CHAPITRE III
Cette première partie de sa vie, la Rochefoucauld s'en est fait lui-même l'historien. Mais
est-ce bien d'histoire qu'on peut parler ici ?
Il n'a écrit que des mémoires, et, si Ton en croit
Chateaubriand, c'est aux mémoires seuls qu'est
propre le génie du Français :
11 réfléchit peu surTensemble des objets, mais il observe curieusement les détails, et son coup d'oeil est prompt, sûr et délié. Il faut toujours qu'il soit en scène et il ne peut consentir, même comme historien, à disparaître tout à fait. Les Mémoires lui laissent toute liberté de se livrer à son génie. Là, sans quitter le théâtre, il rapporte ses observations, toujours fines et quelquefois profondes. Il aime à dire : J'étais là... Le roi me dit... Je conseillai^ je prévis le bien et le mal. Son amour-propre se satisfait ainsi. De plus, dans ce genre d'histoire, il n'est pas obligé de renoncer à ses passions, dont il se détache avec peine.
Cette périlleuse envie d'occuper de soi la postérité, après les contemporains, la Rochefoucauld en fut tourmenté surtout aux heures fiévreuses de la jeunesse. On peut distinguer deux parties assez nettes dans ses écrits histo-
riques. L'une nous le montre àprement intéressé au succès de ses espérances ambitieuses, naïvement irrité de les voir déçues. Dans l'autre, le plaidoyer personnel prend l'allure plus grave de l'histoire, sans jamais cesser, au fond, d'être un plaidoyer.
C'est à la première manière, à celle où le moi s'épanouit librement, que se rattache l'ApoZogie du princfi de MarcillaCy le plus ancien écrit connu de la Rochefoucauld, encore tout chaud des premières luttes civiles, si Ton admet qu'il a été composé peu après la déclaration du Parlement contre Mazarin (février 1649). A entendre cet avocat de sa propre cause, tous les torts sont du côté de Mazarin ; pour lui, il n'a été coupable que de créduhlé ingénue. L'illusion est naturelle : Nous n'avons pas le courage de dire, en général^ que nous n'avons point de dé' fauts et que nos ennemis n'ont point de bonnes qualités ; mais, en détail^ nous ne sommes pas trop éloignés de le croire. L'habileté même avec laquelle sont groupées les circonstances de la cause nous avertit de nous tenir sur nos gardes. Si l'auteur insiste avec complaisance sur certains points, où il est à son aise, sur certains autres il glisse avec une prudente discrétion, comme s'il espérait être seul à les connaître : Nous oublions aisément nos fautes ^ lorsqu'elles ne sont sues que de nous. Ces lu-
mières dont il parle, « que l'intérêt fait trouver même aux plus stupides », au lieu de Téclairer, Font aveuglé, Dès le début, il ne fait pas difficulté d!avouer que, si Mazarin lui eût voulu du bien, il ne l'eût pas regardé comme un ennemi public. « Mais fallait-il que je me sacrifiasse pour lui parce qu'il n'y avait rien à quoi il n'eût été capable de me sacrifier?... Il m'a frustré de la récompense due à mes services. » Relisons ici les Maxivies, et ces colères intéressées n'auront plus de secret pour nous : La haine pour les favoris n^est autre chose que Vamour de la faveur ; le dépit de ne pas la posséder se console et s'adoucit par le mépris que Von témoigne de ceux qui la possèdent^ et nous leur refusons nos hommageSy ne pouvant pas leur ôter ce qui leur attire ceux de tout le monde. Cela se découvre et se définit quand la défaite est consommée ; mais Tauteur de V Apologie n'a pas perdu tout espoir d'arracher sa victoire au vainqueur ; aussi de quel ton il venge les blessures faites à son amour-propre! « Dans la profusion la plus générale que Ton ait jamais vue, on me refusa jusqu'à un tabouret, qui n'eût rien coûté, si ce n'est que rien ne coûte tant que de faire justice à un homme à qui on veut donner sujet de faillir. »
L'orgueil déçu égare ici jusqu'à la finesse naturelle de Marcillac. Outre le léger ridicule
qui s'attache à certaines récriminations vaines, il ne sent pas que par la colère, qu'il a définie la fureur de Vorgueil^ il donne contre lui des armes à son habile adversaire. Mazarin avait cette modération où la Rochefoucauld ne verra que la langueur et la paresse de Tâme, covime Vavibition et V activité en est P ardeur. — On a fait une vertu de la modération pour borner Vambition des grands hommes, et pour consoler les gens médiocres de leur peu de fortune et de leur peu de mérite. On ne peut plus spirituellement faire fi d'une qualité dont on sent l'absence. Jamais il ne sut garder la mesure, ni quand il se laissa duper par les caresses de Mazarin, ni quand il s'indigna d'avoir été dupe. Mais qu'importaient au favori tout-puissant ces impuissants orages ? Mazarin n'avait plus à craindre de disgrâce ; pourquoi aurait-il tenu ses promesses ' d'autrefois ? Ce n'est pas la reine qui les lui eût rappelées : elle-même ne se souvenait pas des siennes.
U Apologie tout entièrç est comme emportée d'un souffle de passion éloquente. Ce pamphlétaire de trente-six ans, au style déjà si ferme, à la raillerie si incisive, semblait destiné par le tour de son esprit, par la hauteur de ses prétentions aristocratiques, à être le Saint-Simon de la Fronde. Il y a une certaine grandeur, encore qu'un peu tendue, dans cette fierté qui
s'étale et s'impose; mais elle se double ici parfois d'une vanité presque enfantine. Quelle comédie plus gaie que celle qu'il nous donne à ses dépens,lorsqu'il énumère sur un ton mi-plaintif, mi-courroucé, les tromperies dont il a été dupe, lui si fin ? S'il ne voulait pas être trompé, pourquoi s'obstinait-il à se tromper lui-même tout d'abord ? On ne peut se consoler d'être trompé par ses ennemis et trahi par ses amis, et Von est souvent satisfait de Vêtre par soi-même. N'estce pas lui qui veut se tromper quand, « à demi persuadé par le propre mérite de ses actions >, c'est lui qui l'avoue, il Test tout à fait par les assurances banales que lui prodigue Anne d'Autriche, soulflée par Mazarin? A-t-il pu croire qu'elle cessât de s'intéresser aux succès des armées dès qu'il n'y servait plus, et de lire les gazettes, dès qu'elle n'avait plus rien à craindre pour lui ?
Je lui paraissais au-dessus de tout ce qu*il y avait de charges, et de dignités, et on eût dit qu'elle ne souhaitait une extraordinaire puissance que pour m*élever à d*extraordipaires grandeurs... Elle disait à ceux qui gouvernaient qui! n*y avait rien dont je ne pusse être. Mon zèle et ma générosité étaient les modèles qu'elle leur proposait, et voulant que le cardinal et moi fissions amitié, elle voulut encore que j Vn fisse les lois et qu'il s'y soumît, comme à une épreuve infaillible de la pureté de ses intentions.
Mais voici que le ton s'élève : en face du
parvenu Mazarin, dont la France vient à peine d'apprendre le nom, se dresse le prince de Marciliac, appuyé sur son antique noblesse et sur les alliances royales de sa famille. Quelle hauteur de mépris alors I L'Apologie n'est pas seulement une de ces protestations par lesquelles une âme excessive se soulage d'une haine longuement accumulée, c'est un cri de révolte des grands seigneurs contre les favoris. Courbés sous la main de Richelieu, les grands font effort pour se redresser jusqu'à ce qu'un croc-en-jambe à l'italienne les abatte pour jamais. Très sincèrement ils peuvent se croire opprimés, et prendre une attitude de héros méconnus. Alors comme toujours, le rôle de victime avait son orgueilleuse douceur : Ceux qui croient avoir du mérite se font un honneur d*être malheureux, pour persuader aux autres et à eux-mêmes qu'ils sont dignes d'être en butte à la fortune.
