CHAPITRE V
Vers le temps où il publiait ses Maximes, La Rochefoucauld s'était un peu refroidi avec la marquise de Sablé, après une intimité de cinq années. Nous avons vu qu'elle lui trouvait « le cœur inofficieux ». Elle était devenue de plus en plus l'amie de Mme de Longueville, vouée à la retraite depuis 1G63. Elle-même était tombée dans la mélancolie janséniste : « Il faut une grâce, disait-elle, pour quitter le monde, mais il n'en faut point pour le haïr ». Gomme Mme de Longueville, elle tournait désormais son amour-propre à travailler à la paix de l'Eglise.
La Rochefoucauld n'eut pas de peine à rencontrer une nouvelle muse. La comtesse de La Fayette, à laquelle échut cette faveur, était une dame lettrée,
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de la qualité la plus rare. Nulle ne convenait mieux à La Rochefoucauld devenu lui-même écrivain.
Extrêmement délicate de santé, souvent brûlée par la fièvre, Marie de La Fayette passait ses journées sur un lit « galonné d'or », dont Mme de Maintenon lui reprochait le faste. Une brume de langueur semblait l'envelopper sans cesse et lui avait valu dans sa société le surnom de Brouillard. Rien n'était mieux élabli. que sa réputation de droiture et de franchise. M. de La Rochefoucauld l'appelait la vraie^ et cette façon de parler, dont il était l'auteur, passa dans l'usage. Mme de Sévigné, sa cousine par alliance, vante sa « divine raison », et ne lui reproche que de laisser ses lettres sans réponse : ne pas répondre aux lettres de Mme de Sévigné ! Mme de La Fayette s'excuse en disant : « Le goût d'écrire m'est passé pour tout le monde; si j'avais un amant qui voulût de mes lettres tous les matins, je romprais avec lui ». La Rochefoucauld est aussi peu qu'elle écriveur de lettres. On n'a guère de lui que des billets, genre que Mme de Sablé avait mis à la mode en même temps que les maximes.
Gourville, qui eut des démêlés avec Mme de La Fayette, a tracé d'elle un portrait peu flatteur. Sous celte éternelle moribonde il nous révèle une femme singulièrement active, pratique et avisée. A la délicatesse extrême des sentiments et du goût, Mme de La Fayette joignait en effet un sens très précis, très
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aiguisé, des réalités et des exigences de la vie. Au^sê entendue dans les procès qu'un homme de chicane, elle empêcha La Rochefoucauld de perdre le plus beau de ses biens, en lui fournissant les moyens de prouver qu'ils étaient substitués. Gourville, qui abonde ici dans le sens des Maximes, et dont le grossier témoignage ne fait tort qu'à lui-même , nous dit que La Rochefoucauld avait un grand attachement pour elle à cause de la commodité dont elle lui était.
La nature de cet attachement a été fort discutée, et fournit encore aux critiques matière à exercer leur sagacité : sujet d'autant plus piquant que la princesse de Clèves, l'héroïne du roman de Mme de La Fayette, meurt des scrupules qu'elle a d'éprouver pour le duc de Nemours un sentiment qui est pourtant resté à l'état de rêve. Faut-il croire que, dans l'amitié tendre de Mme de La Fayette pour le duc de La Rochefoucauld, la contrainte fût aussi absente que le repentir? M. d'Haussonville, bien qu'il ait fait cette découverte que M. de La Fayette, qu'on croyait enterré depuis longtemps, survécut à La Rochefoucauld, se présente en chevalier de la comtesse contre Sainte-Reuve, qui cite une date, une lettre interprétée par lui dans un sens compromettant. Vers 1666, Mme de La Fayette écrit à Mme de Sablé pour lui raconter une conversation du comte de Saint-Paul, le fils de Mme de Longueville et sans
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éo^te aussi de La Rochefoucauld : elle se plaint des allusions de ce jeune homme à une liaison dont elle se défend assez mollement. La preuve n'est })as décisive. On trouve d'autres échos de tous ces bruits et de tous ces dits dans les correspondances du temps. Mlle de Scudéry écrit à Bussy : a M. de La Rochefoucauld vit fort honnêtement avec Mme de La Fayette; il n'y paraît que de l'amitié. Enfin la crainte de Dieu de part et d'autre, et peut-être la })olitique ont coupé les ailes à l'amour. Elle est sa favorite et sa première amie. » — « Pour moi, répond Bussy, qui du fond de sa province est à l'affût de tous les scandales, je maintiens qu'il y a toujours de l'amour. » Plusieurs circonstances atténuaient d'ailleurs le caractère scabreux d'une telle familiarité. Lé duc comptait plus de cinquante ans, la comtesse plus de trente; elle n'avait jamais été belle; ils étaient tous deux souvent malades, elle en proie à sa fièvre, lui rongé par sa goutte.
