LES PORTS DE LA BANUEUE
Ceci ne faisait pas Falïaire des Rochelais, qui, dans cette circonstance, confondant leurs intérêts avec ceux de leur suzerain, AHonse de Poitiers, cherchèrent à entraver ce qu'ils appelaient des « nou- . » veletés ». Les prévôts d'Alfonse, à La Rochelle, faisaient donc des descentes au Port-Neuf, confisquaient les poissons, prenaient les droits et entravaient de tout leur pouvoir Faction des officiers du seigneur de Laleu. Celui-ci se lassa des agissements des prévôts ; et se plaignit au comte. Pour satisfaire aux nombreuses réclamations de leurs sujets, à une époque où la justice définitive était trop loin du justiciable , saint Louis et Alfonse avaient créé des juges ambulants, des enquêteurs. H entra donc dans la mi.ssion de ceuxci de faire la lumière sur la question du Port-Neuf. L'enquête eut lieu en 1268 ; elle fut suivie d'une contre-enquête.
La note dominante de celte information fut que Press'gny eut , de son côté , la plupart des témoins de Laleu ; le prévôt, la majeure partie de ceux de La Rochelle. Il apparaît que Tintérêt guidait, sans doute d'une manière inconsciente, la façon de voir de chacun.
Il fut bien établi que depuis trente ans au moins, les seigneurs de Laleu percevaient le bortulage, la coutume des marchandises, leur part de poissons ; qu'ils exerçaient la justice sur les équipages des navires et qu'ils imposaient leurs mesures à ceux qui fréquentaient le port. Le bortulage consistait en 12 deniers. La coutume des marchandises était de 2 deniers obole sur chaque tonneau de vin embarqué ou débarqué, de 4 deniers pour chaque tacre de cuir ; on recevait du setier de blé, 1 denier ; du faix d'étofie , 3 deniers. Le droit sur les poissons était du dixième ou du onzième.
Et alors on voit surgir de cette enquête un principe curieux pour cette époque, à savoir la possession du domaine maritime réservée au suzerain. C'est bien là, semble-t-il, la base du droit de chacune des parties. Tout ce que la mer touche appartient au comte. Lu conséquence est que si le navire décharge ses marchandises sur iJ^es bateaux cjui les transbordent à La Rochelle, ou sur un autre
navire, il n'est rien dû au seigneur de Laleu ; si au contraire, ces marchandises sont portées à terre au moyen d'une planche, il n'est rien dû au comte de Poitiers. '
Tous les navires qui mouillaient d'ailleurs dans la baie de La Rochelle devaient la coutume au comte, s'ils se trouvaient en deçà du Heu nommé la Cèpe, près du Bois-Fleuri, lieu devenu plus tard Chef-de-Bois, aujourd'hui, par corruption, Chef-de-Baie.
Les difficultés relatives au Port-Neuf durèrent longtemps. Les seigneurs entretenaient leurs ports convenablement, et c'était un excellent refuge pour les navires. Aussi, en 1315, les Rochelais se plaignent-ils encore.
« Item, requièrent lesdiz maire et eschevinz que nostre seigneur le roi face deffandre au seigneur de Mosé , qu'il ne face noveleté en sa terre, por domage de la vile de La Rochelle, et celle nouveleté qu'il a faite soit amenée à neent : c'est à savoir teres que il tronche et fait trencher de nouvel pour faire port en leu ou onqiies mes port ne fu ; et de ce porroit ensuire grant domage et especiamant en tens de guerre : quar l'en porroit venir a galies pour celle nouveleté que ledit sire de Mosé se porforce à faire.
» Item, nostre seigneur le roi en perdroit ses coustumes si celle nouveleté estait faite, quar les marchandises qui devroient estre chargiées et deschargiées au port de nostre seigneurie roi, seroient chargiées et deschargiées en celé nouveleté ; et ainsi la costume et li devoir que nostre seigneur le roi devroit avoir pour le chargemant et le deschargemant, nostre seigneur le roi les perdroit, et ledit chevalier les auroit, et meesmemant ledit chevalier ne le doit pas faire ; quar nouveletez sont défendues. »
On verra dans quelques lignes comment les seigneurs de Laleu perdirent tout intérêt dans Fexislence de leur port neuf. Ce refuge n'en subsista pas moins ; on le retrouve fréquenté au moyen âge. Lors du siège, Richelieu en fait un port de refuge, et encore, lors de la révocation de TÉdit de Nantes, des navires y sont mouillés qui reçoivent des réfugiés. Les tempêtes de l'hiver dernier ont bien
démontré que la mer n'abandonnait qu'à regret ce domaine, et que M. Bouquet de la Grye n'avait pas seulement fait œuvre d'imagination, mais de sens, en réservant d'en faire plus tard une annexe de La Pallice,
LE GUÉ-CHARRAUD
La concurrence ne venait pas seulement des ports avoisinonts, elle naissait quelquefois au loin. Un port créé au cœur de TAunis et mettant les marchandises à la porte de Surgères, de Mauzé, de Niort et de tout le Poitou, était un véritable danger pour la Rochelle.
C'est ce qu'on chercha à faire dans la création du port du Gué- Charraud. Ce petit lieu est tout proche de la commune de Landrais, au point où la route de la Rochelle à Saintes et à Limoges, c'est-àdire l'ancien chemin romain, traversait la rivière de la Gère.
Pour y amener des bateaux, il fallait canaliser la Gère jusqu'au pas de Charras qui adonné son nom à cette partie du cours d'eau. Cette canalisation fut autorisée par lettres de Philippe-le-Bel, datées de 1314 . L'idée du port naquit aussilôt ; le canal était navigable dans sa partie haute pour des bateaux de 12 à 14 tonneaux, et on estimait à 3000 tonnes la quantité de marchandises qui pourrait y passer chaque année. Les travaux avaient été faits par les seigneurs et les religieux, riverains de ces terres, et devaient être payés au moyen d'un droit de halage de 2 sols par tonneau. La Rochelle et Saint-Jean-d'Angély luttèrent ensemble contre celte redoutable concurrence. Ces deux villes obtinrent d'abord que le produit du droit de halage appartînt au roi , puis amenèrent , en 1345, la suppression du port.