‹ La RochefoucauldChapitre 80 sur 87 · LE VIEIL HOMME · texte numérisé non relu

LE VIEIL HOMME

«1 Quelle corruption il faut avoir dans l'esprit et dans le ccinir pour être capable d'imaginer tout cela ! » Personne. |i.uini les ci^ntemporains, ne porte sur les Mn m

juL'' ment aussi sévère que Mme de La Fayette, i dans cette petite phrase sa pensée tout entière.

D'autre part, il n'est pas une des appréciations qui soit rédigée de cette façon. La plupart jugent l'ouvrage, mais te n'est pas lui seul qu'atteint cette fois la critique. L'ariruinent pousse jusqu'à riiomme. A travers le livre, c «-i celui qui l'écrivit qui inquiète cette lectrice... Elle s'émeut. Klle songe avec angoisse aux tristesses secrètes que recèle lame à demi confessée par cette publication. Elle sait le ]ias<é (lu personnage. Depuis quelques anmVs (!•" " i lié tuiiiiiu'iie avec lui chez ^Ime du l*k'ssis-(iu Souvent, depuis 1659, elle l'a rencontré dans les salons (»ù ils fréquentent tous les deux. Précisément, en cette année où ils se sont connus, elle a eu l'occasion de lire le Portrait quil a tracé de lui-même, et un eert (|ui y trouvent place n'ont pas man^ la frapper : a J'approuve extrêmement les belles passions : elles marquent la grandeur de l'âme; et. quoique <!■'les iiKjuiétudes qu'elles donnent il y ait quelque cli< contraire à la sévère sagesse, elles s'îiccominodent si bien

2iiS l,A HOCIIKFOUCAULn. — CIIAP. VF

d'ailleurs avec la plus austère vertu que je crois qu'où ne les saurait condamner avec justice. Moi qui connais tout ce qu'il y a de délicat et de fort dans les grands sentiments do l'amour, si jamais je viens à aimer, ce sera assurément de cette sorte ; m;ùs de la façon dont je suis, je ne crois pas que cette connaissance que j'ai me passe jamais de l'esprit au cœur. » N'y a-t-il pas dans ces lignes à la fois ime sorte de regret et quelque bravade? C'est un appel, peu encourageant sans doute, à l'âme sœur, mais c'est tout de même un appel : qu'elle se présente, celle-là, digne de ranimer la passion dans ce cœur qui ne croit plus à rien et qui, secrètement, voudrait bien rencontrer un être encore capable d'enchaîner son ennui : elle sera la bienvenue.

Évidemment, dès les premières rencontres, Mme de La Fayette dut éprouver l'envie de tenter l'entreprise. Le cœur de La Rochefoucauld, si plein de « corruption », était enfermé dans une noblq enveloppe. Son visage avait, aux approches de la cinquantaine, une gravité mélancolique, bien faite pour attirer une jeune femme sérieuse et tendre, qui avait peut-être connu elle-même de douloureuses épreuves. Et rien n'était plus capable de charm.er que la causerie, à la fois ardente et élevée, du gentilhomme.

Mme de La Fayette n'était pas toutefois de celles qui s'abandonnent au gré d'une impression. Elle porta secrètement, pendant longtemps, son inclination comme une princesse de Clèves, n'osant peut-être pas la reconnaître elle-même, tremblante de tendresse, troublée de repasser dans la solitude les récits que l'on ne manquait pas à coup sûr de fau'e publiquement sur le jjropos du duc. Et puis, quoique séparée de son mari, de façon assez mystérieuse pour qu'aujourd'hui même nous ne sachions toujours pas les raisons de cette séparation, elle n'était pas libre. Elle vivait à la cour auprès de Madame qui l'aimait comme une sœur ; et cq service lui prenait le meilleur de son tem})s. Cependant, on peut suivre, pour ainsi dire pas à pas, les progrès que faisait la passion dans son cœur. En 1663, alors qu'elle vient de publier la Princesse de Montpensier, elle apprend par Ménage que La Rochefoucauld se répand en

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... Nous av(»ii'; aussi parlé d'un hniuun" (jiif ]«• jtrfiuh !imi- , hi luellre

