux yeux de la foule, des toasts longuement applaudis. Le plus souvent, Bouillon se taisait : On fait souvent vanité des passions^ même les plus criviinelles ; mais Venvie est une passion timide et honteuse que Von n^ose jamais avouer. Si la plus véritable marque d'être né avec de grandes qualités^ c'est d'être né sans envie.
Bouillon était un. homme fort médiocre. Son chagrin jaloux éclatait parfois malgré lui, et la Rochefoucauld s'en offensait.
Cependant la cour et Tarmée royale s'étaient avancées jusqu'à Libourne. Inquiet, le Parlement de Bordeaux envoyait des députés à la reine ; mais la reine se refusait à négocier avant que les ducs eussent quitté la ville. Comme ceuxci étaient contraints de parler contre des .propositions d'accommodement qui ne leur eussent pas rendu les princes prisonniers, on les accusait de s'opposer à la paix par la considération de leur intérêt particulier. Ils offraient de partir, mais sans grande sincérité, et, sans sincérité aussi, on les suppliait de n'en rien faire. Les nouvelles qui leur arrivaient du dehors étaient tristes: tel jour, la Rochefoucauld apprenait que le tnaréchal de la Meilleraye avait fait démolir et raser son château de Verteuil ; mais il soutenait ce coup avec une constance digne de lui* « Il semblait, dit Lenet, en avoir de la joie pour inspirer de la fermeté aux Bordelais. On disait encore que ce qui lui en donnait une véritable, était de faire voir à la duchesse de Longueville, qui était toujours à Stenay, qu'il exposait tout pour son service. » Le siège de Bordeaux allait lui fournir Toccasion de montrer qu'il était capable d'un vrai dévouement. Il avait fallu fortifier le faubourg de Saint-Surin, que les bour-
geois s'étaient refusés à raser. Un amas de béton et d'immondices avait presque enterré la porte Digeaux; on tailla en forme de demi-lune le devant de cette hauteur, élevée d'environ six pieds ; un parapet, composé de barriques pleines de terre, devait soutenir le premier choc de Pennemi. Jamais Bordeaux n'eut un aspect plus animé : les dames de la ville portaient la terre aux fortifications dans de petits paniers, et la princesse de Condé leur donnait l'exemple. Aussi galants que braves, les ducs, qui traçaient et conduisaient les travaux, offraient aux dames des fruits et des confitures, et versaient du vin aux ouvriers. D'un groupe à l'autre courait le jeune duc d'Enghien, monté sur un petit cheval. C'était la riante préface d'une résistance héroïque.
Le 5 septembre au matin, toutes les troupes du maréchal de la Meilleraye commencèrent l'at-^ taque. Aussitôt le beffroi sonne, les ducs montent à cheval. Bouillon se poste dans le cimetière ; la Rochefoucauld défend les barricades qui commandent l'entrée du faubourg. Cinq ou six attaques successives sont repoussées ; mais ce frêle obstacle est bientôt forcé. La Rochefoucauld se replie alors sur la demi-lune, où il se maintient. Pendant plus de douze jours, dit Ramsay, un amas d'ordures tint lieu de fortifications contre onze mille hommes de troupes
réglées. Les ducs couchaient sur la position, se battaient le jour, le soir recevaient la visite des dames. On admirait en eux de véritables héros de roman.
Mais le roman ne peut longtemps usurper la place de la réalité. Bordeaux était las d'une guerre qui l'épuisait ; son Parlement rouvrit les négociations, et la paix fut signée le 29 septembre. Elle permettait aux ducs de se retirer dans leurs maisons, après avoir donné leu^ parole qu'ils ne porteraient plus les armes contre le service du roi. La Rochefoucauld, qui n'obtenait aucun dédommagement pour Verteuil rasé, pouvait revenir en Poitou et toucher les revenus de son gouvernement, mais sans conserver le titre de gouverneur. Du moins sa bravoure lui conquit, au témoignage de M"® de Motteville, l'estime des deux partis. Il est vrai que la parfaite valeur est de faire sans témoins ce qu'ion serait capable de faire devant le monde. Peut-être fallait-il à l'amour-propre de La Rochefoucauld un théâtre vaste et retentissant de ses exploits.