Mme de La Fayette fut la consolation de La Rochefoucauld vieillissant et lui donna dix années de bonheur. « Rien, écrira Mme de Sévigné, ne pouvait être comparé à la confiance et au charme de leur amitié, rien ne pouvait surpasser la force d'une telle liaison. » Ils étaient créés pour s'entendre et s'aimer, l'épicurien mélancolique et la femme aussi consommée que lui dans la science du monde, de la j)olitesse et du goût.
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Empêchée, par sa santé précaire et son humeur un peu quinteuse, de jouer à Paris le rôle de Mme de Sablé, qui fut le partage de Ninon, Mme de La Fayette réunit autour d'elle un cercle plus restreint, plus intime encore. Elle habitait, en face le petit Luxembourg, un hôtel avec jardin où il y avait un jet d'eau, « le plus joli lieu du monde pour respirer à Paris », disait Mme de Se vigne, qui datait ses lettres à sa fille tantôt de chez son amie, tantôt de chez AL de La Rochefoucauld, dont l'hôtel, situé rue de Seine occupait l'emplacement actuel de la rue des Beaux-Arts. M. le Prince habitait tout près de là, l'hôtel de Condé.
Le duc de La Rochefoucauld n'avait point de charges publiques. Il ne put obtenir en i()()6 le préceptorat du dauphin. Il assista comme volontaire au siège de Lille en 1667, ce fut sa dernière campagne. La goutte lui interdisait l'assiduité à la cour. Il ne lui restait donc qu'à couler ses jours dans un doux repos, et c'est à quoi il s'employait auprès de son amie. La petite société d'élus se réunissait à jour fixe pour dîner ensemble : on allait en compagnie au spectacle, aux exhibitions de la foire. La musique de Lulli faisait verser des larmes à Mme de La Fayette. Pendant la belle saison, on se rendait chez Gourville, à Saint-Maur, où la comtesse s'installait comme chez elle, au grand mécontentement du légitime projiriétairo. Ampliitryon magnifique.
Gourville d'un coup de baguette faisait sortir « d'admirables soupers», et La Rochefoucauld a écrit une maxime pour nous dire combien il est ennuyeux de conserver sa santé par un trop grand régime. Les nouvelles de la cour et du monde formaient le sujet des entretiens.
Lors de la retraite de Retz, qui suivait l'exemple des illustres aventurières de la Fronde, de Mme de Longueville, de Mme de Ghevreuse, La Rochefoucauld envoyait à Mme de Sévigné (1675) un portrait de son ancien rival, où il le montre aimant à éblouir par le récit d'aventures extraordinaires, d'humeur facile au reste, et sachant donner un beau jour à ses défauts : « Il n'a point de goût ni de délicatesse, il s'amuse de tout et ne se plaît à rien », et tel était en effet le cardinal de Retz, qui courtisait, après les duchesses, des filles d'auberge dans les tavernes enfumées de Hollande. « La retraite qu'il vient de faire, ajoute La Rochefoucauld, est la plus fausse action de sa vie;... c'est un sacrifice à son orgueil, sous prétexte de dévotion; il quitte la cour où il ne peut s'attacher, et il s'éloigne du monde, qui s'éloigne de lui. » La Rochefoucauld se montre sceptique, il pense au Retz d'autrefois : Rossuet, Saint-Evremond, Mme de Sévigné croient, au contraire, à sa sincérité, à sa droiture d'intention. Mais, insinue Sainte-Reuve, il faut toujours se méfier de l'impression que font les vieillards, surtout s'ils sont
gens bien élevés et polis. Quand les passions sont amorties ou impuissantes, on redevient bon ou on a l'air de l'être; on a même l'air de l'avoir toujours été. Mme de Sévigné n'appelait ce démon de Retz dans sa vieillesse que « notre bon cardinal ». Ce qui semblera extraordinaire, c'est qu'elle raconte à sa fille qu'elle a envoyé ce portrait au cardinal, curieux de voir comme on parle de lui « quand on ne l'aime guère ».
