‹ La romance de l'hommeChapitre 16 sur 51 · LUPANAR · texte numérisé non relu

LUPANAR

Elles sont trois, — ab ! tristes âmes! — Trois soupirs Montent vers des désirs de vivre et de partir. Et l'on entend leur souffle et l'on voit sous la lampe Des gesles de regret et des doigts à la tempe. Dans le couloir, quelqu'un parle, quelqu'un s'en va : A peine si les fronts se tournent, d'un air las... Elles sont trois dans le salon lugubre et rouge. Un chat passe. A la porte, une tenture bouge. Et dehors, des appels qui traînent par le port Vous font rêver de paquebots tout bondés d'or...

Elles sont trois. — La grande a dans ses yeux nocturnes

Le remords de sa vie obscure et taciturne.

Elle a l'air de guetter dans les cartes son sort.

Elle voit se lever des rois couronnés d'or,

Des reines, des valets, des trèfles, cent présages!

Et le malheur se montre avec son dur visage...

L'autre bâille! Elle a pris son miroir. Elle sait

Que la mort luit déjà dans son regard blessé!

Une romance geint sur ses lèvres malades.

Il flotte des relents de musc et de pommade.

Lorsque ses cheveux noirs lui roulent sur les reins

L'atmosphère s'emplit de parfums africains.

Cette femme vautrée a des colliers qui tintent,

Des bijoux de corail à ses oreilles peintes,

Elle a l'air de dormir dans le profond sofa.

Elle songe à l'amour divin de son calfat... "

Et la troisième se déhanche comme on danse.

Elle marche d'un air de sauvage indolence,

Ses pieds font gazouiller de roses bracelets,

Des huiles ont graissé ses cheveux violets.

Son corps souple et furtif subtilement rutile,^

A ses poignets l'on voit des rangs blancs de coquilles

Elle porte en ses yeux des délires de rhum,

Elle laisse parmi l'eau de l'aquarium

Tremper nonchalamment sa bague de topaze

Faux, vers des poissons d'Or qui sautent dans

Et c'est ainsi. Le soir nage au fond des miroirs.

Sur les miroirs passent des vents de désespoir.

dans la vase..* liroirs. %

PAYSAGES ET INTERIEURS.

Et dans le salon rouge un ne voit rien f|ui bouge Que les poissons, — les électriques poissons rouges...

Le poêle ronfle, et l'air est lourd de noncbaloir... A la porte on entend gratter... Dans le couloir Quel<iu'un se tient... Peut-être est-ce quelqu'un pour elles. \ La guigne et le bonheur rôdent dans un bruit d'ailes... Des voix chucbotent. Les pas tournent. Puis plus rien... Et c'est encor le vieil Ennui qui va et vient...

Elles rêvent de fiers départs pour des voyages

Pathétiques, parmi les mers, vers des rivages

Où de grands cocotiers tendent leurs larges troncs

Sous le souffle des vents que chargent des goudrons...

Elles rêvent de continents d'oi^i l'on rapporte,

Par gros lingots, de l'or couleur de feuille morte...

Ah! pays, beaux pays, quand donc vous verra-t-on,

Pays des coutelas, des perles, des cotons

Impalpables, des tabacs doux, des confitures

Et des longues torpeurs (jue berce la nalurel...

Elles rêvent de s'en aller et puis, soudain,

11 leur revient des souvenirs du temps lointain. . .

Elles revoient les jours des enfances rosées,

Page 1