Le^ octobre, les ducs firent leurs visites d'adieu aux principaux magistrats de la ville ; mais, en se quittant, on se promettait bien de se
revoir. Le 3, ils partirent, escortés longtemps, non seulement par la noblesse qui avait servi leur cause, mais par vingt mille hommes du peuple de Bordeaux. Sur le conseil du maréchal de la Meilleraye, ils décidèrent la princesse de Condé à aller se jeter aux genoux de la reine pour implorer la délivrance des princes. Malgré leurs recommandations, la princesse ne put s'empêcher d'être un peu hautaine, et la reine demeura inflexible. Mais Mazarin retint les ducs à dîner, puis les entretint dans sa chambre ; après beaucoup d'éloges sur la belle résistance de Bordeaux, il les accompagna jusqu'au bout de son appartement avec force civilités. La Rochefoucauld pouvait croire tout oubliélorsque, le 4 octobre, avec Bouillon, il montait dans le carrosse de Mazarin et qu'à une observation du cardinal sur cette réunion imprévue d'ennemis la veille encore irréconciliables, il répondait : « Tout arrive en France d. Plus tard, il écrira : On ne devrait s étonner que de pouvoir encore s'étonner.
S'il ne réussit pas à fléchir Mazarin, il réussit à le compromettre. Dans les entretiens qu'ils eurent, il est à croire, comme le dit M"** de Motteville, qu'ils ne parlèrent pas de bagatelles. Le futur moraliste de l'intérêt essaya de prendre par l'intérêt un ministre accessible à ces sortes de cohsidérations pratiques: il lui représenta,
d'un côté, le danger que lui faisait courir l'insatiable ambition de ses alliés, les chefs de la Fronde parisienne ; de Fautre, la gloire qu'il aurait à rétablir Condé après l'avoir ruiné.
Plusieurs contemporains signalent dans ces entrevues l'origine des premières défiances de Retz. Quoi qu'il en soit, la défaite de Bordeaux avait servi la gloire du vaincu et accru son influence. Il n'y a point d'accident malheureux dont les habiles gens ne tirent quelque avantage. Avant d'en faire l'observation, il en avait fourni la preuve. Retiré d'abord à Verteuil, il fut bientôt appelé à Paris par la Palatine, qui le tint caché dans son hôtel jusqu'au jour où une lettre royale lui permit de se montrer à la cour. Averti par elle du retour de la Rochefoucauld, et, par le bruit public, des conciliabules où se rapprochaient les deux Frondes, Mazarin désira voir seul à seul son plus dangereux adversaire ; la nuit, pour le faire entrer dans son appartement sans être vu, a il descendait seul et sans lumière dans la cour du Palais-Royal, et s'exposait ainsi à ce qu'on aurait pu entreprendre contre lui ». L'audace ne fut pas moindre, ce semble, du côté de la Rochefoucauld, car Mazarin n'était seul qu'en apparence. Cette fois encore, il échoua, mais son échec lui fut moins funeste qu'à Mazarin. Après cinq entrevues, il comprit que Mazarin n'avait qu'un but, pénétrer
ses secrets, qui étaient ceux du parti des princes et de la Fronde. Mazarin, dit Pascal^ ne voulait pas être deviné, et la Rochefoucauld s'est souvenu peut-être de ce faible d^un si parfait diplomate, lorsqu'il a dit : On aime à deviner les autreSy mais on n'aim^e pas à être deviné. Plus il lisait clairement dans l'esprit du cardinal, moins il lui donnait prise ; et puis on n'est jamais si aisément trompé que quand on cherche à tromper les autres.
C'a toujours été double plaisir de tromper un trompeur; la Rochefoucauld eût savouré ce plaisir délicat, si son intérêt ne Tavait porté à se servir de Mazarin plutôt que des Frondeurs.
« La voie des Frondeurs, dit M"*« de Motteville, ne lui plaisait point, et celle de la cour lui eût été fort agréable. Il s'imaginait avec raison que, remettant la paix et l'union entre Monsieur le Prince et Monsieur le cardinal, il en pourrait recevoir une haute récompense. » Ses vagues prophéties et ses menaces déguisées n'ébranlèrent pas la sécurité ignorante de Mazarin, qui lui parut « presque toujours étonné, irrésolu, affectant de fausses vanités et se servant de petites finesses ». Lui-même n'avait guère le droit d'être sévère pour ces « petites finesses », qu'il ne dédaigna pas toujours.
