M. Jii.ift. Journal des Savants, jiiillcl 18S
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ne serai-jc jamais assez heureux pour être en état de conuailre si ce sont vos charmes ou vos rigueurs qui m attachent à vous ?
Selon toute vraisemblance, La Roche foucaiild^ a collahûré à la Princesse de Clèves, une des œuvres les plus délicates de notre littérature romanesque. Mlle de Scudéry écrit à Bussy le 8 décembre 1G77, avant la publication : « M. de La Rochefoucauld et Mme de La Fayette ont fait un roman des galanteries de la cour d'Henri le Second, qu'on dit être admirablement écrit. Ils ne sont pas en âge de faire autre chose ensemble. » A peine le roman vient-il de paraître, que nous voyons se renouveler une comédie analogue à celle des Maximes, où se peignent les mœurs littéraires d'autrefois. On discutait le roman avec passion, on s'abordait dans l'allée des Tuileries pour s'en demander des nouvelles; « sur son mérite on était partagé à se manger ». M. de La Rochefoucauld et Mme de La Fayette le portaient aux nues, mais se défendaient de l'avoir écrit, en sorte que cette princesse de Clèves, comme le disait Mlle de Scudéry, était une orpheline que son père et sa mère désavouaient. Ils ne voulaient montrer aucun empressement à passer pour des auteurs. Déjà en 16G0, Mme de La Fayette avait mis son roman de Mlle de Montpensier sous le nom de Segrais : les bienséances ne pouvaient souffrir que le nom d'une dame de la cour s'étalât dans la bou-
tique d'un libraire. Une lettre d'elle à Lescheraine, du 13 avril 1678, renouvelle ses dénégations à propos de la Princesse de Clèves :
Je vous assure que je n y eu ai aucune pari, et que M. de La Rochefoucauld à qui on l'a voulu donner aussi, y en a aussi peu que moi; il en fait tant de serments, qu il est impossible de ne pas le croire, surtout pour une chose qui peut être avouée sans honte. Pour moi je suis flattée que Ton me soupçonne
Et cela lui permet de faire, comme La Rochefoucauld, son propre éloge :
Je le trouve très agréable, bien écrit sans être extrêmement châtié, plein de choses d'une délicatesse admirable, et qu'il faut même relire plus d'une fois, et surtout ce que j y trouve c'est une parfaite imitation du monde de la cour et de la manière dont on y vit ; il n'y a rien de romanesque et de grimpé, aussi n'est-ce pas un roman; c est proprement des mémoires.
On notera ce que dit Mme de La Fayette de son style, qui n'est pas extrêmement châtié. De môme que La Rochefoucauld elle prétend écrire avec une négligence cavalière.
Elle dit encore de son roman : « Ce sont proprement des Mémoires ». M. Lalanne, l'érudit si fin, si versé dans la littérature du xvi*^ siècle, constate, à ne s'y point méprendre, que pour la mise en scène des personnages de la cour de Henri II, Mme de La Fayette s'est servie de Brantôme. La description
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du décor et du costume a été textuellement transposée en style moderne. Quant au héros, ce duc de Nemours, présenté dans le roman comme la fleur de toute chevalerie, il apparaît dans l'original tel qu'il fut en réalité, le plus audacieux des libertins. Ce dut être La Rochefoucauld, pense M. Lalanne, qui feuilleta pour son amie l'œuvre si touff*ue de Brantôme. On imagine que la femme qui a écrit la Princesse de Clèves n'aurait pu seulement supporter la lecture d'une page de l'auteur des Dames galantes sans se trouver mal. Mais n'exagérons point la pruderie des Précieuses, rappelons-nous les gaillardises de Mme de Sévigné, si honnête femme, qui envoyait à sa fille les Contes de La Fontaine pour la divertir. Une nouvelle de Mme de La Fayette, écrite après la mort de La Rochefoucauld, la Comtesse de Tende, narre l'histoire d'une dame qui, devenue grosse en l'absence de son mari, compte sur son retour pour arranger l'affaire; l'adultère, idéal chez la Princesse de Clèves, est ici consommé, avec toutes ses conséquences. La noblesse du récit n'en reste pas moins exquise; la mode était alors à la littérature délicate, comme elle est aujourd'hui à la littérature brutale.
