DES HOMMES
Ils longent les vieux murs roses, les palissades Qui regardent fleurir les grands arbres malades... Parmi le bruit des hôtels borgnes, des bazars, Ils sont ceux-là qui vont au-devant des hasards... Ils voient par les carreaux des misères couchées, Ils entendent gémir des morts dans les tranchées. Ils écoutent le cri moqueur du rossignol... Sur leur tête s'abat la cloche de l'alcool, Lourde et morne et couleur de la neurasthénie... Ils vont où les appelle un bizarre génie... La gloire du héros pâle qu'il deviendra Hante l'un et lui met des flammes dans les bras... Et cet autre court au malheur dans une danse Étrange, d'un pas sur de force et d'impudence... Et le long du trottoir, voyagent tous ces gens... Je vois des profils fous dans la brume nageant.
Et dans la rue éclate un hymne de victoire
Et, parmi des flonflons d'orchestre, luit la noire
Étoile : — le soleil qui vibre sur les morts!...
Et ces hommes s'en vont, comme dans un remords. . .
Les pas se hâtent vers des buts que Ton ignore,
Vers des destins que nul ne peut prévoir encore :
Vers des crimes futurs commis sur des grabats,
Et vers des camps d'orgueil et d'or et des combats
Sauvages, et de gris repos, loin de l'Armée
Des Séraphins, gardiens de nos bonnes journées...
Ils sont les condamnés qui n'éviteront rien...
Ils suivent le destin blême et plutonien...
On entend dans le vent le glaive de la guigne
Qui les frappe! Et l'Amour mystique leur fait signe
Par le geste humblement repenti et croisé
Dune femme en manteau triste qu'on voit passer !...
Et tous ma^-chent d'un pas de honte ou de conquête,
Et l'on dirait qu'en chacun d'eux une âme quête,
Avec des larmes, du bonheur pour ici-bas...
Et dans l'air trouble et mou, des voix parlent tout bas...
Ah! le mystère de ces gens suivant la ligne
laflexible que leur étoile leur assigne !...
EXISTENCES. H
Ils uni l'air de rôder, pâles, grisés de rhum
Ou de sang, et les yeux baignés par le vélum
Nocturne, et leur esprit arrêté à ces rampes
Des maisons où le soir fait scintiller des lampes...
Mais au bout du chemin, peut-être sentent-ils
L'inévitable sort dont ils portent le fil...
De l'un des pôles, le démon de la tempête
Nous épie et de l'autre, un Ange blanc nous guette,
Prêt à lutter dans les ténèbres, franc et prompt...
Des couronnes et des crachats sont sur les fronts...
Et nous sommes l'enjeu et nous sommes la proie.
Kt l'on ne connaît rien du Mal ni de la Joie
Future, ni du jour qui doit s'ouvrir là-haut
Ni de la palme fleurissant le noir tombeau...
Au long des chemins gris où pleurent les hospices, Au long des boulevards que des cafés tapissent De zincs vierges luisant de livides cristaux, Au long des macadams où chantent les autos, Ils s'en vont, comme hallucinés par des délires... Ils ont l'air d'écouter, dans l'espace, des lyres... Autour d'eux les maisons humbles mendient un peu. Et les fatalités chargent ces malheureux...
La Chance se suspend sur ces têtes hantées... Par le Temps, la jeunesse est déjà dévastée... Et l'enfant rose à qui la mère tend le sein Reconnaît en tremblant le bras de l'assassin... Et l'autre a peur de l'hôpital où sa vieillesse Ëchouera dans un lit de cendre et de détresse... La vie est grise et triste : on sombre comme au port Un bateau naufragé qui ne porte qu'un mort... On dirait qu'une force aimante au loin les âmes Et chacun file à son butin d'ombre ou de flamme... Dans le chaos de fer et de plâtre, on s'en va, Sous l'éclair bleu des becs de gaz et les gravats De l'orage soufflant du haut des cheminées... Et l'on marche, pendant des mois et des années, Sans rien voir à cùté de soi, comme isolé, Comme perdu dans le désert, enveloppé D'un mystère tissé d'étoiles et d'étranges Présages, et du chant sinistre de l'Archange, Et des tonnerres du destin crevant là haut Parmi de noirs fracas de trompettes et d'eaux... Et le but de ces pas qui tâtonnent sans trêve Peut-être n'est-ce enfin que le rêve d'un rêve!...