Les plus habiles affectent toute leur vie de blâmer les finesses, pour s'en servir en quelque
grande occasion et pour quelque grand intérêt. En cette occasion même, il ne les dédaigna pas ; mais, s'il en voulut à Mazarin d'avoir résisté aux habiletés de sa diplomatie, il s'en serait encore voulu davantage à lui-même de se laisser prendre à celles de Mazarin. Il s'en faut bien que ceux qui s'attrapent à nos finesses ne nous paraissent aussi ridicules que nous nous le paraissons à nous-mêmes, quand les finesses des autres nous ont attrapés. Diplomatie et nienaces, tout fut inutile. En vain, il prévint Mazarin qu'il était perdu s'il lui laissait descendre l'escalier sans avoir rien conclu ; Mazarin, la lanterne à la main, le conduisit jusqu'en bas et lui dit adieu en riant. Mais, en sortant du Palais- Royal, la Rochefoucauld alla signer chez la Palatine, en vertu des pleins pouvoirs transmis par Condé sur une ardoise, le traité qui réunissait les deux Frondes. Peu après, Mazarin devait quitter furtivement Paris, et la reine, prisonnière dans le Palais-Royal, se voyait forcée de consentira la délivrance des princes. C'est la Rochefoucauld, accompagné de la Vrillière, secrétaire d'Etat, et de Comminges, capitaine des gardes, qui fut chargé d'aller ouvrir aux princes les portes de la citadelle du Havre : Mazarin lui-même les avait devancés. A quelques lieues du Havre, la Rochefoucauld rencontra ce joyeux cortège des princes, le
jour même de leur départ, 13 février 1651, treize mois après leur emprisonnement. Le 17, Condé fît son entrée dans Paris « comme un homme qui était plus en état de faire grâce que de la demander ».
Mais Condé, grand capitaine, n*était pas grand politique, et la Rochefoucauld lui-même, avec toute sa philosophie ettoute son expérience, fut dupe, aussi bien que Condé, des belles promesses de la cour : Il est plus aisé d'être sage pour les autres que de Vêtre pour soi-même. Au fond de son exil, d'ailleurs, Mazarin gouvernait l'esprit de la reine, et s'appliquait à diviser ses ennemis en leur inspirant une mutuelle défiance. Le mariage du prince de Conti avec M»« de Chevreuse était une des clauses essentielles du traité qui avait uni les deux Frondes. Ce mariage fut rompu. La Rochefoucauld, qui gardait rancune à M"*« de Chevreuse de son ingratitude, put n'être pas étranger à cette rupture ; mais il y avait longtemps, selon l'impartial Montglat, que Condé en cherchait l'occasion.
Pour M"« de Longueville, revenue de Stenay, nous savons, par le témoignage des mémoires contemporains, par des lettres de Mazarin et de MWe de Scudéry, qu'elle y avait une aversion étrange et y faisait le plus grand obstacle dans l'esprit du prince de Conti, son frère, docile à son influence. Exaspérés, M°* de Chevreuse,
ik
Retz et la Palatine renouèrent leur alliance avec la cour ; le vide se fit autour de Condé, tantôt maladroitement hautain, tantôt risiblement effaré. Ce grand capitaine, qui tremblait au bruit de quelques cavaliers passant sous sa fenêtre, crut se dérober à une arrestation nouvelle en s'évadant de Paris, dans la nuit du 5 au 6 juillet 1651, et en se réfugiant dans son château de Saint-Maur, où la Rochefoucauld le rejoignit.
A Sainl-Maur, si l'on se préparait à la guerre civile, c'était gaiement. « Tous les divertissements même s*y rencontrèrent pour servir à la politique. >: Les bals, les comédies, le jeu, la chasse, la bonne chère y attiraient une société brillante. Mais la Rochefoucauld désirait le maintien de la paix et s'efforçait de le faire désirer à M°»« de Longueville. Son inclination, observe Retz, était toujours portée à la négociation. Mais, selon M°»« de Nemours, lelong temps que M°^® de Longueville avait été sans le voir l'avait fort décrédité auprès d'elle, et Montglat affirme que, plus que personne, elle poussait Condé à la guerre. Bientôt découragé, la Rochefoucauld suivit à contre-cœur une politique qui n'était pas la sienne. Sa résolution prise, il la soutint avec fermeté. C'est lui qui écrivit la minute du plein pouvoir remis à Lenet pour traiter avec l'Espagne, et sa signature figure au bas
de cet acte décisif, à côté de celle de M™® de Longueville et de Condé. Celui-ci, longtemps aussi indécis que la Rochefoucauld, ne céda qu'à leurs instances répétées, et ne leur épargna pas les reproches, les injures même, dans ce conseil tenu à Montrond, où, dit M™«de Motteville, ce fut une femme qui opina pour la guerre et l'emporta sur le plus grand capitaine.