On avait dans le cénacle la primeur des ouvrages littéraires. Corneille lisait chez le duc sa tragédie de Pulcliérie, Racine son Alexandre^ Boileau, qui proclamait Mme de La Fayette la femme de France la plus spirituelle et qui écrivait le mieux, son Avt poé~ r/V/Me, Molière, en 1672, ses Femmes savantes, où l'on a faussement cherché une satire de la comtesse et de Mme de Sévigné. Mais le vieux Corneille ne causait pas, et n'était bon qu'à lire ses pièces; el Segrais dit que c'est à l'occasion de Despréaux et de Racine que M. de La Rochefoucauld a établi sa maxime : (( C'est une grande pauvreté de n'avoir qu'une sorte d'esprit », parce que tout leur entretien ne roulait que sur les vers, et que, hors de là, ils ne savaient plus rien. La Fontaine dédiait à La Rochefoucauld sa fable des Lapins, et glorifiait les Maximes dans \ Homme et son image; Mme Deshoulières lui a consacré une Ode sur la douleur et a transposé des maximes en vers.
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La Rochefoucauld occupait sa vieillesse à perfectionner, en vue de la postérité, ce petit livre, au début simple jeu à l'usage des dames et des ruelles, qui avait mis le sceau à sa réputation. Les éditions, qui se multipliaient, étaient revues et modifiées par lui avec le soin le plus minutieux et le plus exigeant : dans la première on comptait 317 maximes, dans la 2^^ (1M6] 302, dans celle djJ67Ï7~34i, de 1675; 413, dfî i.678j 50 4^ Cette dernière année parurent également les Maximes de Mme de Sablé, les Pensées d'Ailly, la Fausseté des vertus humaines d'Esprit, émules peu redoutables pour La Rochefoucauld.
Les corrections successives, fort intéressantes à étudier de près, révèlent toutes le même souci de la concision, de la netteté, de la légèreté du style. On connaît de la première édition au moins onze états différents, par suite des cartons qu'y a fait exécuter l'auteur*. A la seconde édition, il supprime les maximes qui se répètent, qui ressemblent trop à celles d'Esprit ou de Mme de Sablé, tout ce qui ne lui appartient pas. Il retranche le grand morceau sur V amour-propre , soit, selon M. Janet, à cause de la longueur, en désaccord avec la forme aphoristique des Maximes, ou parce que c'est exprimer en une seule fois, peut-être trop crûment, la pensée intime de l'auteur, et déflorer
1. Préface ù l'édilion des Maximes de ICO'i, publiée en Hollande, par A. Pauly.
ainsi le sujet. La pensée sur la crainte de la mort est la seule qui reste développée*.
A partir de la troisième édition, il ajoute des maximes nouvelles, et comme il consultait autrefois Mme de Sablé, il s'adresse maintenant à Mme de Sévigné, à Mme de La Fayette, à Corbinelli, à Mlle de Scudéry; chacun se met à la recherche du tour le meilleur et le plus piquant. Mme de La Fayette termine ainsi une de ses rares lettres à Mme de Sévigné : « Voici une question entre deux maximes : On pardonne les infidélités, mais on ne les oublie pas On oublie les infidélités ^ mais on ne les pardonne pas. Aimez-vous mieux avoir fait une infidélité à votre amant, que vous aimez pourtant, ou qu'il vous en ait fait une et qu'il vous aime toujours ? » Mme de La Fayette ajoute qu'il s'agit d'infidélités passagères. Mais Mme de Sévigné manque d'expé-
1. Voici un exemple des variantes et des corrections, d'une édition à l'autre :
l» La jalousie ne subsiste que dans les doutes; l'incertitude est sa matière ; c'est une passion qui cherche tous les jours de nouveaux sujets d'inquiétude et de nouveaux tourments. On cesse d'être jaloux dès que l'on est éclairé de ce qui causait la jalousie (1G65, maxime 35) :
2'' La jalousie se nourrit dans les doutes. C'est une passion qui cherche toujours de nouveaux sujets d'incjuiétude et de nouveaux tourments; et elle devient fureur sitôt qu'on passe du doute à la certitude (2''édit., 1666, maxime 32);
Enfin : La jalousie se nourrit dans les doutes; et elle devient furcar, ou elle finit, sitôt qu'on passe du doute à la certitude.