La Princesse de Clèi'es fixe l'apogée de cette société que nous avons vue naître avec VAstrée et l'hôtel de Rambouillet : seulement, comme dans la tragédie de Racine comparée à celle de Corneille, la délicatesse sentimentale a succédé à l'héroïsme et à l'emphase :
« Les Mémoires de Saint-Simon, dit Taine, sont un grand cabinet secret, où gisent entassées sous une lumière vengeresse les défroques salies et menteuses dont s'affublait l'aristocratie servile : le petit livre de Mme de La Fayette est un écrin d'or, où luisent les plus purs diamants dont se parait l'aristocratie polie — C'est dans ces salons que s'épanouit pour la dernière fois la frêle fleur de la politesse; elle commençait à se faner dès la fin du siècle, Saint- Simon et La Bruyère trouvaient déjà les jeunes gens
mal élevés Assurément, dans cette société, les
sentiments délicats ne sont pas plus abondants qu'ailleurs, mais quand ils s'y rencontrent ils fleurissent avec plus d'aisance. Parmi ces femmes étrangères aux misères bourgeoises et plébéiennes, élevées parmi les respects et les magnificences, la délicatesse est une parure et un luxe. La princesse de Glèves se reproche comme un crime les émotions les plus involontaires et les plus fugitives. Elle les avoue à son mari, se jette à ses genoux, elle obéit à l'idéal de l'honneur le plus délicat et à la vertu la plus pure. »
N'est-il pas remarquable que La Rochefoucauld, l'observateur le plus sceptique, le plus désillusionné de la nature humaine, se soit associé à cette peinture qui l'exalte sous son plus beau jour? Il fut toute sa vie grand amateur de romanesque; chaque aprèsmidi, au dire de l'abbé de Longuerue, il allait avec
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Segrais participer chez son amie à une lecture de VAsirée; tous les trois ne pouvaient se lasser de l'admirer. Mme de Sévigné s'excuse auprès de sa fille de son goût pour La Calprenède, en invoquant l'exemple de La Rochefoucauld, h' àuteuv des Maximes trouvait sans doute un plaisir mêlé d'ironie à ces images enchanteresses qui transfigurent la réalité. « Il est touchant , écrit Sainte-Beuve à propos de la Princesse de Clèves^ de penser dans quelle situation particulière naquirent ces êtres si charmants, si purs, ces personnages nobles et sans tache, ces sentiments si frais, si accomplis, si tendres ; comment Mme de La Fayette mit là tout ce que son âme aimante et poétique tenait en réserve des premiers rêves toujours chéris, et comme M. de La Rochefoucauld se plut sans doute à retrouver dans M. de Xemours cette fleur brillante de chevalerie, dont il avait trop mésusé, et en quelque sorte un miroir embelli où recommençait sa jeunesse. Ainsi ces amis vieillis remontaient par l'imagination à cette première beauté de l'âge où ils ne s'étaient pas connus, et où ils n'avaient pu s'aimer. »
Ils s'aidaient ainsi à supporter leurs souffrances. On voit le duc, dans les lettres de Mme de Sévigné, souvent torturé par la goutte. Ces jours-là c'est chez lui qu'on se réunit, ou bien il se fait transporter chez son amie. « Leur mauvaise santé les rendait
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nécessaires l'im à l'autre, à la cour on n'a pas le loisir de s'aimer. » Quand Mme de La Fayette est obligée d'aller aux eaux, M. de La Rochefoucauld laisse voir une tristesse incroyable, a et l'on comprend bien aisément ce qu'il a ».