Dès son arrivée en Guyenne, la Rochefoucauld, qui se retrouvait sur le théâtre de ses anciens exploits, sans oublier qu'il était le diplomate du parti, s'était souvenu avant tout qu'il avait été un vaillant soldat. Soldat, il assiège en vain Cognac, se bat à Tonnay-Charente ; diplomate,
il entre en pourparlers avec le Parlement do Bordeaux, que le retour de Mazarin avait rejeté du côté des princes, comme le Parlement de Paris. Jusqu'au bout il mène de front ces deux rôles : s'il prend part à la victoire de Miradoux, il est plus utile encore à Condé lorsque ses exhortations habiles font tomber les barricades élevées par les bourgeois d'Agen. Cette conduite active, et, il faut bien le reconnaître, dévouée, a d'autant plus droit aux éloges que* depuis quelque temps déjà, le charme qui rete-
naît la Rochefoucauld dans les rangs de la Fronde s^était brisé. Pendant son voyage de Berry en Guyenne, M"*« de Longueville avait trop oublié que le plus grand miracle de TamoKr, c'est de guérir de la coquetterie. Sa courte intrigue avec le duc dç Nemours avait, suivant Texpression de son avocat même, V. Cousin, mérité jusqu'à la calomnie. De son côté, ambitieux autant qu'épris, trop confiant en son mérite, la Rochefoucauld avait trouvé jusquç-là tout simple qu'elle lui sacrifiât le duc de Longueville ; jamais encore il ne s'était avisé de soupçonner que lui-même un jour pût être sacrifié à quelque autre : On se décrie beaucoup plus près de nous par les moindres infidélités qu'on nous fait que par les plus grandes qu on fait aux autres. Aucune hypocrisie n'eût réussi à lui voiler la vérité, car Un' y a point de déguisement qui puisse longtemps cacher V amour où il est, ni le feindre où il n*est pas. Mais nous appartient-il d'entrer, plus hardis que la Rochefoucauld, « dans le particulier de beaucoup de choses qui ne se peuvent écrire » ? Il ne pratiquait pas encore la philosophie des Maximes : Les infidélités devraient éteindre Vamour^ et il ne faudrait point être jaloux quand on a sujet de Vêtre : il n'y a que les personnes qui évitent de donner de la jalousie qui soient dignes qu'on en ait pour elles. Quand Bussy parle de sa « rage j» et M"* de
Motteville de ses « angoisses », ils n'inventent rien, sans doute. Plus tard, il réduira en axiomes généraux ses souvenirs et ses rancunes personnelles; plus tard ilexcusera toutes les faiblesses et toutes les trahisons par une sorte de fatalité de notre nature. La durée de nos passions ne dépend pas plus de nous que la durée de noire vie. — La persévérance n'est digne ni de blàmeni d'éloge, parce qu'elle n'est que la durée des goûts et des sentiments, qu^on ne s'ôte et qu'on ne se donne point. Ce sont là de ces préceptes qu'on dément chaque jour dans la pratique. Les systèmes sont peu de chose au regard de celui qui souffre ou qui s'irrite; un cri échappe, sans qu'on y songe, et le système est oublié : La philosophie triomphe aisément des maux passés et des maux à venir^ mais les maux présents triomphent d^elle.
Désormais, rien ne pourra les rassembler :
Il est impossible d'aimer une seconde fois ce qu'on a véritablement cessé d'aimer. Lorsque Condé forma le projetde revenir à Paris ets'ouvrit de ses intentions à ses conseillers ordinaires, la Rochefoucauld en exposa les avantages et les inconvénients sans conclure, et demanda seulement la faveur de le suivre ; M™« de Longue ville appuya cette idée téméraire avec la plus grande vivacité. Tous deux étaient las de vivre à côté l'un de l'autre, aloris que tout les séparait.