Mais VApologie n'est-elle qu'un de ces pamphlets de jeunesse, facilement oubliés ou reniés dans l'âge mûr ? N'y faut-il pas voir, au contraire, comme la préface d'une œuvre plus considérable, où le «moi » s'épanouit? Dans les
Mémoires comme dans V Apologie^ la Rochefoucauld n'est-il pas toujours appliqué à mettre en lumière ses mérites, à rejeter dans l'ombre ses défautsVNous le savons parles Maximes, ce qui fait voir que les hommes connaissent mieux leurs fautes qu'on ne le pense, &est quHls n'ont jamais tort quand on les entend parler de leur conduite : le même amour-propre qui les aveugle d'ordinaire les éclaire alors, et leur donne des vues si justes quHl leur fait supprimer ou déguiser les moindres choses qui peuvent être condamnées. Les Mémoiresy semble-t-il, eussent suffi à nous l'apprendre. A deux reprises, il nous en prévient: il ne prétend pas écrire l'histoire, mais rapporter seulement ce qui le regarde ou ce dont il a été témoin. Dès qu'on envisage tout par rapport à sa conduite, comment résister à la tentation de peindre sa conduite des couleurs les plus favorables? On n'aurait guère de plaisir si on ne se flattait jamais.
Et pourtant ici il se flatte rarement. Tout jeune encore, il prenait une part brillante à la victoire d'Avein: « Plusieurs jeunes gens de qualité étaient volontaires dans cette occasion, dit-il ; j'étais du nombre. » On a plaisir à rencontrer cette réserve modeste chez celui qui niera la modestie sincère. Sa conduite sous les murs de Mardick, d'où il fut rapporté à Paris sur un brancard, se laisse à peine deviner en cette
ligne brève : « J*y reçus trois coups de mousquet, et je revins ensuite à Paris ». Le récit des batailles du fautrourg Saint-Surin à Bordeaux ou du faubourg Saint-Antoine à Paris est sobre jusqu'à la sécheresse. La chevauchée d'Agen à Bléneau, c'était, sans qu'il y mit du sien, une page toute faite de roman autant que d'histoire ; mais, pour en connaître tous les piquants épisodes, il faut lire Gourville. Le père, il est vrai, ne nous laisse pas ignorer les belles actions de son fils ; mais le soldat oublie les siennes. Il est vrai qu'il envisage tout à un point de vue personnel ; mais l'essence même des Me'moires est d'être une histoire personnelle, et leur interdire la passion, ce serait leur défendre de vivre. Combien de mémoires désintéressés compte la littérature française? La Fare souhaitait qu'il y eût en chaque siècle quelques-uns de ces observateurs impartiaux; mais ce souhait ressemble fort à un regret, car il ne donnait guère l'exemple de la sérénité, cet ennemi de Louvois, critique amer d'un régime qui s'était privé sans peine de ses services. Pour ne prendre que les mémorialistes de la Fronde, si la Châtre nous a transmis ses confidences sur une période d'ailleurs restreinte, c'est que, « créature de la reine », comme la Rochefoucauld, et, comme lui, trahi par elle, il veut nous faire sentir la profondeur de sa décep-
tion en nous révélant la hauteur de ses espérances. Au moins n'essaye-t-il de réhabiliter que la prudence politique des Importants; Montrésor ne craint pas de justifier jusqu'à leurs projets criminels. Chacun est « à quelqu'un t ou à quelque parti. Gourville, « qui était au duc de la Rochefoucauld », parle beaucoup de son maître et beaucoup de luimême ; la Porte est valet de chambre de la reine; Lenet, intendant de Condé; Omer Talon et Gui Patin sont les organes, l'un des Parlementaires, l'autre des bourgeois frondeurs. Mettons à part, si Ton veut, pour leur calme équité, les Mémoires de Lefèvre d'Ormesson et de Montglat ; encore est-il bien sûr qu'ils ne subissent jamais l'influence des préjugés de la magistrature ou de Taristocratie?
Galamment, Marmontel fait exception pour les femmes : elles seules sauraient s'attacher à un objet qui n'est pas elles, mais qui devient tout pour elles dans le moment où elles écrivent.
Mais, elle-même, la bonne et loyale M""' de Motteville, toute dévouée à la reine, écrit souvent un plaidoyer plus qu'une histoire. Au contraire, c'est un réquisitoire passionné contre M""* de Longueville et la Rochefoucauld que nous a laissé la fille de M. de Longueville, M""® de Nemours. Pour M'^' de Montpensier, elle est in- V' capable de se passionner pour personne, hor-
ij-.
mis pour elle-même et Lauzun. Passions viriles et passions féminines se valent, celles-ci peutêtre un peu plus généreuses, toutes également suspectes à qui poursuit la vérité historique, mais, aussi bien que sources d'erreur, sources de vie. Au reste, si tous ces mémoires doivent être lus avec précaution, tous témoignent d'une confiance, presque naïve chez les moins naïfs, dans la justice de la postérité. Et certes, pour beaucoup, cette confiance a été trompée ; mais elle honore ceux mêmes qu'elle a déçus : C'est être véritablement honnête homme que de vouloir être toujours exposé à la vue des honnêtes gens.
Il semble donc que la Rochefoucauld n'ait pas eu tort, au sein du silencieux oubli auquel on le condamnait, de prendre cette revanche, qui en valait une autre : Il n'y a que ceux qui sont méprisables qui craignent d'être méprisés. Pourquoi Taurait-il craint? il était de ceux que Ton blâme, non de ceux que l'on méprise. D'ailleurs, il savait que nous gagnerions plus de nous laisser voir tels que nous sommes que d'essayer de passer pour ce que nous ne sommes pas^ et son intérêt môme lui commandait d'être sincère. On pense bien quecette sincérité n'est pas celle d'Alceste. Il y a un art de ne pas tout dire en laissant tout deviner, et d'être incomplet sans être faux. La Rochefoucauld ne dit pas tout, et, en plus d'une occasion, il ne dit même pas tout ce qu'il
devrait dire. Lisez le récit d'une émeute populaire à Bordeaux : Thistorien avoue discrètement que les ducs « ne furent pas fâchés qu'on eût besoin d'eux en cette rencontre », mais qu'ils se firent longtemps prier, soit par crainte de paraître avoir causé la sédition, s'ils l'apaisaient trop aisément, soit plutôt parce qu'il ne leur déplaisait pas d'abandonner longtemps le Parlement à ses frayeurs ; puis, quand ils virent le moment venu d'intervenir avec utilité, ils sont accourus à l'instant précis où la foule se disposait à incendier le Palais, ont apaisé l'orage, et obtenu du Parlement tous les arrêts qu'ils ont voulu. Mais plus qu'eux encore, la princesse de Condé avait contribué à désarmer les séditieux. D'où vient que la Rochefoucauld oublie «(Je le dire? C'est se donner part aux belles actions que de les louer de bon cœur. Trop rarement les Mémoires mettent en pratique cette maxime.
