UNE TRAINE , XVIIP SIÈCLE
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dans la marine marchande. On a bien compris depuis longtemps la supériorUé des navires à fort tonnage réalisant à la fois la sûreté du voyage et l'économie des faux frais. Mais dans la pratique il y a des difficultés considérables. Le moyen âge , cela a été prouve par des documents, avait connu des navires à haut bord, calant beaucoup ; mais si l'usage de ces vaisseaux ronds, ou d'autres analogues, existe même pour nos côtes, nous pouvons bien dire cependant que le système avait plus de raison d'être dans le bassin de la Méditerranée où les navires ne connaissent ni les fatigues ni les inconvénients de l'échouage.
Sur nos côtes, il fallait, pour les grands navires, la navigation
en rivière, ou des bassins à flot , échappant aux alternatives du flux et du reflux.
Mais il était, à toutes forces, nécessaire de suivre ce mouvement de Faugmentation du tonnage qui , ayant pour point de départ le XVF siècle, avait pris des proportions inusitées depuis 1717.
La Rochelle, comme tous les autres ports maritimes, devait éprouver le contre-coup de ces révolutions nautiques. Plus les dimensions des navires augmentaient , plus Timportance de son havre semblait diminuer. Par contre, les ports en rivière, comme Rochefort, se trouvaient favorisés, malgré la difficulté de cette navigation en rivière , et , ajoutaient les commerçants de Tépoque , malgré les inconvénients d'un séjour prolongé des navires au milieu des brumes de la Charente. La lutte créait donc deux obligations pour le port de la Rochelle : approfondissement du havre, création d'un bassin à flot.
Tel fut le double but des sollfcitudes de la Chambre de commerce de La Rochelle pendant tout le cours du xviii^ siècle. C'est à la Chambre de commerce que revient en efiet le mérite de tout^ ce qui fut exécuté et prévu pondant cctle longue période d'années. C'est elle qui a hérité des traditions et de l'esprit d'inilialive de l'ancien corps de ville. Née du commerce comme la vieille Rochelle, convaincue qu'avec le commerce, la richesse ne se ferait pas attendre et que le reste viendrait par surcroit, la Chambre s'attacha avec un acharnement remarquable à la réussite des projets de transformation du port de La Rochelle.
M. Garnault , le zélé secrétaire-archiviste de la Chambre de commerce , nous a raconté par le menu , avec une patience et une conscience dignes de tous les éloges , cette lutte de près d'un siècle, au moyen des documents dont il a la garde. Nous allons la retracer à notre tour, en nous eflbrçant de n'emprunter à cette richesse d'archives que les points principaux, mais en essayant de les éclairer encore par l'apport de plans inédits et de documents nouveaux. Malgré celte condensation, il sera quelquefois difficile au
lecteur de ne pas se perdre duns cette multiplicité de projets souvent aussitôt morts que conçus. 11 est rare en clTet de voir une question ainsi ballotce, pendant près d'un siècle , de projets en projets, de réformes en réformes, recevoir une exécution aussi tardive.
Nous pouvons dire des Tabord que les obstacles matériels, et ils étaient nombreux, ne furent pas les seuls a[)portés à la réalisation de ces projets.
Sans aucun doute, il y avait Teneombrement des vases amenées par les courants et retenues par la dijjue de Richelieu ; il y avait la crainte d'absorber, duns un bassin à Ilot , une partie des <|uais, utile au commerce pour le dépôt des marchandises. Il y avait cette difficulté de trouver de Targent, à une époque où le budget de la France élait mal équilibré. Mais à côté de tout cela , il y avait aussi les questions d'influence de corps ou d'indivi(Uis , les questions de personnalités ou de susceptibiUtés.
Jusqu'en 1703, l'administration des ports de la Rochelle appartient à la direction des fortifications. Dés lors, on peut le dire sans être taxé de parti-pris, la préoccupation des intérêts de la défense nuit singulièrement à la conception nette et franche des besoins du commerce. Puis , en 4703 , le port de la Rochelle passe aux Ponts-et-Chaussées , et alors la direction des fortificalions et le gouvernement de la Ville, représenté par M. de Senectére , maréchal de France, s'ingénient à créer des difficultés. La peur du militaire perce de toutes parts. On ferait bien ceci , on déciderait bien cela, mais que diraient Messieurs des fortifications '? (pie ferait M. le Maréchal ? Quelle attitude prendrait cette homme de guerre hérissé de la passion de la fortification et de l'amour de son cor|)s ? Pour un peu, on se croirait aux temps modernes , en présence de la réglementation méticuleuse du Génie militaire. Le maréchal de Senectére est d'ailleurs cet homme qui, dans des circonstances analogues, pour des luttes de préséance, regardait d'un air si dédaigneux « les robbins » et les marchands de la Rochelle. Nous
Tavons déjà vu, en face du Présidial, quand nous avons raconté rhisloire de ses luîtes homériques, à la façon de Rabelais, avec le premier corps judiciaire de La Rochelle.