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Il y avait près de cent vingt lieues à faire à cheval ; aussi Condé ne voulut-il prendre avec lui que sept hommes sûrs : la Rochefoucauld et son jeune fils Marcillac, son capitaine des gardes, Bercenay, et Tindispensable Gourville, en étaient. Le jour des Rameaux, 24 mars 1652, à midi, commença cette étonnante chevauchée dont le point de départ est Agen et dont le terme est Bléneau. On passa d'abord près de Cahusac, terre de la Rochefoucauld, mais on ne put s'y arrêter, parce que des cavaliers des troupes royales y étaient entrés. A une métairie voisine, des officiers de la Rochefoucauld rejoignirent les voyageurs, apportant quelques œufs, du fromage et du vin. Le sévère incognito qu'ils faisaient observer autour d'eux les exposait parfois à de singulières aventures. Ils ne se fussent point, à coup sûr, arrêtés quelques heures chez le gentilhomme périgourdin Bassiniac, s'ils avaient pu prévoir ses indiscrètes médisances, qui mettaient au supplice et la Rochefoucauld et Condé. Mais ils prenaient le parti de rire, et à k ur départ,le lendemain, ilsriaient encore. Tel jour, la Rochefoucauld ressentait sa première atteinte de goutte, et le fidèle Gourville, pour le soulager, devait lui faire « un gros bas qui se boutonnait par les côtés ». Tel autre jour, le jeune Marcillac, presque à jeun, à demi assoupi, semblait perdre connaissance à cheval, ou tom-
bait dans un marais et manquait de s'y noyer ; il fallait allumer un grand feu et attendre qu'il s'y fût séché. Condé jouait assez mal le rôle do domestique : c'était le plus médiocre maréchal ferrant qui se puisse voir, et le moins adroit des cuisiniers : s'il osait entreprendre la difficile opération de retourner une omelette, il la jetait du premier coup dans le feu. Gourville le grondait fort de sa gaucherie, et l'hôtelier s'étonnait qu'un valet de si belle apparence s'entendît si malà seller et à brider un cheval. Et que d'alertes, nullement imaginaires ! Ici le prince était reconnu ; là, il n'échappait que par hasard à la poursuite de vingt cavaliers d'élite. Marcillac marchait à cent pas devant lui, la Rochefoucauld à cent pas derrière. Parfois on se perdait de vue, et Condé, que ses amis croyaient pris, était retrouvé occupé à pleurer la mort de la Rochefoucauld.
Enfin il rencontra les avant-postes de l'armée commandée par Beaufort et Nemours, et débuta par un coup de théâtre en surprenant et enlevant, près de Bléneau, les quartiers du maréchal d'Hocquincourt. Au premier rang combattaient la Rochefoucauld et son fils Marcillac, qui cejour-là n'avait plus besoin d'être soutenu par Gourville, et tuait de deux coups d*épée un officier ennemi. Mais Condé ne sut pas profiter de sa victoire ; peu de jours après, escorté des
mêmes compagnons de sa fortune, il arrivait à Paris, pour s'y perdre dans « cet abîme de négociations dont on n'a jamais vu le fond », où la Rochefoucauld le suivit comme il l'avait suivi sur le champ de bataille. Quelles humiliantes leçons tous deux eussent trouvéesdans la lecture de la correspondance de Mazarin I II les appelle : les incrédules, les embarrassés, les incertains. La Rochefoucauld, en particulier, recevait ce nom, sans doute ironique, si Ton songe à ses hésitations antérieures : le Rocher ! S'il ne demandait pas, on demandait pour lui le gouvernement de la Saintonge et de T Angoumois, que Mazarin, d'ailleurs, refusait. Ainsi, au lendemain des actions héroïques, on voit toujours reparaître les mêmes prétentions égoïstes ; à travers tout, le même but est poursuivi, avec une persistance qui prouve l'énergie, sinon du caractère, du moins des ambitions : Un habile homme doit régler le rang de ses intérêts et les conduire chacun dans son ordre. La Rochefoucauld, qui se croyait un habile homme, était ambitieux avec méthode.