Si pourtant il ne loue pas toujours assez les autres, il ne se loue pas lui-même autant qu'on le croirait, et même, çà et là, il se montre à nous sous un jour assez peu favorable, soit involontairement, soit par ce calcul adroit qui nous fait avouer nos défauts pour réparer par notre sincérité le tort qu'ils nous font dans V esprit des autres. Mais n'y cherchons pas tant de calcul, en vérité, et voyons-y moins un auteur qui compose qu'un gentilhomme qui expose, toujours avec rapidité,
souvent avec froideur, et qui a horreur de la banalité, soit dans le développement des faits, qu'il suffit de marquer en passant d'un trait précis, soit dans Texpression des sentiments, qu'on gâte en y appuyant. Voici Toraison funèbre, tout attique, d'un frère:
Ils laissèrent le chevalier de la Rochefoucauld à Textrémité, et il mourut le même jour qu'ils partirent de Montrond. Il fut regretté, avec quelque justice, de ceux qui le connaissaient ; car, outre qu'il avait toutes les qualités nécessaires à un homme de sa condition, il se trouvera peu de personnes de son âge qui aient donné autant de preuves que lui de conduite, de fidélité et de désintéressement dans des rencontres aussi importantes et aussi hasardeuses que celles où il s'est trouvé.
Sur un seul point on peut dire, non pas qu'il essaye de ,jious tromper, mais qu'il se trompe tout le premier : il s'est cru un grand politique. Nous nous faisons souvent honneur, dit-il, des défauts opposés à ceux que nous avons:
quand nous sommes faibles^ nous nous vantons d'être opiniâtres. Dans les Mémoires aussi la Rochefoucauld se fait honneur des qualités qu'il n'a pas, et veut paraître fin diplomate quand il est dupe, résolu quand il met lui-même en lumière sa perpétuelle irrésolution. Sans doute il avait certaines des qualités qui font le diplomate; mais il laissait trop voir qu'il le savait, et c'est une grande habileté que de savoir cacher son habileté. Il manquait de
ces principes clairs et suivis, qui, à défaut de règles morales, sont la lumière et le soutien des politiques; il en manquait si bien qu'il n'en sentait même pas l'absence. Jamais il: n'éprouva le besoin de se tracer un plan et de le suivre. Pour son malheur, dit-il, il est l'ami des Importants, « sans approuver leur conduite». Il les méprise et il les suit, non par scrupule de fidélité chevaleresque, mais par fausse honte : « Je voulais éviter la critique des Importants ». Plus tard, ami de la paix, il est réduit à préparer la guerre, et' il s'écrie : « Tous ont éprouvé à la fin que personne n'a bien connu ses véritables intérêts ». C'est ainsi que, toujours et partout, il voit nettement le bien, et n'a pas la force ou le droit de s'y attacher.
En certaines circonstances, où la politique et la morale se confondent, cette inconsistance de sentiments blesse notre délicatesse moderne. Manque-t-il de sens moral ? L'assassinat politique lui répugne, et lorsque, sous les murs de Corbie, la vie de Richelieu est menacée, le silence que les conjurés gardent vis-à-vis de Marcillac, peu suspect de sympathie pour le cardinal, est un hommage rendu à son carac-
tère. Une telle entreprise pourtant Tétonne plutôt qu'elle ne Tindigne : ce qui le frappe, c'est que Richelieu ait été assez imprudent pour se livrer à ses ennemis, et ses ennemis assez maladroits pour répargner. A Bordeaux, lui-même, en représailles de l'exécution d'un officier frondeur par la cour, juge nécessaire de faire pendre un officier du roi, CanoUes, fait prisonnier dans nie de Saint -Georges, et ne peut s'empêcher de plaindre « ce pauvre gentilhomme, qui n'avait d'autre crime que son malheur i>, mais conclut, avec une sécheresse cruelle: « Cette action étonna la cour, et redonna une nouvelle valeur aux Bordelais ». En traçant son portrait, il a soin de nous en prévenir : « Je suis peu sensible à la pitié ». Peu ami des violences, malgré tout, en particulier de celles qui partent d'en bas, il flétrit la faction démagogique de TOrmée, qui tyrannisa longtemps Bordeaux; mais il n'est pas loin d'excuser le massacre de l'hôtel de ville de Paris, cette dernière convulsion de la Fronde expirante.
Il s'en faut bien que nous connaissions tout ce que nos passions nous font faire. On le voit dans le récit de cette séance du Parlement (21 juillet 1651), où Retz osa braver Condé en face, pendant que leurs partisans, dans la grande salle du Palais, se mesuraient du regard, et n'attendaient qu'un signal pour mettre Tépée
à la main. Cédant aux adjurations du premier président, la Rochefoucauld sortit pour faire retirer ses amis, et Retz, par une forfanterie assez déplacée chez un prêtre, suivit son exemple. Avec sa fatuité ordinaire, celui-ci avait cru que sa seule présence apaiserait tout; l'effet de son apparition fut tout opposé; en un moment toutes les épées sortirent du fourreau. Ce résultat inattendu effraya le général improvisé ; il voulut rentrer par le parquet des huissiers : c'était là que l'attendait son ennemi.
Je me sentis le cou pris entre les deux battants de la porte, que M. de la Rochefoucauld avait fermée sur moi, en criant à messieurs de Coligny et de Ricousse de me tuer. Le premier se contenta de ne le pas croire ; le second lui dit qu'il n'en avait point d'ordre de monsieur le Prince.
Choisy, à qui Retz a conté cette aventure au conclave, en admettant le fond du récit, observe que lecoadjuteur exagérait souvent ce qu'il racontait. Il convient de n'accepter sans réserve ni le récit de Retz, encore tout frémissant d'un tel souvenir, ni celui de la Rochefoucauld, où l'on sent l'embarras d'un plaidoyer tardif.
En arrivant à la porte de la salle par oùil était sorti, il trouva que le duc de la Rochefoucauld s'en était rendu le maître. Il essaya de l'ouvrir avec effort ; mais, comme elle ne s'ouvrait que par la moitié, et que le duc de la Rochefoucauld la tenait, il la referma ; en sorte, dans le
temps que le coadjuteur rentrait, qu'il l'arrêta, ayant la tête passée du côté du parquet des huissiers, et le corpsdans la grande salle. On pouvait croire que cette occasion tenterait le duc de la Rochefoucauld, après tout ce qui s'était passé entre eux, et que les raisons générales et particulières le pousseraient à perdre son plus mortel ennemi. Outre la satisfaction de s'en venger en vengeant monsieur le Prince des paroles audacieuses qu'on venait de dire contre lui, le duc de la Rochefoucauld trouvait juste aussi que la vie du coadjuteur répondît de l'événement du désordre qu'il avait ému, et duquel le succès aurait sans doute été terrible. Mais, considérant qu onne se battait point dans la salle, et que, de ceux qui étaient amis du coadjuteur dans le parquet des huissiers, pas un ne mettait l'épée à la main pour le défendre, il n'eut pas le même prétexte pour Tattaquer qu'il aurait eu si le combat eût élé cT)mmencé en quelque endroit. Les gens mêmes de monsieur le Prince, qui étaient près du duc de la Rochefoucauld, ne sentaient pas de quel poids était le service qu'ils pouvaient rendre à leur maître. Et enfin l'un, pour ne vouloir pas faire une action qui eût paru cruelle, et les autres pour être irrésolus dans une grande affaire, donnèrent temps à Champlatreux, fils du premier président, d'arriver, avec ordre de la grand'chambre de dégager le coadjuteur ; ce qu'il fit, et ainsi il le retira du plus grand péril où ilse fût jamais trouvé. Leduc de la Rochefoucauld, le voyant entre les mains de Champlatreux, retourna dans la grand'chambre prendre sa place, et le coadjuteur y arriva dans le même temps avec le trouble qu'un péril tel que celui qu'il venait d'éviter lui devait causer.