Après avoir jeté tant de doutes sur la sincérité des affections humaines, La Rochefoucauld les a toutes ressenties. Ses enfants venaient de partir pour la campagne du Rhin. En juin 1672, il apprend que le prince de Marcillac a été grièvement blessé, que son quatrième fds, le chevalier, a été tué, ainsi que le jeune duc de Longucville :
Nous étions chez Mme de La Fayette, écrit Mme de Sévigné — Cette grêle est tombée sur lui en ma présence— Les larmes ont coulé du fond de son cœur, et sa fermeté l'a empêché d'éclater... J'ai vu son cœui- à découvert dans cette cruelle aventure, il est au pi-emier rang de ce que j'ai jamais vu de courage, de mérite, de tendresse et de raison. Je ne compte pour rien son esprit et son agrément.
Elle ajoute :
Hélas! je mens : entre nous, ma lille, il na pas senti la pei-le du (dievalier, et il est inconsolabk' de celui (pie tout ]() mcjnde regrette.
C'est-à-dire du lils de Mme de Longueville, de l'enfant de l'amour, de ce comte de Saint-Paul qui trahissait sa naissance par une extrême ressem-
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blance avec La Rochefoucauld : il en avait jusqu'à r « air méprisant », avec cela fort spirituel, bien qu'il parlât peu, et, comme son vrai père, infiniment aimé des dames.
La douleur do Mme do Longuoville. coiiliiuio Mme de Sévigiié, était à fendre le cœur; j'ai dans la tète que s'ils s'étaient rencontrés tous deux ces premiers moments, et qu il n y eût ou que le chat entre eux, je crois que tous les autres sentiments auraient fait place à des cris et à dos larmes qu'on aurait redoublés de bon cœur : c'est une vision.
Lorsque la mère de La Rochefoucauld mourut en 1678, Mme de Sévigné écrit encore : « Je l'en ai vu pleurer avec une tendresse qui me le faisait adorer,... le cœur de ]\L de La Rochefoucauld pour sa famille est une chose incomparable ». Verser des larmes sur la mort de sa mère, de ses enfants, quoi de méritoire à cela? L'insistance de Mme de Sévigné à nous instruire de cette affliction tend évidemment à ruiner le renom de sécheresse que les Maximes ont fait à leur auteur. Mme de Sévigné n'analyse pas ces larmes, ne les ramène point à Tamour-propre, elle se contente d'en être touchée.
Une autre fois elle surprend le duc en flagrant délit d'attendrissement, au seul récit d'une belle parole. Le commandant d'artillerie Saint-Hilaire venait de perdre un bras, emporté par le même boulet qui étendait Turenne raide mort. Son fils auprès de lui
pleurait et criait : « Taisez-vous, mon enfant, lui dit-il en lui montrant le corps de Turenne, voilà ce qu'il faut pleurer éternellement, voilà ce qui est irréparable », et lui-même se mit à verser des larmes. Mme de Sévigné ajoute : « M. de La Rochefoucauld pleure lui-même en admirant la noblesse de ce sentiment ». Il justifiait ainsi une de ses maximes : « C'est en quelque sorte se donner part aux belles actions que de les louer de bon cœur ». Nous voilà loin du La Rochefoucauld que nous avons connu pendant la Fronde.
Au milieu de ses tristesses et de ses épreuves, il éprouvait de grandes satisfactions dans 1' « accroissement » de sa famille. Dès 1671, il avait cédé son duché-pairie à son fils aîné, dont Louis XIV récompensait le zèle par d'innombrables faveurs. Luimême n'allait pas une fois à Versailles que le roi ne l'y retînt avec infiniment d'égards. Son j^etit-fils, François de la Roche-Guyon, épousait en 1679 Charlotte Le Tellier, fille de Louvois, un des grands partis de France. Pour ses fils, il obtenait des abbayes. Plus encore que dans les autres familles, l'orgueil des La Rochefoucauld sacrifiait tout à l'aîné. On jetait les cadets à Malte ou à l'Église. Quant aux filles du duc, raconte Saint-Simon, les malheureuses moururent sibylles, dans un coin de l'hôtel familial où on les avait reléguées, ayant à peine de quoi vivre, et toutes trois dans un âge très avancé.