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. - quaiul elle vous < ' la bouche d un auire,

•ilc Ljsi une ;^ande louaii» ... :.. .une si tout ce qu'un dit

ist NTai. J'ai bien vu que hi. le comte de Saint-Paul avait oui

l'arler de ce* dits-là, et j'y - "- u entrée avi-c lui. Mais

j ai peur qu'U n'ait pris tou- uent ce que je lui en ai

lUt. Je vous conjure, la preiiuni' ivi-^ que vous le verrez, de lui parler vous-inénie de ces bruits-là,.. Je hais connue la niuii ii> de son . 'iit croire que j'aie i'

•able (jii' irait cent ans iU^

il tout propres à , • > ; et de plus, il ci'

< •- '|u'on lui dirait de M. de Ia l^hefoucauld que li un aiitu-. i.iifiii, je ne veux pas (ju'il eu pense rien, sinon qu'il est tir , et je vous prie de n'oublier non plus de lui ôter cela -' 'uit est qu'il l'ait, que j'aie ou bUé votre ine*»atîe... ..--. im.) Je ne veux pas oubUer de vous dire que j'ai trouvé itiiiintimnt d'esprit au comte di- Saint-Paul.

lettre e.\ijuii>e, pleine de suus-cnlendus, pudiipi' ■ i raciiiieune : a Je ue veux pa:» qu'il en pense rien... 1 • discute et se trouve bien près d'avouer. Klie se pla i ..

!;iii|'Km îii-r .Miii iii.!' ! 'ni du dm !""

ri.i,;u.-i (il- ( . L 1 il. .;. lît ])i-u

l-elle quelque plaisir bien fémiiiiu à prendre cuiuuie leiuuui

i70 LA UOCIIKFOUCAULI). — CIIAl'. VI

de SOU iimoceiice Mme de Sablé, au moment mêuie où elle va dérober à celle-ci en la personne de La Rochefoucauld le plus bel ornement de son salon.

Malgré cette lettre, — ou ])eu1-êlre à cause d'elle — je crois bien qu'elle est dès lors tout abandonnée à sou amour. Au cours des conversations qu'ils ont tenus dans le monde, le duc n'a pu manquer d'apercevoir le trouble croissant qu'elle éprouvait en sa présence. Il a vu croître hi l'ascination qui attirait vers lui fatalement cette feiiuuo délicate. Jour par jour il a deviné l'abandon de plus en plus absolu de cette âme d'élite : et l'on voudrait qu'il ait résisté au désir d'aller jusqu'au bout de son amour !

Vraiment, c'est bien mal connaître La Rochefoucauld. L'éternel égoïste, l'homme condamné à la sagesse paj- le régime nouveau, le philosophe même nous incitent à rejeter absolument cette hypothèse. Ce sceptique impénitent n'avait, certes, aucune raison de vivre en pur idéaliste. Bien mieux même, j'incline à penser que depuis Mme de Chevreuse, depuis la première déroute de VAstrée, le positif tenait la plus grande place dans ses amours. Romanesque désabusé, ayant commencé par aimer à la passion une maîtresse sans scrupule, il était devenu sensuel, et même — qu'on me passe cet anachi'onisme — sensualiste. C'est sans doute ainsi qu'il faut entendre la fameuse plu'ase de Mme de Sévigné, si souvent interprétée autrement : « Je ne crois pas que ce qui s'appelle amoureux, il l'ait jamais été. » Par ailleurs, si l'on relit les Maximes, en se plaçant à ce point de vue, on peut se rendre compte qu'il n'était pas très éloigné de 'la doctrine philosophique que développera au dix-huitième siècle Condillac. Telle pensée de cette sorte : « Toutes les passions ne sont autre chose que les divers degrés de la chaleur et de la froideur du sang » en dit bien long à cet égard.