Le récit trahit la vieille rancune, toujours vivace : ce que la Rochefoucauld semble le plus regretter, c'est qu'aucun prétexte ne lui ait été donné pour se défaire de Retz. Il prit
tout au moins un plaisir cruel à prolonger la frayeur de son ennemi, et il avoue que sur la moindre provocation de ses partisans, il Teût frappé. Mais le témoignage désintéressé de M"** de Motteville nous avertit que les contemporains étaient indulgents pour ces procédés équivoques : « L'action du duc de la Rochefoucauld, dit-elle, fut un peu dure, mais excusable en des temps comme cela, et à l'égard d'un ennemi aussi dangereux qu'était le coadjuteur ». Cette aventure tragi-comique fut suivie d'une scène violente en pleine salle des séances du Parlement. Tout pâle encoredu péril qu'ilavaitcouru, Relz accusa la Rochefoucauld d'avoir voulu l'assassiner, et s'attira cette réponse, plus vraisemblable quele froid discours analysé dans les Mémoires du duc : « Traître, je me soucie peu de ce que tu deviennes !» — « Je lui repartisces propres mots : « Tout beau, notre ami la Franchise (nous lui avions donné ce quolibet dans notreparti), vous êtes un poltron (je mentais, car il est assurément fort brave), et je suis un prêtre : le duel nous est défendu. » Le duc de Brissac, beaufrère de Retz, menaça la Rochefoucauld de.
coups de bâton ; la Rochefoucauld le menaça de coups d'éperon; il fallut se jeter entre eux. Selon quelques auteurs, la Rochefoucauld leur cria, en se séparant d'eux : « Je voudrais vous avoir étranglés! » Plus tard, apaisé, l'auteur des
Maximes a distingué deux sortes de colères, une légère et quasi innocente, qui vient de V ardeur de la complexion, et une autre très crhni* nelle^ qui estj à proprement parler^ la fureur de Vorgueil. En cette occasion, Ton peut craindre que sa colère n'ait pas été de l'espèce la plus innocente.
Dans cette lutte de passions et d'intérêts, où donc est la patrie ? Personne ne semble avoir une idée précise des devoirs d'un Français envers la France. L'étranger estaccueilli, sollicité, comme un allié Utile, à qui l'on reproche seulement d'être avare d'argent et d'hommes :
<c Fuensaldagne répondit selon la coutume ordinaire des Espagnols, et promettant en général beaucoup plus qu'on ne lui pouvait raisonnablement demander. » On souriait, entre soi, de cette emphatique parcimonie des Espagnols, mais on leur tendait la main. Ces négociations coupables avec l'étranger, la Rochefoucauld y a pris part, et il les raconte avec indifférence* Sans doute il signale, sans y insister, la « faute »' de Turenne, et, par deux fois, déplore que Condé se soit précipité tête baissée dans la guerre civile « pour son malheur et celui de la France». Mais n'est-ce pas du même Condé qu'il a écrit cette phrase : « Il eut la joie de voir au milieu delà France une armée d'Espagne^ qu'il avait si longtemps attendue » ? Presque tou-
jours, la Rochefoucauld esquive ces questions délicates ; une fois seulement il les aborde, et c'est pour s'y dérober encore. En 1651, Marsin, commandant de l'armée de Catalogne, vint joindre ses troupes à celles de Condé révolté. « Beaucoup de gens, écrit la Rochefoucauld, ont blâmé cette action comme une trahison; pour moi, je n'entreprendrai point ni de la condamner ni de la défendre. j> Il la défend pourtant, et rappelle que Marsin, devant tout à Condé, ne pouvait séparer ses intérêts de ceux du prince.
Ainsi Ton peut dire que raction du comte de Marsin a deux faces bien différentes : ceux qui le regarderont comme abandonnant une province que le roi lui avait confiée^ le trouveront infidèle ; ceux qui feront réflexion sur les pressantes et presque indispensables obligations qu'il avait à Monsieur le Princeje trouveront un honnête homme. Peu de gens de bon sens oseront dire qu'il est coupable, et peu aussi oseront le déclarer innocent ; ceux enfin qui lui sont contraires et ceux qui lui sont favorables s'accorderont à le plaindre de s'être vu réduit à la nécessité inévitable de manquer à Tun ou à Tautre de ces devoirs.
A ses yeux donc ces devoirs opposés sont égaux. Il est vrai que Marsin, né à Liège, n'est qu'à demi français ; mais la Rochefoucauld raisonne comme s'il l'était tout à fait, et l'on sent que pour lui tout se réduit à une question de personnes ou de circonstances. En pouvait-
il être autrement ? La confusion des idées morales était telle que toute notion distincte du bien et du mal semblait s'être évanouie. Pour les uns, la guerre n'était qu'un moyen d'assouvirleur ambition ou leur vengeance ; pour les autres, c'étaitun métier lucratif. On venait de voirleduc de Lorraine se vendre tour à tour aux deux partis. Dans son camp, situé aux portes de Paris, il avait reçu la visite de Condé, de la Rochefoucauld, de Gaston d'Orléans ; il les avait retenus à dîner et les avait enivrés. Peu de jours après, il traitait avec la cour, et reprenait la route de son pays, un peu plus déshonoré, mais un peu plus riche. La colère fut grande, non le mépris. Si même on en croit les Mémoires^ Condé ne put se défendre d'une certaine admiration pour ce savoir-faire et d'une certaine envie pour cette existence aventureuse.
Ce n'est pas le lieu de porter un jugement sur la Fronde ; mais il faut distinguer entre la Fronde parlementaire et la Fronde des princes. Dans la Fronde parlementaire tout ne fut peut-être pas factice ni puéril. La Fronde des princes, au contraire, c'est le conflit des intérêts les plus positifs et les plus mesquins. A la vérité, les frondeurs affectent un grand souci du « public », et prononcent déjà ce mot dont la fortune sera plus tard si retentissante : la <t nation d. Mais qu'auraient-ils substitué à la toute-puissance
des favoris qu'ils accusent, sinon celle de favoris nouveaux, résolus à défaire tout ce qu'avaient fait Richelieu et Mazarin? C'est la Rochefoucauld qui l'avoue, tous leurs efforts tendaient à relever <t l'ancienne forme de gouvernement que le cardinal de Richelieu avait commencé de détruire ». Un jour, comme pour donner un corps à tant de volontég incohérentes, ils jettent au ventcette formule qui, en d'autres circonstances, trouvera de l'écho : convocation des Etats généraux de France. Mais le Parlement était hostile aux vues des ordres privilégiés, et quant au tiers, on négligea de lui demander son avis. La reine n'eut qu'à temporiser pour faire avorter cette tentative dont les résultats étaient au moins incertains. Il y a des affaires et desmaladies que les remèdes aigrissent en certains tempsj et la grande habileté consiste à connaître quand il est dangereux d'en user. La Rochefoucauld n'y songeait pas quand il voyait dans la convocation des Etats « le plus assuré et le plus innocent remède qu'on pût apporter pour remettre l'Etat sur ses anciens fondements d. Guy Joly dit pourtant que c'est M""® de Longueville et la Rochefoucauld qui détournèrent Condé de cette entreprise, en lui remontrant qu'un pareil expédient mettrait les affaires « dans une confusion générale, où les princes du sang pourraient bien ne pas trouver leur
compte. » C'était parler en homme qui savait combien son parti faisait étroite la part des principes, large celle des convoitises.
Enfin ils laissèrent à la reine son titre et son pouvoir, sans rien faire de solide pour leurs avantages. Ceux qui considéraient leur conduite et jugeaient alors selon les vues ordinaires, remarquaient qu'il leur était arrivé ce qui arrive souvent en de semblables rencontres, même aux plus grands hommes qui ont fait la guerre à leurs souverains, qui est de n'avoir pas su se prévaloir de certains moments favorables et décisifs.