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Un rayon de cette gloire littéraire qu'il affectait, au début, de dédaigner, illuminait la vieillesse de La Rochefoucauld. Reconnu comme écrivain, comme moraliste de premier rang, lorsqu'on voulut lui donner la consécration académique il se déroba. Huet, sous-précepteur du dauphin, avait tenté, au nom de ses collègues, une démarche auprès de INIme de La Fayette. La comtesse répond que ^L le duc, souffrant de sa goutte, décline l'honneur qu'on lui veut faire : il le recevrait avec joie s'il s'en croyait digne. Le vrai motif de son refus, d'après une note de Huet, c'est qujil était timide et appréhendait de parler en public. Il ne dépouilla jamais « l'air de honte » dont parle Retz. Quand on a écrit les Maximes on semble d'ailleurs incapable d'allonger ces périodes , d'exprimer ces grands sentiments convaincus, ou présumés tels, qui sont la règle obligée d'un discours de réception. Au demeurant, La Rochefoucauld eût été de ceux qui donnent du prestige à l'Académie, bien loin qu'ils en reçoivent.
Il lui suffisait d'être le modèle de l'honnête homme, attaché à ses amis, respecté de tout le monde, résigné à ses maux cruels, calme à la pensée de la mort qu'il sentait prochaine. La politesse, le savoirvivre faisaient de l'épicurien un stoïque.
On avait consulté tous les docteurs, en dernier lieu le spécialiste anglais Talbot. L'état devint désespéré; il ne restait plus qu'à songer au salut de
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l'àme, grave préoccupation pour ses amies dévotes. C'est avec un soupir.de soulagement que Mme de Sévigné écrit à Mme de Grignan, le 15 mars 1680 :
Il a reçu hier Notre Seigneur, mais son état est une chose digne d'admiration : il est fort bien dispose pour sa conscience, voilà qui est fait. Mais du reste c'est la maladie et la mort de son voisin dont il est question. Ce n'est pas inutilement qu'il a fait des réflexions toute sa vie ; il s'est approché de telle sorte de ses derniers moments, qu ils n'ont rien de nouveau ni d'étrange pour lui.
Il eut une. scène de larmes avec Mme de La Fayette et expira la nuit suivante, dans les bras de Bossuet, à l'âge de soixante -sept ans, une année après Mme de Longueville, deux années exactement après la publication de la Princesse de Clèves.
Les biographes de La Rochefoucauld ont discuté la portée de sa conversion in extremis, en y mêlant, comme de juste, l'esprit de parti. M. de Barthélémy veut y voir une profession de foi sincère, Sainte- Beuve, un acte de simple bienséance : « Trancher ainsi la question chez un moraliste de cet ordre et de cette école, répond-il, c'est montrer que vous ne vous doutez même pas de la difficulté.... La Rochefoucauld eut beau vivre entouré de Port-Royal, de Mme de Sévigné, il était, comme Molière, trop consommé en clairvoyance humaine, trop foncièrement philosophe. » Le mérite n'est point au reste de mourir
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clirélien, c'est de vivre tel. Or l'homme qui a proclamé Epicure un saint, est aux antipodes du mont des Oliviers : l'idéal de La Rochefoucauld, c'est la vie altière, fondée sur le point d'honneur, sur l'orgueil : la vie chrétienne l'est au contraire sur la charité, sur l'humilité. L'une est la négation de l'autre, et il suffirait d'une seule des Maximes pour empoisonner toute l'éloquence des sermons de Bossuet.
Après l'apparition pathétique du grand évêque, accouru pour recueillir le dernier souffle de La Rochefoucauld, voici venir les médecins de Molière. Le cadavre était à peine refroidi que deux docteurs qui l'avaient soigné, l'abbé Bourdelot, premier médecin de la reine Christine de Suède et le célèbre Fagon, se prirent de querelle sur la façon dont il était mort. Fagon affirmait que c'était le cerveau qui, tout inondé d'une sérosité maligne, avait causé le dernier étouffement. Bourdelot soutenait mordicus que la cause du trépas était enfermée principalement dans le thorax. C'est la comédie de l'amour-propre sous la forme macabre.