On peut répondre : « L'affaire est de peu d'importance. C'est, par ailleurs, insister lourdement sur des choses fort délicates. » Peut-être ; mais en est-on bien assuré? D'abord, la discussion s'impose du fait que la plupart des biographes

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■ ii'MU'uré à ein«|uante ans très u jeune )-, — c'est lui-nifinc

en lar«rue. et trois ans plus lard il rejiaraitra encort-

' inée, - trè? passionné, eût borné son amour aux teii-

Iresses platoniques. De même, on se demande quelles rai-

Mins eussent pu décider cette jeune femme — elle avait

trente et un ans en l(i65 — à résister à l'auteur des

Miirttns. Lorsqu'on connaît hien les deux personnages,

la chose paraît en soi assez iteu \Taiseniblable.

Incroyant, comme il l'était, jusqu'aux moelles — nous connaîtrons tout à l'heure ses j)ensées de derrière la tête, irrâce aune lettre que nous a laissée son ami, le chevalier d. Mère — le duc ne j^uvait être retenu par les scrupules iilii^Mcux. Son œuvre est susceptible de prêter des arguiients à l'apologétique, mais elle n'est rien moins que chrétienne : elle l'est si peu qu'elle pourrait avoir été écrite — à rexcej)tion de deux ou trois pensées, ironiques daillcurs par un contemporain de Cicéron ou tout au moins de Sénèque. La morale sociale elle-même, cette hypocrisie en • (istume de cour, qui admettait cette liaison « officielle » les deux amants, ne s'inquiétait pas de ses limites, et. au iirplus, elle allait, quehjues années plus tiird. admettre iavantaire encore, en permettant à La Kochefoucaidd et à .Mme de La Tayette de mener une vie à peu prè.s commune, tout en sachant parfaitement que le comte de Lu Fayette était toujours vivant, au fond de l'.Vuvergne (1)...

(1) IViuUuit lungtenips un a cm que cet éiiipuati(|ut> | lait iimrt au début de la seconde moitié du '

111 énidit t'xreiitri«jUf, M. A. i>;irbirr, qui a

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>( Tîicn ne pouvait être com])aré, écrira Mme de Sévigné, à la couiiance et au cliarnio de leur amitié, rien ne pouvait surpasser la force d'uiui telle liaison. »

Du côté de ^luie de lia Fayette, les scrupules no de- \aient pas être plus grands. Elle était « vraie », a dit La Hochefoucauld, et elle n'était pas de celles qui se donnent à demi. Volontiers, elle avouait elle-même en riant qu'elle n'était pas « pai'faite ». Tendre, très libre d'esprit, inclinant elle aussi au «libertinage », grande lectrice de Montaigne et résumant sa conception de la vie dans cette formule : « C'est assez que d'être », elle se contentait de régler sa vie avec « une divine raison », disait sa grande*amie de Sévigné.

L'un des arguments, ou pour mieux dire le seul argument que Ton présente en faveur du platonisme de cette liaison est une plirase de Madame — et non de Mademoiselle, comme on imprime le plus souvent (1) — de Scudéry, la correspondante de Bussy exilé : « M. de La Rochefoucauld vit fort honnêtement avec Mme de La Fayette ; il n'y jjaraît que de l'amitié. Enfin, la crainte de Dieu de part et d'autre et peut-être la politique ont coupé les ailes à l'amour. Elle est sa favorite et sa première amie. » Mais cette phrase, bien loin de prouver « l'amitié », me pai'aît devoir au contraire nous confirmer dans la réahté de cet amour. D'ailleurs la réponse de Bussy à son amie ne souligne-t-elle pas le sens de ce potin de salon? « Pour moi, écrit-il, je maintiens qu'il y a toujours de l'amour. » L'auteur de VHistoire amoureuse des Gaules connaissait bien son La Rochefoucauld, qu'il -détestait.

D'autres semblent croire qu'après la publication des Maximes l'écrivain avait complètement dépouillé le vieil homme. 11 ne restait rien, pensent-ils, de l'ancien person-

dans une note de son édition dos Mémoires de Hollande, parue chez Técliener, œuvre qu'il attribuait avec extravagance à Mme de La ]'"ayette. c'est ce Barbier et non M. d'Haussonville qui a signalé le premier (p. 269, note 1) la survivance du comte de La Fayette. « 11 mounit, écrit Barber, en 1684, selon les notes du Cabinet des titres. » (1) Cf. le livre de M. Gérard Gailly, Bussy-Eabuiin, Champion, 1909, p. 143.

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