EXISTENCES. 13
LES VAGABOxXDS
Vagabonds qui passez, pliant sous le bagage, Avec vos seuls bâtons pour soutenir vos pas, De quel secret pays gardez-vous le mirage. Quels royaumes se sont offerts à vos yeux las?
— Nous sommes les errants du chemin, nous allons Sans fin, du sud au nord; nous rôdons par le monde; Des kilomètres fous ont fui sous nos talons, Parmi des fièvres d'herbe et des tumultes d'onde !
Tourmentés de l'espoir toujours vain d'un refuge. Nous nous sommes traînés sous des azurs changeants, Mais les midis trop bleus aux torpeurs de déluge Ne nous charment pas plus que les pôles d'argent.
A l'heure où crient de peur les vieux soleils crevés, Quand on voit s'effacer les gens dans la nuit brune, Des glaciers devant nous, pâles, se sont levés, Avec Tair de vouloir nous porter dans la lune...
Et souvent nous avons campé parmi les neiges... Autour de nous chantaient d'invisibles pianos, On eût dit que la Mort avait mis là le siège... Ohl ces pics flagellés par des vents infernaux'....
Le Sort insidieux qui volait sur nos fronts
Agitait sans parler des ombres de couronnes...
Des reflets d'étendards tremblaient sur l'horizon...
Des anges bleus flottaient dans des brouillards d'automne.
Et nous somnjes allés vers les villes où luisent, Sur l'ardoise des toits, des troupes de pigeons. Nous avons respiré dans le souffle des brises Des parfums d'hôpital tristes et de poisons...
Dans la ville où Ton voit des quais roses, les bars Semblaient nous inviter doucement à des haltes... Mais des sirènes d'or qui parlaient de départs Réveillaient dans nos cœurs des songes qui s'exaltent...
EXISTENCES
De grands bateaux dormant sous la flamme des mâts Nous soufflaient des espoirs divins de promenades. Et nous partions, épris soudain d'autres climats, Sans cesse hallucinés par des gloires nomades!...
Nous avons vu parmi des mers phosphorescentes,
Des îles sciant l'eau de leurs côtes en fleurs,
Et nous avons été rêver au creux des sentes
Et nous avons caché, loin des hommes, nos pleurs...
Les trains rauques s'enrouent à gémir sur les rails. . . Les paquebots sont fatigués de tant d'écumes... Nous avons parcouru des forêts de corail, Et des châteaux se sont profilés dans des brumes!...
Enivrés des liqueurs subtiles du pétrole Des autos, et du sel pénétrant de la mer, Tour à tour nous avons cherché d'une âme folle Le silence et la paix à nos âmes si chers !
Mais les villes où bout l'émeute, ni les ports
Où, bercés par un flot qui sent la pourriture.
Les grands bateaux captifs s'endorment sans remords
En attendant d'aller danser dans la nature,
Les hameaux accrochés au flanc des pentes bleues Des collines, les bois pleins de cors déchirants, Les campagnes qu'on voit s'étendre sur des lieues Avec tous leurs carrés gras et rouges, en rang,
Les sables chauds criblant l'espace de leurs plombs, Et les grottes d'azur où les vagues s'étalent, Les granges ronronnant sous leur frais chapeau blond. Les hospices, ni les palais des capitales,
Nul pays, nul recoin du monde, nulle terre, N'a reposé nos cœurs de la course sans fin. Nous avons dû partout traîner notre mystère, Nous n'avons pu calmer notre insatiable faim I
Les villes et les champs ont passé devant nous Sans ressembler jamais à l'étrange patrie Vers laquelle toujours soupirent nos cœurs fous Et nous sommes restés pleins de songes qui prient...
Nous nous sommes blessés d'une fatigue amère, 0 Seigneur, à chercher sur le front des passants L'àme du compagnon, du père ou de la mère Que réclamaient nos vains désirs d'adolescents...