Ils n'avaient « rien fait de solide pour leurs avantages », tout l'esprit de la Fronde des princes tient en ce mot. On sourit donc des regrets qu'inspire à l'historien l'échec d'un projet qui eût « procuré le bien public », et l'on ne peut s'empêcher de se souvenir que tout ce qu'il reproche aux Frondeurs, c'est de n'avoir pas connu « leurs véritables intérêts d. Imaginez ces hommes soumettant aux Etats généraux leurs égoïstes revendications ou leurs querelles minuscules. Il doit y avoir une certainù proportion entre les actions et les desseins, si on en veut tirer tous les effets qu'elles peuvent produire. A quoi bon entreprendre de grandes choses, si Ton' n'a pas de grandes vues pour les soutenir?
LA BGCHfiFOUOAULD
Médiocre politique, la Rochefoucauld serait un médiocre historien si, par bonheur, il n'était un excellent moraliste. Il y a peu d'historiens dignes de ce nom qui ne soient moralistes en quelque mesure. S'il ne fallait se déGer des formules, on dirait que les Mémoires sont un livre de morale, comme les Maximes sont un livre d'histoire. Ils abondent en maximes toutes faites.
On est souvent obligé de continuer de sang-froid ce qu'on a commencé de colère. — Dans les grandes affaires, les relardements sont d'ordinaire très considérables. — Le caprice dispose presque toujours de la fidélité des amants. — On n'est jamais si facile à être surpris que quand on songe trop à tromper les autres.
Cette dernière réflexion même, très légèrement modifiée, a passé dans les Msiximes. Telle autre, qui n'est d'abord qu'une épigramme dirigée contre un des chefs de la Fronde, est généralisée ensuite et revêt la forme sentencieuse.
Le duc de Beaufort se servait utilement de cette distinction et de ses autres avantages pour établir sa faveur par Topinion qu'il affectait de donner qu'elle était déjà tout établie {Mémoires), — Pour s'établir dans le monde, on fait tout ce que Ton peut pour y paraître établi {Maximes).
S'il est une idée familière à l'auteur des Maximes, c'est que le hasard, aussi bien que rintérêt, est le maître du monde. Dans les Mémoires on lisait déjà : <r La fortune règle les événements plus souvent que la conduite des hommes... Les moindres circonstances ont d'ordinaire trop de part aux plus importantes affaires. i> Et par combien de preuves Texpérience avait fortifié en lui cette croyance presque superstitieuse en la toute-puissance du hasard ! Pour n'en citer qu'im exemple, n'estce pas une risible méprise qui précipita Condé dans la guerre civile ? Dans la nuit du 5 au 6 juillet 1651, des soldats s'étaient réunis à la porte Saint-Germain, non loin de l'hôtel de Condé, pour faire entrer du vin dans Paris sans payer les droits. Condé se crut menacé, et, suivi de quelques gens à peine, courut se réfugier dans son château de Saint-Maur. Encore n'y arriva-t-il qu'après de longs détours, causés par une méprise non moins surprenante, et l'on put voir le grand capitaine fuir à toute bride devantune troupe de coquetiers, qui apportaient à Paris leurs œufs et leurs volailles.
Avec quelle impitoyable pénétration l'historien-moraliste analyse les motifs qui ont réuni dans une même pensée belliqueuse tant de personnages mal faits pour s'entendre 1 L'orgueil de Condé ne pouvait souffrir qu*on lui
résistât; M'^'de Longueville ne voulait point retourner près de son mari ; Conti voyait dans la guerre un moyen d'échapper à l'état ecclésiastique ; Nemours était jaloux, de Condé, qu'il désirait éloigner de M"** de Châtillon. Quant à la Rochefoucauld, s'il hésitait, c*est que deux mobiles le sollicitaient en sens contraire : la guerre lui conservait M"' de Longueville, la paix affermissait son crédit. D'où viennent les tergiversations du maréchal de la Motte- Houdancourt ? De ce que, « par un sentiment ordinaire à ceux qui ont fait eux-mêmes leur fortune, il craignait de la hasarder ».
Qu'on ne se hâte point d'admirer la résistance de la noblesse dans Cognac ; la Rochefoucauld sait le secret de cet héroïsme égoïste : « Beaucoup de noblesse s'y retira pour témoigner son zèle au service du roi, et, plus apparemment encore, pour y garder eux-mêmes ce qu'ils y avaient fait porter. dNo louons pas trop davantage la présence d'esprit de Mademoiselle, qui sauve Condé en faisant tirer sur les troupes royales le canon de la Bastille : Mademoiselle se vengeait de la reine et de Mazarin; elle arrachait aussi Condé à des influences rivales. C'est que Vintérêt met en œuvre toutes sortes de vertus et de vices et mérite souvent d'être loué de nos bonnes actions.
Dans cette société que l'intérêt maîtrise, y
a-t-il place pour un sentiment profond et sincère ? La Rochefoucauld avait éprouvé « de quelle infidélité de ses amis on est menacé lorsque la cour y attache des récompenses ». Ce que dure la reconnaissance la plus solennellement engagée, Anne d'Autriche et M™* de Chevreuse s'étaient chargées de le lui apprendre : a: M™« de Chevreuse oublia dans son exil aussi facilement tout ce que j'avais fait pour elle que la reine avait oublié mes services, quand elle fut en état de me récompenser »• Mais il se consolait en regardant autour de lui et en observant qu'il n'étaitpas le seul à se plaindre des ingrats. Qui plus que Condé eut ses courtisans, aux heures éblouissantes ? On ne trouve guère d^ngrats tant qu'on est en état de faire du bien. Mais qui, dans la disgrâce, se vit plus abandonné ? « Presque tous les amis des princes, voyant tant de malheurs arrivés en si peu de temps, se contentèrent de les plaindre, sans se mettre en devoir de les secourir. » Hier, le peuple acclamait en lui le héros de Rocroy ; aujourd'hui, la nouvelle de son emprisonnement est saluée par de grands feux de joie ; bientôt, cemême peuple, pour procurer sa liberté, assiégera la reine dans le Palais -Royal, et Condé verra de nouveau affluer « un nombre infini de ces gens incertains qui s'offrent toujours au commencement des partis, et qui les trahissent ou les abandon-
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nent selon leurs craintes ou leurs intérêts x>. Mazarin lui-même n'est pas plus heureux, et c'est devant les défections de ses créatures que la Rochefoucauld laisse échapper ce cri : c La cour n'a jamais mieux paru ce qu'elle est ». Les Mémoires sont donc la préface nécessaire des Maximes. Faute de les avoir lus d'abord, on s'indigne mal à propos de lire telle maxime sur l'amitié ou la reconnaissance. L'indignation tombe lorsque ces maximes apparaissent non comme des affirmations à priori^ mais comme des conclusions logiques d'une série de faits précis, observés et recueillis avec soin. Bien avant d'écrire les Mémoires^ il a eu le dessein arrêté d'observer la nature humaine. Au seuil même de la jeunesse, il commence, dit-il, à remarquer avec quelque attention ce qu'il voit. Et que voit-il ? Çà et là, il note, en passant, quelque détail piquant, comme cette comédie de la procession, où Retz, presque étouffé entre deux portes par la Rochefoucauld peu de jours avant, prend une revanche inattendue.