Le 2 juillet 1652, toutes ces petitesses s'évanouirent. Serré de près par les troupes royales, Condé était acculé à la porte Saint-Autoine, qui ne s'ouvrait pas pour protéger sa retraite. Averti par Flamarens,la Rochefoucauld y court* A peine arrivé, Flamarens tombe mort ; la
Rochefoucauld lui-même a un cheval tué sous lui. Il charge alors, avec Marcillac, Beaufort et Nemours, les mousquetaires qui occupaient la barricade élevée en travers de la rue de Charenton, et il l'enlève. Mais les régiments du PlessisPraslin et de Douglas avaient pénétré dans les maisons, d*où ils dominaient « depuis les pieds jusques à la têtei>les quatre téméraires. C'est à cette barricade que la Rochefoucauld reçut un coup de mousquet dont il resta marqué pour le reste de ses jours. La balle, entrée par le coin de l'œil gauche, sortit un peu audessous de l'autre. Aveuglé par le sang qu'il perdait en abondance, le blessé fût tombé aux mains de l'ennemi, si son fils ne l'avait soutenu et ramené, grâce à la charge fougueuse que fit Condé pour sauver ses amis. M"® de Montpensier a dit quel affreux spectacle s'offrit à elle lorsqu'elle le rencontra dans la rue de la Tixeranderie : « Son fils le tenait par la main, et Gourville par l'autre, car il ne voyait goutte. Il était à cheval, et avait un pourpoint blanc aussi bien que ceux qui le menaient, qui étaient tout couverts de sang comme le sien. Ils se fondaient en larmes; car, aie voir en cet état, je n'eusse jamais cru qu'il en eût pu échapper. Je m'arrêtai pour parler à lui, mais il ne me répondit pas ; c'était tout ce qu'il pouvait faire que d'entendre. y> M"c de Montpensier se trompe : la Rochefou-
cauld pouvait parler encore ; sa seule pensée, il le dit plus tard à M™« de Motteville, fut de faire pitié au peuple par Thorreur de sa blessure, et de l'exhorter à courir au secours de Condé. Il trouva des accents éloquents pour haranguer les bourgeois qui gardaient la porte Saint- Antoine, etGourville peut, sans trop d'invraisemblance, attribuer le salut deCondéaudévouement de la Rochefoucauld aussi bien qu'à l'audace de Mademoiselle.
En le réduisant quelque temps à l'inaction, cette blessure marqua dans sa vie le terme des folies guerrièreg ou ambitieuses. Elle lui fît sentir, pour parler comme la bonne M"^® de Motteville, que l'aveuglement de l'âme est pire que celui des yeux^ ou, pour parler comme les Maximes, que la sagesse est à Vànie ce que la santé est pour le corps. La sagesse de la Roche* foucauld s'affermit à mesure que sa santé se releva; mais c'est peu à peu que s'accomplit cette révolution morale. Privé de ses meilleurs conseillers, livré à l'influence toute belliqueuse de M*»" de Longueville, Condé gagna la Flandre* Faut-il en vouloir à. la Rochefoucauld de ne l'y avoir pas suivi ? Mais il n'avait jamais incliné que contraint vers les résolutions violentes. Si c'est une défection, il faut avouer qu'elle est assez justifiée par la gravité de la décision devant laquelle Condé n'avait pas reculé. Il y a
LA BOCHEFOUCAULD. 4
y ne inconstance qui vient de la légèreté de Vesprit ou de sa faiblesse^ qui lui fait recevoir toutes les opinions d'autrui, et il y en a une qui est excusablCy qui vient du dégoût des choses. Son inconstance, à lui, participait des deux à la fois : toujours il avait été faible de caractère ; mais à cette faiblesse naturelle s'ajoutait maintenant une lassitude insurmontable. « Il est impossible, disait-il plus tard, qu'un homme qui a tâté de la guerre civile comme moi veuille s'y reînettre. »
Trahison, mot commode, et dont à toutes les époques de crise on fait un étrange abus. Il ne manquait pas de gens à Bordeaux, dans les cours rivales où régnaient M"".' de Longueville et Conti, pour jeter de loin cet outrage au blessé. « L'état où je suis, écrivait-il, est assez embarrassant : je cours fortune d'être mis à la Bastille, si je demeure à Paris, et d'être aveugle, si j'en pars. Avec tout cela, je ferai mon devoir jusqu'au bout. » Loin de renier son parti, en effet, il avait accepté fièrement la solidarité de ses revers, et refusé l'amnistie. Aussi la déclaration royale du 13 novembre 1652, après avoir constaté qu'il a rejeté avec mépris et obstination les effets de la clémence royale, le com- . prend-elle au nombre des criminels de lèsemajesté, perturbateurs du repos public. Enfin, grâce à l'intervention de Valot, médecin du roi.
il obtient de se faire tra»nsporter à Bagneux, pour éviter une arrestation imminente. De là il gagne Damvilliers,dont son beau-frère est gouverneur, et il y passe une partie de l'année 1653, Mal rétabli encore, sur les conseils de ses parents et de ses amis, il envoie Gourville à Bruxelles pour prier Condé de le délier de S3S engagements, et Condé y consent, mais en louant fort la netteté et la beauté de son procédé, et en lui gardant toute sa confiance. Ce même et infatigable Gourville, de retour à Paris, arrache à Mazarin et à le Tellier un passeport qui permet à son maître d'aller goûter dans ses terres de TAngoumois un repos trop mérité. La Rochefoucauld ne devait reparaître à la cour qu'en 1659, après une longue retraite, d'où il sortait transfiguré.