Aussi , en prévision de ces obstacles , on prend toutes sortes de biais, de précautions; on fait évoluer les dossiers dans des marches savantes, pour éviter de heurter de front ce mur crénelé de petites ou de mauvaises raisons.
Puis, il y a les petits intérêts du tiers et du quart, fails de mesquines passions, d'amour-propre et d'amour de Targent. C'est notamment l'histoire de certain projet , dont l'auteur , lui , a su se faire bien venir de ces Messieurs de la guerre ; ce projetlà, on le pousse malgré ses imperfections, ses difficultés d'exécution. Aux ennuis de l'attaque , pour le commerce ot ceux qui s'y intéressent en haut lieu, succèdent les obligations de la défense. Après tout, on en passerait quand même par là ; tous les projets sont bons pour la Chambre de commerce, s'ils ont chance de réussir ; on aurait toujours une amélioration, un bassin à flot quel qu'il soit. Le commerce de La Rochelle n'est pas difficile sur la couleur des projets. 11 veut tout ce qu'on veut, pourvu qu'il y ait un bassin au bout ; pourvu qu'on lui donne un port capable de recevoir les grands navires ; pourvu qu'on ne l'oblige pas à aller caréner à Rochefort, et qu'il ne soit pas dans l'obligation d'aller faire, dans la même ville, ses armements pour les colonies.
Rochefort, c'est la rivale d'alors ! Ce n'est pas le tout en effet de lutter contre le service des fortifications, contre le maréchal gouverneur, contre les mesquins appétits de ceux qui veulent se faire payer leurs services ou la réussite de leurs projets, contre les cabales du petit commerce ligué contre le grand, pastiche, en cela, des bourgeois rochelais du xvF siècle. R y a aussi Rochefort. Nos voisins ne nous en voudront pas de montrer comment, presque aussitôt que née , cette ville enrichie des richesses rochelaises s'essayait, au contraire de ce qui se passe bien sûr, aujourd'hui, à supplanter son ainée. C'est La Rochelle qui, par ses négociants, fait
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le commerce de Rochefort, qui y arme ses négriers, qui va y chercher ses approvisionnements; c'est La Rochelle qui jette dans les débits de cette ville , tout l'argent de ses équipages, au retour des Indes.
Et cela pendant que le grand roi oublie de restaurer le vieux port national de notre ville, pour jeter des millions dans celui do Rochefort. N'importe ! La Rochelle est l'ennemie bienfaisante, c'est vrai, mais c'est l'ennemie. Et alors que le roi et ses ministres, pris de remords, moins oublieux qirc leurs prédécesseurs pour une ville d'où sont partis tant de grands découvreurs, du Mississipi à la Guinée, semblent disposés à quelque chose pour faire revivre celte splendeur passée, ou pour lui laisser le bénéfice de son imm^'use commerce du moment même, — Rochefort cherche à détourner les faveurs royales à son profit. C'est Dulaurens, un médecin du roi, son maire, qui se charge de l'attaque, et dans un mémoire compendieux, échalïaude la gloire et les avantages de Rochefort, sur l'indignité et l'abaissement de La Rochelle. ]^'un devient tout, l'autre n'est plus rien. Si le premier sentiment est légitime et d'un bon citoyen pour sa petite patrie, l'autre n'est guère excusable ; le dénigrement ne l'est jamais.
Rochefort est l'œuvre de Louis XIV ; c'est une des plus belles villes du royaume ; les Rochelais y affluent depuis quelques années ; aucun lieu n'est plus capable de recevoir les denrées de l'Angoumois, de la Saintonge et du Poitou; dans les marais voisins on peut développer l'élevage des bêtes de somme et des bestiaux qui seraient d'une grande ressource pour l'exportation. Telle est la note dominante du mémoire.