. Un jour que Monsieur le Prince sortait du Palais avec le duc de la Rochefoucauld, dans son carrosse et suivi d'une foule innombrable de peuple, il rencontra la procession de Notre-Dame et le coadjuteur revêtu de ses habits pontificaux, marchant après plusieurs châsses et reliques. Monsieur le Prince s'arrêta aussitôt pour rendre un plus grand respect à l'Eglise, et le coadjuteur, continuant son chemin sans s'émouvoir, lorsqu'il fut vis-
à-vis de Monsieur le Prince, lui fit une profonde révérence, et lui donna sa bénédiction, et au duc de la Rochefoucauld aussi. Elle fut reçue de Tun et de l'autre avec toutes les apparences de respect, bien que nul dep deux ne souhaitât qu'elle eût Teflet que le coadjuteup pouvait désirer. En même temps, le peuple qui suivait le carrosse de Monsieur le Prince, ému d'une telle rencontre, dit mille injures au coadjuteur, et se préparait à le mettre en pièces, si Monsieur le Prince n'eût fait descendre ses gens pour apaiser le tumulte.
Tout le livre ne peut être sur ce ton ; parfois même le sourire s'efface pour laisser voir la tristesse du philosophe entraîné dans une aventure qu*il désapprouve : « Chacun se repentit d'avoir porté le^ choses au point où elles étaient et la guerre civile leur parut alors avec ce que ses événements ont d'incertain et d'horrible 3> . Mais ces accès de mélancolie se dissipent bientôt, et l'ironique observation des ridicules reprend ses droits. Ce moraliste est, par nature, un satirique ; mais chez lui la satire ne se con* tente pointd'amuser l'esprit, elle seplaît ày éveiller les réflexions profondes. On ne le suit point sans profit près du lit de mort de Louis XIII, autour duquel « tous ceux qui avaient souffert sous le cardinal de Richelieu attendaient avec impatience un changement dont chaque particulier espérait de profiter ». De toutes
parts, les exilés étaient rappelés et les prisons s'ouvraient : c'est par scrupule de piété et par
peur de la mort que le roi se montrait clément, par intérêt que les ministres l'encourageaient à l'être « pour se faire un mérite vers tant de personnes de qualité et pour en être appuyés dans le changement qu'on prévoyait ». Quelle bonne fortune pour le moraliste qui nous dira de quoi est faite la clémence I Cette clémence dont on fait une vertu se pratique tantôt par vanité^ quelque* fois par paresse, plus souvent par crainte^ et presque toujours par tous les trois ensemble. Avec quelle attention inquiète tous suivent les progrès du mal I Quelle terreur leur causait l'amélioration la plus légère ! Si Louis XIII allait se rétablir I S'il faisait « passer pour crime toutes les mesures que l'on prenait sur sa mort ! i> A ce sombre tableau qu'on oppose un fin récit où se joue l'esprit gaulois, on verra que la Rochefoucauld sait peindre de couleurs diverses les diverses circonstances de cette grande tragicomédie qu'on appelle la Fronde.
Monsieur le Prince, pour protiler de la bonne disposition des bourgeois^ leur donna des officiers, et les fit marcher à Saint-Denis, où il avait appris qu-il y avait une garnison de deux cents Suisses. Ses troupes y arrivèrent à rentrée de la nuit, et ceux de dedans en ayant pris Talarme, ils la donnèrent aussi bien chaude aux assiégeants ; car Monsieur le Prince, étant au milieu de trois cents chevaux, composés de tout ce qu'il y avait de personnes de qualité dans le parti, s'en vit abandonné dès qu'on eut tiré trois mousquetades ; et il denieura, lui
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septième, le reste s'étant renversé en désordre sur l'infanterie des bourgeois, qui s'ébranla, et qui eût sans doute suivi cet exemple, si Monsieur le Prince et ce qui était demeuré auprès de lui ne les eussent arrêtés, et ne les eussent fait entrer dans Saint-Denis par de vieilles brèches qui n'étaient point défendues. Alors tout ce qui Tavait abandonné le vint retrouver,chacun alléguant une raison particulière pour s'excuser, bien que la honte leur dût être commune... Quoique cette action ne fût pas considérable, elle ne laissa pas de disposer le peuple en faveur de Monsieur le Prince: la plupart des bourgeois se vantaient de Tavoir suivi à Saint-Denis, et ils lui donnaient d'autant plus volontiers des louanges qu'ils en attendaient de lui, en le prenant pour témoin de leur courage dans un périlimaginaire, et où personne n'avait été exposé*
C'est dans ces peintures discrètement moqueuses qu'il excelle ; nul mieux que lui ne sait nous découvrir l'envers des grandes choses. Le siège de Bordeaux est, à coup sûr, la plus belle page de son histoire ; mais quoi ! ces peuples du midi, « bouillants et accoutumés à la révolte »,mais inconstants, se sentent pris d'un irrésistible amour pour la paix, quand approchent les vendanges. D'ailleurs, les vendanges passées, ils se promettent bien de recommencer la guerre.
La Rochefoucauld, moralement, n'est pas du midi : son humeur, à la fois railleuse et
mélancolique, a toujours un fond sérieux, et presque jamais son ironie n'est exempte d'un arrière-goût d* amertume. Ceux à qui les Mémoires sont inconnus pourront s'étonner de la hardiesse de certaines maximes : Il y sl des crimes qui deviennent innocents et même glorieux par leur éclata leur nombre et leur excès ; de là vient que lesvoleries publiques sont des habiletés f et que prendre injustement des provinces s'appelle faire des conquêtes. — Ils^en faut bien que Vinnocence trouve autant de protection que le crime. En plus d'un passage, les Mémoires ont déjà cette allure belliqueuse des Maximes ; mais en beaucoup d'autres, l'auteur des Mémoires fait un visible effort pour échapper à la servitude de ses préjugés. Quand meurt Richelieu, son ennemi, sur le « tyran > d'hier il porte déjà le jugement de la postérité.
Quelque joie que dussent recevoir ses ennemis de se voir à couvert de tant de persécutions, la suite a fait connaître que cette perte fut très préjudiciable à TEtat, et que, puisqu'il en avait osé changer la forme en tant de manières, lui seul la pouvait maintenir utilement, si son administration et sa vie eussent été de plus longue durée. Nul que lui n'avait bien connu jusqu'alors toute la puissance du royaume et ne Tavait su remettre entière entre les mains du souverain. La sévérité de son ministère avait répandu beaucoup de sang, les grands du royaume avaient été abaissés, les peuples avaient été chargés d'impositions ; mais la prise de la Rochelle, la ruine du parti
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huguenot, rabaissement de la maison d* Autriche, tant de grandeur dans ses desseins, tant d'habileté à les exécuter, doivent étouffer les ressentiments particuliers, et donner à sa .mémoire les louanges qu'elle a justement méritées.
Louanges désintéressées, et qui, d'avance, démentent la maxime où la sincérité de toute louange est niée : On n'aime point à louer, et on ne loue jamais personne sans intérêt. Encore Richelieu est-il un de ces francs adversaires qu'une certaine générosité d'âme commande de respecter après leur mort. Mais l'ingrate Anne d'Autriche, comment son ancien « martyr » la jugera-t-il ? Jamais, sans doute, l'ambitieux déçu ne pardonna au fond de son cœur ; mais le philosophe devenu sage à ses dépens le comprendra plus tard, il y a une infinité de conduites qui paraissent ridicules et dont les raisons cachées sont très solides. Ce qui est certain, c'est qu'à peine quelques traits effleurent la mémoire de celle qui eut le mauvais goût de préférer les conseils de Mazarin à ceux de Marcillac.