rience pour résoudre cette question de casuistique amoureuse, ou, comme nous dirions aujourd'hui, cette cruelle énigme. On ne retrouve dans aucune édition les deux maximes que propose Mme de La Fa3^ette, mais La Rochefoucauld en ajoute quatre nouvelles sur l'infidélité des amants, « cette faute considérable en amour, » pour parler comme l'auteur de la Princesse de Clèves, et il avait déjà inséré dans la 3^ édition cet aphorisme : On pardonne tant que Von aime. Il veut dire, selon l'ingénieux commentaire de Vinet, qu'il y a ordinairement dans le pardon moins de générosité qu'on ne pense; qu'un amour dont nous ne sommes pas maîtres, un attachement involontaire, un servage, une faiblesse de cœur est le vrai principe de nos pardons, que c'est à nous-mêmes que nous accordons ce pardon que notre cœur demande; mais que pardonner, hors de cette disposition, pardonner sans avoir le cœur lié est beaucoup plus rare et presque inouï.
Est-ce à Mme de La Fayette qu'il faut attribuer la légère atténuation à l'esprit misanthrope des Maximes dans l'édition de 1672, et surtout dans celle de 1678? La duchesse de La Rochefoucauld était morte vers 1670. Il y eut alors entre le duc et la comtesse intimité croissante, en quelque sorte vie à deux. Nous lisons dans les Segraisiana que Mme de La Fayette disait de M. de La Rochefoucauhl : « Il m'a donné de l'esprit, mais j'ai réformé son cœur ». Elle le
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réforma en l'aimant et en le rendant heureux. Le nom Besœnftigerin que donne Goethe à Mme de Stein, celle qui change l'amertume en douceur, convient à Mme de La Fayette à l'égard de La Rochefoucauld. On a voulu étendre cet adoucissement jusqu'aux Maximes et retrouver dans leur succession chronologique un journal de l'âme du grand seigneur philosophe, qui, sous le charme de cette influence, devint moins sévère pour la nature humaine, sans • jamais désarmer cependant. Il a supprimé cette dure boutade : « Dans l'adversité de nos meilleurs amis, nous trouvons toujours quelque chose qui ne nous déplaît pas. » Ij JLÊm£èreJ es réflexi^ns dénigrantes par les mots d'ordjnaire^le plus souvent, quel^[uefois,laplu£artdesJi^ ces limites
et ces correctifs, remarque M. Janet, qui semblent de sa part une concession aux délicatesses mondaines, affaiblissent et amoindrissent sa pensée, laissent supposer la possibilité du bien, et tendent à transformer en lieux communs des sentences qui s'appliquent à l'humanité tout entière. Les esprits soupçonneux n'y verront de sa ])art qu'une simple politesse, et non l'expression de la charité. De même au jugement de Sainte-Beuve c'est la première édition des Maximes qui contient toute la pensée de La Rochefoucauld, pensée franche, absolue à l'origine, toute verte et toute crue.
D'autres changements méritent encore d'être
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signalés '. La Rochefoucauld a laissé de côté toutes les maximes qui ont un caractère chrétien, et supprimé les membres de phrase où le mot Dieu était prononcé. Il jugeait sans doute que les allusions religieuses contrastaient avec l'esprit général et la philosophie profane de son petit livre. Après l'avoir placé au début sous le couvert des Pères de l'Eglise, il retranche le Discours préliminaire^ mais modifie son Avis au lecteur dans un sens encore plus orthodoxe et continue à mystifier respectueusement la religion.
A son tour, Mme de La Fayette consultait son ami lorsqu'elle écrivait ses romans. Dans Zayde, parue en 1670, se retrouvent les aventures romanesques selon le goût des d'Urfé et des Scudéry; mais le style est naturel, la peinture des sentiments supérieure. Nous possédons en manuscrit la retouche d'un passage qui est de la main même de La Rochefoucauld, de sa grande et belle écriture; c'est un couplet précieux :
J'ai cessé d'aimer toutes celles qui m'ont aimé, et j'adore Zayde qui me méprise. l']s(-ce sa beaulé qui pro(hiit un effet si extraordinaire, ou si ses rigueurs causent mon attachement? serait-il possible que j'eusse un si bizarre sentiment dans le coîur, et que le seul moyen «h- m'attaclier fût de ne m'aimer pas? Ah! Zayde,