Dulaurens ne faisait pas attention que ses arguments valaient autant pour La Rochelle que pour Rochefort. Si c'était, pour celte dernière ville, un titre, d'avoir été créée par Louis XIV, c'en était bien un, pour la première, d'avoir prêté aide et confort à tous les rois de France depuis six cents ans. Les Rochelais affluaient vraisemblablement plus à lu Rochelle qu'à Rochefort ! Les denrées du
Poitou, par la Sèvre, y étaient aussi à leur place que celles de la Saintonge, à Rochefort. L'élevage des bestiaux dans les immenses marais de la Sèvre était aussi possible que dans ceux de Rochefort, qui d'ailleurs s'étendent jusqu'aux portes de la Rochelle.
Ces arguments sont sans doute d'un bon rocheforlais ; mais où l'auteur dépassait le but, c'est quand demandant, pour la création des bassins de Rochefort, les millions qu'on cherchait pour La Rochelle , il ajoutait que La Rochelle n'avait plus sa raison d'être :
« La mer, disait-il, abandonne cette \ille depuis longtemps ; les armateurs sont obligés d'envoyer caréner, radouber et armer leurs navires soit à Rochefort, soit à Bordeaux, soit en Seudre. Le havre ne peut jamais éviter de se combler ; il est impossible ou trop coûteux de le mettre en bon état, comme l'assurent les bons armateurs et les mieux éclairés. » Puis encore : « La Rochelle est une espèce de cul-de-sac qui, à défaut de rivières, ne peut étendre son commerce qu'à grands frais, et avec incertitude pour la durée et la sûreté de la navigation ; que la nature môme semblerait indiquer ce sacrifice, s'il y en avait à faire »
Le désagrément de ces attaques n'alla pas jusqu'à constituer un danger. Il eût semblé dérisoire aux secrétaires d'Etat de rayer d'un trait de plume ce grand nom de La Rochelle , et l'opposition s'évanouit.
A ces ennuis, à ces diflicultés, à ces attaques , il y avait encore à ajouter les accidents du sort. Ici c'est un changement de ministres, d'officiers ; là, en 17G9, c'est Trudaine qui meurt au moment môme où le conseil du roi est à la veille d'approuver tous les projets, et de fixer l'imposition qui doit fournir les premiers fonds nécessaires aux travaux. Puis, c'est la Révolution qui précipite les événements, mettant au second plan tout ce qui n'a pas le caractère d'intérêt d'Etat; et enfin la disparition de la Chambre de Commerce, cheville ouvrière de tous les projets.
Tout s'en mêlait ; aussi malgré cet ensemble de volontés et
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rrénergies, le xrx^ siècle seulement a vu livrer au commerce le premier bassin à Ilot que nous ayons possédé dans nos murs.
Ces grandes lignes suTOraicnt peut-être pour édifier quelquesuns de nos lecteurs sur les eilbrts tentés ou les résultyts obtenus par le commerce pour l'amélioration des ports de La Rochelle au siècle dernier. Mais pour ceux qui sont curieux de reconstituer la physionomie de cette partie de la ville, nous croyons intéressant de faire passer sous leurs yeux , en quelques lignes pour chacun , rénuméralion des projets et des contre-projets, relatifs, au xvni® siècle, au port et à ses annexes.
PROJET d'uTILISEÏ^ LE HAVRE COMME BASSIN A 1 LOT (1722).
Creusement du havre et du chenal, établissement d'un bassin à tlot, telles sont les aspirations du commerce dès le commencement du xviijc siècle.
En ce (jui concerne le bassin, la première idée qui vint à Tesprit, fut de transformer le havre lui-même en un immense bassin à ilôt. L'idée était séduisante. Quelle situation exceptionnelle pour un bassin? largement développé à quelques mètres de son ouverture, entouré déjà de nombreux établissements commerciaux , pourvu d'annexés comme le canal Maubec, le canal Verdière, Tétier de la petite rive, qui lui permettaient de s'agrandir indéliniment, que lui manquait-il? une profondeur suffisante, et des portes de Ilot fermant Tétroit espace de vingt-deux mètres soixante centimètres qui séparait la tour Saint-Nicolas de la petite tour de la Chaîne.
Mais ce projet n'était pas parfait. 11 présentait même de nombreux inconvénients. S'il favorisait le grand commerce, il tuait le commerce au cabotage ; il n'y avait plus de port de pêche, [dus de pilotes, plus d'embarcations en mesure de sortir ou de rentrer jusqu'à la fin du Jusant. La grande navigation elle-même était atteinte par
l'absence de bateaux pilotes. La Chambre de commerce fut contrainte de protester, pour toutes ces raisons, et le projet disparut à jamais.