Le portrait qu'il trace d'elle est indulgent : a: La reine était aimable de sa personne ; elle avait de la douceur, de la bonté et de la politesse ; elle n'avait rien de faux dans l'humeur ni dans l'esprit j>. Notez que la fidèle Motteville dit, au contraire : <r Elle avait appris à bien dissimuler du feu roi son mari, qui avait pratiqué cette laide,
mais nécessaire vertu >. Mais en la reine il semble que la Rochefoucauld respecte les souvenirs de sa jeunesse. On ne peut attendre de lui qu'il garde les mêmes ménagements pour il signor Mazarini. Et pourtant, dans son ensemble, le portrait qu'il trace de Mazarin est vrai.
Son esprit était grand, laborieux, insinuant et plein d'artifice ; son humeur était souple ; on peut dire même qu'il n*en avait point et que, selon son utilité, il savait feindre toutes sortes de personnages. Il savait éluder les prétentions de ceux qui lui demandaient des grâces, en leur en faisant espérer déplus grandes, et il leur accordait souvent par faiblesse ce qu'il n'avait jamais eu intention de leur donner. Il avait de petites vues ^même dans ses plus grands projets.
Ce n'est pas un médiocre mérite pour un écrivain, témoin et acteur des événements qu'il raconte, que de pénétrer avec cette sûreté de coup d'œil le fort et le faible de chacun, de trouver d'emblée la formule juste, et de s'y tenir. Peu savent rester ainsi dans la mesure : pour Retz, Mazarin n'est qu'un <i: vilain cœur 3>, qui « porta le filoutage dans le ministère ». Ce singulier voyage du Havre, où Mazarin, forcé de partir pour l'exil, alla lui-même délivrer, les princes, change tout à fait d'aspect selon que c'est Retz ou la Rochefoucauld qui le raconte: d'après Retz, Mazarin, fit <i: toutes les bassesses
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imaginables à Monsieur le Prince, qui le traita avec beaucoup de hauteur » ; d'après la Rochefoucauld, il voulut s'expliquer avec eux sur les motifs de leur arrestation ; il le fit « sans paraître embarrassé et avec assez de fierté 3> ; Condé le fit asseoir à sa table et dîna gaiement avec lui. L'occasion était belle cependant pour la Rochefoucauld d'humilier Mazarin devant Condé,
Il y a plus de courage encore peut-être à reconnaître les fautes de ses amis^ où l'on a sa part de responsabilité, qu'à rendre justice à ses adversaires. On ne saurait mettre en doute le évouement de la Rochefoucauld à la personne et à la cause de Condé. La xiv* de ses Réflexions diverses est un bel éloge de Condé, comparé à Turenne, et la fin de ce parallèle est animée d'une émotion contenue. Mais, par le simple récit des faits, les Mémoires nous laissent deviner les petits côtés du grand homme. C'est par l'intérêt que le prend M""® de Longueville pour le détacher de la cour, lui montrant que sa famille pouvait être utile à sa grandeur et qu'il avait tort de l'abandonner. Si, après avoir protégé Mazarin de son épée, il prend plaisir à le maltraiter, c'est « pour regagner dans l'esprit du monde ce qu'il y avait perdu par la protection qu'il avait donnée à un homme si généralement haï ». Il entendait faire payer ses services; on ne lui en contestait pas la récompense : c'est
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sur la valeur de cette récompense qu'on n'arrivait pas à s'entendre : Ce qui fait le mécompte dans la reconnaissance que Von attend des grâces que Von a faites^ c'est que Vorgueil de celui qui donne et Vorgueil de celui qui reçoit ne peuvent convenir du prix du bienfait. Condé s'attaquait, d'ailleurs, à un adversaire plus fort que lui : mieux que lui, Mazarin savait jouer la comédie, surtout celle de la frayeur, où il était à moitié sincère. Toujours tremblant, toujours humble, Mazarin savait, avant la Rochefoucauld, que la plus subtile de toutes les finesses est de savoir bien feindre de tomber dans les pièges que Von nous tend. Et c'est ainsi que Condé, endormi dans une aveugle sécurité, prêta lui-même la main à Texécution des projets du cardinal, < et prit toutes les précautions nécessaires pour se faire mener sûrement en prison j>.
Cela dit, et Timpartialité de la RochefoUf cauld mise hors de cause, il faut accorder à ses ennemis que, par nature, il incline à la critique. Il est remarquable même qu'il soit surtout sévère pour ceux qui lui ressemblent le plus, pour les indécis et les faibles. Voici Gaston d'Orléans, l'homme à qui s'applique le mieux cette maxime dédaigneuse :
Nous pouvons paraître grands dans un emploi au-dessous de notre mérite ; mais nous paraissons souvent petits dans un emploi plus grand
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que nous. Timide tout ensemble et glorieux, esclave de ses favoris, qui le retiennent dans une sorte de « léthargie » morale, il n'est préoccupé que de se maintenir en équilibre entre les deux partis. Après lui, voici le duc de Longueville, mobile et défiant ; et le frivole Conti, qui fait briller son esprit pour faire oublier sa difformité physique ; et Bouillon, ce frère irrésolu du plus résolu des héros ; et Taimable Beaufort, « artificieux en tout et peu véritable > ; et la princesse douairière de Condé, dont l'humeur <c inégale, timide et avare >, compromet les plus grandes entreprises et justifie la maxime : V extrême avarice se méprend presque toujours : il n'y a point de passion qui s'éloigne plus souvent de son but, ni sur qui le présent ait tant de pouvoir^ au préjudice de Vavenir ; et Jonzac, et Chavigny :
Le comte de Jonzac, lieutenant de roi en Saintonge, et gouverneur particulier de Cognac, s'y était retiré, afin que cette place lui aidât à rendre sa condition meilleure dans le parti où il entrerait, ne sachant encore auquel il devait se joindre... Chavigny conseillait de pousser les choses à l'extrémité toutes les fois qu il espérait de détruire le cardinal et de rentrer dans le ministère ; et il voulait qu'on demandât la paix â genoux toutes les fois qu'il s'imaginait qu'on pillerait ses terres et qu'on raserait ses maisons.
On n'écrit pas impunément les Maximes : l'auteur d'un tel livre doit se résigner à rester, aux yeux de la plupart, Thomme d'un seul livre.
Quoi qu'on fasse, les Mémoires seront toujours beaucoup moins lus, et avec un plaisir moins vif, car on ne les goûte pleinement que lorsqu'on y cherche la clef des Maximes. Retz n'a écrit qu'une œuvre et s'y est mis tout entier. Aussi quel accueil fit le public aux Mémoires de Retz» publiés en 17171 Après un demi-siècle de monarchie absolue, la France se retrouvait à peu près telle qu'elle s'était montrée au début du XVII* siècle, avide de changements et de plaisirs, moins originale pourtant, car l'omnipotence royale avait comme énervé l'aristocratie. Or, à cette époque, il n'y avait pas moins.de cinquantecinq ans que les Mémoires de la Rochefoucauld étaient dans toutes les mains. En 1662, la Fronde était encore bien près, et semblait déjà bien loin. Une nouvelle génération avait grandi, à qui les moroses acteurs de cette révolution avortée n'inspiraient plus qu'une indifférence dédaigneuse. De quel intérêt lui pouvaient être les souvenirs d'un mécontent?
Encore s'ils se fussent imposés à son attention par une valeur littéraire incontestable !
