ÉLÉGIE D'AUTOMNE
Un jour cruel et gris, plein de brumes touffues, Souffle à travers mon cœur,
Et je songe et je traîne en accablant la nue De mes vœux sans vigueur.
J'aspire aux heures d'or de 1 été, quand l'air tonne
D'un crépitement chaud.
Et cependant voici le funéraire automne
Avec ses orgues d'eau 1
Avec ses cris d'orage et ses perçantes pluies
Et ses rumeurs de mort, 11 vient dans ma misère et ma mélancolie.
Ma peine et mes remords!...
Seigneur, que j"aimerais, loin de ces lieux moroses
Me griser de couleurs !
Qu'il serait doux pour moi de respirer les roses
Qu'apportent les chaleurs !
Pouvoir fuir cet asphalte humide, — et, hors des houei
De ces sales charhons!...
— Semblable à l'émigrant, je vous cherche et vous loS
Grands bateaux vagabonds !...
Partir! — Ah 1 s'en aller! — Jaloux des équipages
Des Océans heureux.
Je voudrais avec eux me vautrer sur des plages,
Dans les suds sulfureux!
Je rêve de brasiers de sable et d'herbe infuse
D'éclairs de papillons, Et de tous ces geysers de soufre et d'or qui fusent
Parmi des tourbillons.
NOSTALGIES. ll'.l
Je me peins des pays où le corail s'enlace
A la fleur du varech, Oùr.solfalares vifs, éclatent dans l'espace
Des parfums, en jets secs!
Sur des arbres en Heur, rutilant d'aube blanche,
Dorment des perroquets.
Et Tarc-en-ciel tendu contre l'azur épanche
Le feu de ses bouquets.
Oh ! les voir ! Et pâmer devant ces paysages
Soudainement éclos 1 — Entends, mon àme, entends qui t'invite au voyage
L'appel des matelots!...
Embarquons! embarquons! Nous passerons la rade,
Bercé par des steamers.
Gonllez, voiles! ronflez, machines! et, nomades,
Fendons le flot des mers !
La cote fuit, enfin, voguons! Que se déroule
L'azur des équateurs !
Bientôt se lèveront en dansant sur des houles
Des îles de senteurs...
Voici que, fous, s'en vont les vaisseaux sans mâture
Démontés, en haillons, Proue et poupe tournant sur place, à l'aventure.
Sur de glauques bouillons ! f
Mais qu'importe ! Sans peur des écueils ni des trombes,
Des gouffres, des ressacs, Filons ! Et que la pluie ou le tonnerre tombent,
Nous tiendrons le tillac !
Tournés vers des reflets d'insaisissables cotes,
Dans ces mouvants remous, Tandis que cracheront sur nous les vagnes hautes,
Nous resterons, debout!...
Ne sens-tu pas déjà que vient des terres rouges, La chaleur d'un volcan?... i
Regarde au loin, comme un autre bateau qui bouge. Cet îlot capricant!...
Mais non I J'avais rêvé. J évoque en vain la roue
De l'hélice et le frein, i:t la ligne des rocs, et l'espace où se joue
Un ouragan marin...
En vain je m'imagine aspirer l'amertume Des algues, des courants...
Ici tout n'est qu'odeur de plomb et de bitume, Souffles d'hospice, errants!...
Ici tout n'est que spleen et que neurasthénie
Et que spectres falots!
Nous ne vous verrons pas, ô régions bénies î
Pars sans moi, matelot!
Misérable captif qu'enserre l'habitude Plus rude qu'un bourreau,
Il me faut demeurer parmi la solitude Sinistre d'un bureau!...
Dehors, un froid soleil qu'étouffent des fumées Se couche au vent roussi...
Sur un arbre qui meurt, j'entends dans la ramée L'oiseau de mon souci.
Et seuls, on voit, tanguant entre les mornes rues,
Passer des corbillards, Des corbillards tirés par des chevaux qui ruent
Hagards, dans du brouillard...