Mme de La Fayette était abîmée dans sa douleur. La vue seule de l'écriture du défunt faisait jaillir ses larmes. Elle ne savait plus que devenir : « Où relrouvera-t-elle, écrivait Mme de Sévigné, un tel ami, une telle société, une pareille douceur, un agrément, une confiance, une considrratioii pour elle et son /ils? » Mme de Sévigné revient souvent sur
le chagrin de Mme de La Fayette. « Le temps, qui est si bon aux autres, augmente et augmentera sa tristesse (22 mars 1680). Elle s'aperçoit à tous
moments de la perte qu'elle a faite (26 mars) Ce
n'est plus la même personne; je ne crois pas qu'elle puisse jamais ôter de son cœur le sentiment d'une telle perte (5 avril). » Elle reprit pourtant bientôt sa secrète activité. La récente découverte d'une correspondance dans les archives de Turin nous la montre, peu de mois après cette mort, absorbée dans les intérêts de Mme Royale, régente de Savoie.
Dix ans après, Mme de Sévigné écrit à Mme de Grignan, non sans une secrète envie :
Voyez comme Mme do La Fayclle se trouve riche en amis de tous côtés et de toutes conditions : elle a cent bras, elle atteint partout; ses enfants savent bien qu'en dire et la remercient tous les jours de s'être formé un esprit si liant; c'est une oblig'ation qu'elle a à M. de La Rochefoucauld, et dont sa famille s'est bien trouvée.
Mais son affliction était incurable ; elle demeura jusqu'à la mort tendre à l'ancienne blessure.
Quel jugement enfin porter sur La Rochefoucauld? Il a été successivement plusieurs hommes : le dernier, de beaucoup le meilleur, ne rachète-t-il pas tous les autres ? « Il avait fait pendant la Fronde, dit Taine, de mauvaises actions, qui n'en fit pas alors? aimé par vanité, entrepris la guerre par orgueil et intérêt,
mené une vie de passion et d'intrigues, se donnet-il pour un héros et un sage? Pourquoi lui opposer le modèle sublime? Personne, pour juger son voisin, ne va le comparer à saint Vincent de Paul ou à Marc Aurèle. » Gompare-le plutôt à toi-même, cher lecteur, et sache estimer à son prix le tact, la discrétion, l'exquise douceur, la grâce séduisante qui se mêlaient chez M. de La Rochefoucauld à tant de pénétration et de finesse.
M. Brunetière veut qu'on réserve le titre glorieux de grand écrivain aux Bossuet, aux Pascal, aux Voltaire, aux Rousseau, à ceux en un mot qui ont eu la continuité, le souffle, la fécondité. L'art des Maximes est à la haute littérature ce que la gravure est à la statuaire. Mais n'y a-t-il pas autant de beauté dans le profil d'une médaille grecque de la bonne époque, que chez une déesse de Phidias?
La Rochefoucauld est-il un philoîiophe? Ce nom n'appartient qu'à un Descartes, un Leibniz, un Spinoza. Réduisons l'auteur des Maximes, comme celui des Caractères, aux proportions d'un psychologue mondain, mais d'une sagacité prodigieuse, qui atteint les dernières couches de l'âme humaine.
Son petit livre ne renferme qu'une seule idée exprimée en un langage simple, exact, élégant et sûr, et creusée en tous sens. C'est une condition pour ne point vieillir. Il en a d'autres encore; on y trouve une mine inépuisable de spirituelles cita-
tiens, aisées à retenir, traduites dans toutes les langues. Mieux que cela, il offre un document d'histoire et d'histoire naturelle : malgré sa forme abstraite, il évoque à nos yeux la cavalcade de la Fronde, l'élégance des salons précieux, en même temps qu'il révèle les faiblesses originelles de l'humanité. On le relit après deux siècles et on le discutera toujours, à raison même de ce qu'il contient de vrai et de faux. Plus justes, on n'aurait point tant célébré les Maximes, elles eussent mis tout le monde d'accord; moins exactes, elles paraîtraient trop paradoxales et ne seraient plus qu'un jeu d'esprit. La suprême habileté, si toutefois La Rochefoucauld l'y a mise de propos délibéré, fut de mêler l'erreur et la vérité dans de telles proportions, que le triage est difficile, ce qui prête à des débats sans fin.