Mais dans quel état ils se présentaient! Toute la première partie, la plus récemment écrite, la plus remarquable, n'existait pas. Rien sur le ministère de Richelieu; rien qu'une ébauche incomplète des débuts de Mazarin. La seconde partie n'était guère en meilleur état, tantôt résumée ou tronquée, tantôt grossie de morceaux étrangers, selon le caprice de l'éditeur. L'édition d'Amelot de la Houssaie (1688) ne réalise qu'un médiocre progrès. De nos jours seulementle textea pu êtredéfinifcivement établi, grâce à des manuscrits conservés au château de la Roche-Guyon. C'est ce qui explique qu'on ait en général jusqu'à présent si mal jugé les Mémoires. Si l'on en croit Nisard, la Rochefoucauld n'a de Retz « ni l'imagination qui ressuscite les choses passées, ni la vanité qui ranime les souvenirs personnels j>. Cela ne revient-il pas à dire qu'il a moins d'imagination que de raison? Et la raison n'est-elle pas, après tout, la qualité maîtresse de l'historien ? Est-ce l'imagination qui fait l'intérêt durable des Maximes? et
si dans les Maximes on se contente fort bien des qualités raisonnables, pourquoi chercher dans les Mémoires les qualités pittoresques dont les Maximes se passent? Ne considère-t-on l'histoire qu'au point de vue littéraire, Retz est assurément un plus grand artiste. La considère-t-on au point de vue politique, il est plus homme
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d'Etat. Leur observation à tous deux est également pénétrante ; mais ils n'observent pas les mêmes choses, ni de même façon. C'est le mystère des affaires publiques qui est familier au cardinal ; c'est là, au contraire, que la Rochefoucauld, si habile d'ailleurs à démêler les fils entre-croisés d'une intrigue, perd la lucidité de son regard. Mais il est une autre science où il excelle, c'est la science du cœur humain. Là, rien qu'il ne perce à jour. Les Mémoires de Retz sont ceux d'un politique qui, par occasion, se fait moraliste ; les Mémoires de la Rochefoucauld sont ceux d'un moraliste qui s'est cru un politique, et, malgré lui, ramène tout à l'observation morale.
Ne cherchons point ici de ces « morceaux »
qui sont la coquetterie des écrivains de second ordre ; c'est l'ensemble qu'il faut envisager, et l'on a peine à en isoler, même par la pensée, tel détail, tant l'édifice est compacte dans sa nudité voulue. Rien ne fait saillie aux dépens de l'harmonie totale. Ces portraits même, dont la mode était alors si répandue, nous préparent à mieux comprendre les événements qui vont suivre. On devine fort bien, par exemple, pourquoi la jeunesse frondeuse méprisera Louis XIII, cet homme « sévère, défiant, haïssant le monde >, ce maître qui voulait être gouverné par un sujet, et qui, supportant quelque-
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fois impatiemment de Têtre, se réfugiait dans des minuties indignes de son rang : « Il avait un esprit de détail, appliqué uniquement à de petites choses, et ce qu'il savait de la guerre convenait plus à un simple officier qu'à un roi. » Lisons, à côté, les Maximes : Ceux qui s'appliquent trop aux petites choses deviennent (V ordinaire incapables des grandes.
Souvent, chez d'autres, la facile distinction de l'homme du monde confine à la négligence; l'art trop laborieux de l'homme du métier, au pédantisme. La Rochefoucauld sait être naturel sans trop s'abandonner. Cette prose française, nerveuse et virile, dont il a été un des créateurs, il essaye de l'assouplir et de l'alléger. Pour y réussir, il provoque les conseils et accepte les leçons, celles d'ArnauId d'Andilly, par exemple, <c particulièrement sur la pureté de la langue ». Peu de textes admettent plus de variantes que le texte des Mémoires.
L'ampleur, çà et là, peut sembler manquer à ce style, jamais la justesse. La couleur n'y est point prodiguée: la Rochefoucauld y observe et raisonne plus qu'il ne peint. Les réalités extérieures ne saisissent pas vivement son imagination: c'est à l'intérieur de l'âme que son regard s'attache de préférence. Son esprit est-il fait de telle sorte que l'aspect matériel des événements lui échappe, tant il est occupé à en
étudier les acteurs? Ce qu'il y a de constant, c'est qu'il ne donne pas toujours aux faits tout leur relief, aux lieux toute leur précision. A peine quelques traits ébauchent un tableau, comme celui de la place de Miradoux, assiégée par Condé :
Celte petite ville est située sur la hauteur d'une montagne, dont elle n'occupe que la moitié. Elle n'a pour toutes fortifications qu'un méchant fossé et une simple muraille, à laquelle les maisons sont attachées. Comme la montée est assez droite et fort longue,et que les terres y sont grasses en hiver, et divisées par des fossés et par des haies, Monsieur le Prince vit bien qu'il ne pouvait aller en bataille aux ennemis sans se mettre en désordre et sans se rompre lui-même avant que d^étre arrivé à eux.
Presque partout ailleurs, il se borne à dire ce qu'il a vu, comme il Ta vu, avec précision et finesse. Abstrait de forme, pourtant, ce livre est riche de fond. On en peut dégager toute une philosophie, dont cette maxime serait l'un des axiomes : La plupart des hovimes onty comme les plantes, des propriétés cachées que le hasard fait découvrir. La comparaison est plus hardie encore que la maxime ; elle était, sans doute, familière à la Rochefoucauld, car c'est de sa bouche que Gourville a dû la recueillir : « Il m'a souvent passé par l'esprit, écrit-il, que les hommes ont leurs propriétés, à peu près comme les herbes i>. Mais
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que peut l'homme contre le hasard, vrai révélateur des talents et des vertus, maître de la liberté humaine, maître du monde ? La philosophie des Mémoires , si tant est qu'ils en aient une, n'est guère plus flatteuse pour Thomme que celle des Maximes. Mais, à défaut de hautes pensées et d'émotion vive, la curiosité, une curiosité digne de l'homme, n est-elle pas éveillée par le spectacle mouvant de cette mêlée d'ambitions, les unes vaincues contre toute espérance, les autres triomphant contre toute justice, par ces brusques alternatives d'humiliations et d'enivrements, qui, tout compte fait, se compensent, car ce n'est peut-être pas payer trop cher quelques heures d'action libre, en plein soleil^ que de les acheter par des années de recueillement forcé ; et, quand la Rochefoucauld pourra juger les choses avec calme, il sentira qu'il n'a rien à envier à d'autres, plus heureux en apparence : Quelque différence qui paraisse entre les fortunes, il y a néanmoins une certaine compensation de biens et de maux, qui les rend égales.
Malgré tout, il reste fort au-dessous de ces grands moralistes qui ont écrit Thistoire romaine. Amelot de la Houssaie regardait les Mémoires € comme un véritable commentaire sur Tacite, où Fauteur a eu l'adresse de faire une application juste de plus beaux traits de cet
historien aux affaires de la Régence et aux ministres qui les ont maniées )s et Saint- Real voit aussi en la Rochefoucauld « un grand imitateur de Tacite ». Louer ainsi les écrivains, c'est les compromettre. Bien qu'il ait de Tacite et l'énergique concision et le penchant naturel à supposer aux actes humains les mobiles les moins généreux, il lui cède à coup sûr pour la hauteur des idées et Téloquence du style. On ne comprend guère davantage comment Bayle a pu déclarer les Mémoires de la Rochefoucauld « meilleurs que ceux de César ». La Rochefoucauld et César ! ces deux noms accouplés éveillent un sourire chez ceux mêmes que l'atticisme de la Rochefoucauld séduit le plus. Ampleur des vues, conscience claire du but où l'on tend, audace et promptitude dans la résolution, énergie ferme, voilà ce qui fait un César, et voilà ce qui précisément a manqué à la Rochefoucauld. Mais dire ce qu'il est suffit ; à quoi bon dire ce qu'il n'est pas ? Ces parallèles oiseux, il les eût dédaignés lui-même, ce délicat, qui, pour éviter le reproche de diffusion, s'est exposé à celui de maigreur. Qui se hasarde à le juger doit se souvenir que la plus exquise de ses qualités, la moins familière, hélas I aux modernes, c'est la sobriété.
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