BASSIN DE LA PETITE RIVE. — PROJET GRISSOT
Jusqu'ici on a pu constater un accord parfait dans le commerce rochelais en ce qui concerne le but à poursuivre. Si quelques divergences se produisaient, l'union se faisait rapidement.
Mais 1 harmonie n'est pas de ce monde. Et puis les intérêts,
LE PORT AU XVni» SIÈCLE 75
puisque les intérêts étaient en jeu, ne pouvaient-ils pas, peut-être , reprocher avec raison à la Chambre de commerce d'avoir des désiFS un peu platoniques, des volontés un peu molles ? Ce que le public, le petit marchand, le tout le monde voyait, c'était l'accumulation ou la succession des projets, personne n'apercevait au contraire, même un commencement de réalisation. Or le gros du public n'est sensible qu'à ce qui arrive ; il n'applaudit qu'à la réussite ; il ne se préoccupe pas de connaître ou de peser les difficultés sans nombre qui naissent sous les projets les plus intelligtmts, à rencontre des volontés les plus fermes. Pour ce public, il n'y a que le succès. Or le succès était loin de poindre à Thorizon. C'était une succession constante de déceptions et d'espérances avortées. De là un mécontentement et une cabale qui eurent pour résultat de "faire tendre à un nouveau projet.
a Ce beau et bon projet », comme le dit ironiquement un contemporain, était celui imaginé par le sieur Grissot, ci-devant ingénieur des ponts et chaussées, détaché, par congé de cour, comme ingénieur militaire auprès du roi d'Espagne. Il fut présenté par le sieur Donnéadieu, négociant à La Rochelle.
Il consistait vraisemblablement, si nous en jugeons par divers passages des délibérations, des lettres officielles ou de comptes en notre possession , dans le creusement d'un grand bassin , comprenant le terrain qui s'étend sur la muraille du Gabut , et circonscrit par l'ancionne ligne des murs qui fermaient le faubourg Saint-Nicolas , absorbant ainsi les étiers , la Grave , la place de Vérité, et les maisons de la petite rive. La muraille du Gabut était reconstruite plus en avant dans^a mer.
En dehors des gens du petit commerce qui, paraît-il, donnèrent en plein dans la cabale, quelques négociants importants, même des plus sages, comme MM. Brideau et Sureau, puis une partie de la Chambre de commerce se laissèrent tentor et séduire. Le vrai motif de cette adhésion n'était pas uniquement dans la valeur du projet en lui-même. Un grand bassin dans cette situation présen-
tait en effet quelques inconvénients. Ne se faisait-il pas au moyen de la démolition d'un mur de ville et d\m grand nombre de maisons ? nuisant, pour ce même motif, au développement du commerce, puisqu'à une ville circonscrite par une enceinte fortifiée, il marchandait l'espace nécessaire aux établissements commerciaux. Sur le premier bassin prévu, près de la place de Vérité, il avait cependant une supériorité, son ampleur qui lui permettait de recevoir un grand nombre de navires. Mais il avait une infériorité sur les autres projets, c'était la dépense énorme qu'il occasionnait, énorme, en effet, quand on songe qu'une étude en avait fait retrancher comme inutiles des travaux s'élevant à 2.652.289 livres 17 sols 6 deniei^.
Il aurait donc été peu séduisant par lui-même, ce projet. Mais ce qui était tentant, et ce qui fut susceptible d'entraîner quelques esprits, ce fut la perspective d'une prochaine réalisation. Ce n'était peut-être pas le port rêvé, mais c'était toujours un bassin. M. Donnéadieu et M. Grissot prétendaient en effet avoir à leur dévotion un personnage puissant qui se faisait fort d'obtenir l'agrément du Roi et de lever toutes les objections , de réduire à néant toutes les oppositions du Génie militaire comme des ministres.
Sur cette assurance, la Chambre de commerce se laisse entraîner, et nomme deux députés, Rasteau et Perdriau, ce dernier bientô* remplacé par Pascaud jeune, déjà député du Commerce près du Conseil. Leur mission est d'appuyer le projet Grissot, tout en tenant, pour le moment opportun, les autres projets en réserve.
Il est inutile de suivre, en détail, les phases de cette petite cabale dont le principal acteur était Grissot; Grissot qui simulait l'existence d'un ami puissant, demeur^à l'état de mythe jusqu'à la lin, Grissot qui n'avait qu'un but, obtenir du commerce la survivance de la députation de Pascaud jeune. De résultat, point. La dépense parut énorme et indisposa les ministres De 2.400.000 livres, elle fut réduite à 1.100.000 livres, sans pouvoir l'emporter encore. Et, en fin de compte, après avoir occasionné des froissements entre la Chambre de comiïierce et le pouvoir^ entre les négociants de La
Rochelle eux-mêmes, le projet Grissot disparut devant le projet de La Croix modifié par M. de Chaville.
TRAVAUX SECONDAIRES. — RÉTABLISSEMENT DE l'aNCIEN ÉPERON DES DAMES.
D'après le mémoire présenté par la Chambre de commerce de 4727, la première chose à laquelle on devait s'attacher étnit le rétablissement de l'ancien éperon qui parlait auparavant de la tenaille ou fort des Dames ; cet éperon avait été détruit lors de la démolition de la fortification de La Rochelle. Il était à peu près dans la situation où se trouve aujourd'hui le môle qui est attaché à la porte des Dames. La disparition de cet éperon avait été cause de la ruine du havre de La Rochelle. Et en effet, la destruction rie la falaise depuis Chef-de-Bois jusqu'à la porte des Dames, au long du Mail, donnait une accumulation de galets, un cordon littoral qui s'acheminait doucement par le chantier de construction actuel , et venait ferrner l'entrée du havre entre les deux tours. Depuis longtemps cet inconvénient , nous l'avons vu, avait existé, mais il était devenu une cause de ruine pour le commerce. Ce fut donc le premier desideratum visé par la Chambre.
Accepté par M. de Tigné, en 1728, il fut achevé le 16 octobre
Comme complément, on construisit une écluse au pied du même fort. Cette écluse, baptisée Ecluse de la Santé, eut pour but d'empêcher les douves de se vider à toutes les marées, et de maintenir Teau de mer à volonté dans ces mêmes douves. Les pelles furent placées en juin, et les roues en juillet 4733. La santé ! Eh oui, les Rochelais aspiraient déjà, avec une impatience bien légitime, à l'assainissement de ce Front-ouest que nous commençons à peine à voir.
PROLONGEMENT DE l'ÉPERON DU HAVRE.