EXISTENCES
Parfois nous avons vu tomber sur le chemin
L'un de ceux qui, naguère, avec nous voyageaient...
Le Découragement l'avait pris par la main...
Il avait vu les sœurs du soir, couleur de crai^!...
Mais nous qui dédaignons les asiles trop mornes, Nous les avons laissé se coller par les pieds... Des voix, toujours plus loin, se font entendre et cornent, Que nous importe à nous, tous les estropiés!...
Or, cependant. Seigneur, nous voici tout meurtris, Car nous n'avons jamais connu le camarade Qui pouvait avec nous dormir loin des abris, Et nous voguons dans la tempête, hors des rades î...
0 Seigneur, faut-il donc s'en aller, solitaires, Et toujours assoiffé d'un horizon nouveau, Devons-nous donc rouler et rôder par la terre. Sans pouvoir contenter l'ardeur de nos cerveaux?...
Ah! Seigneur, sommes-nous marqués par le guignon. Couverts par votre main d'une aile de ténèbres! Seigneur! Et se peut-il que nos seuls compagnons Ne soient guère formés que de spectres funèbres!
Est-ce notre destin d'errer par les villages Sans y trouver jamais l'asile où reposer ? Sommes-nous condamnés à suivre un noir sillage Comme l'oiseau des mers qui cherche à se poser?...
— C'est ainsi que pleuraient les lointains vagabonds, J'entendais dans le vent pâle passer leurs plaintes.. Sur leurs têtes tombaient des soleils de charbon, Ils agitaient les bras vers d'obscures étreintes...
Saisis par le démon magique des voyages, Ils ne se doutaient pas que je les écoutais... Leur groupe a disparu dans un frisson d'orage, Sous l'étendard du Songe et de rÉternité!...
LES POÈTES DAMiNÉS
LES POÈTES DAMNES
A Madame Jane CatuUe-Mendès.
A l'heure où, retombant de la céleste hampe,
Luit l'Étendard du Soir, Quand, le long des maisons on voit fleurir les lampes
Roses, — parmi du noir,
Quand la ville frémit sous les cris de l'armée
Des ténèbres, quand, seul, Le poète amoureux de la rue embrumée
Sort, traînant son linceul,
Et que, rêveur douteux, sans gourde ni pécune.
Par les trottoirs déteints, 11 semble un orphelin qu'allaitera la lune
Et que maintes câlins
Berceront sur des draps misérables d'alcôves
Tristes, dans des hôtels,...
Alors, moi, je m'en vais rêver, comme on se sauve
Du malheur éternel I...
Je pense aux cœurs maudits de nos âges de prose,
A ceux que le guignon Traque, à ces prisonniers pleins de songes moroses,
Vous, les chers compagnons
De mon âme : — Villiers, grand banni qui s'affame
Entre ses quatre murs.
Comme un malheureux fou parqué pour son infâme
Appétit de l'azur!
Baudelaire, attardant, par des quais sans lanternes.
Son ardeur de départs Pathétiques vers des pays enfin moins ternes
Et de plus chauds hasards !
LES POÈTES DAMNÉS
Et, cénobite blanc qui joue un air étrange,
Stéphane Mallarmé !
Mallarmé que visite en sa cellule l'ange
Du matin parfumé î
Mallarmé, l'écouteur des silences, l'insigne
Musicien de Dieuî Mallarmé dont le chant sur la plume des cygnes
Monte, mélodieux!...
Et songeant à ceux-là qui, collés aux fenêtres
De la seule prison, Sont morts de leur désir, sans avoir pu connaître
Un plus riche horizon,
Songeant à ces damnés, à ces déments qu'emmure
Un destin de bourreau, Je vous envie, ardents éveilleurs d'aventures,
Capricieux héros,
Superbes conquérants qui, las des rêveries. Voulez vivre! — et sans goût
Pour la tranquillité fade de nos latries. Vous dressez là, debout!
Poètes dédaigneux des cris et des morsures, 3
Qui partez, sans souci Des mornes préjugés, faiseurs de moisissures,
Et, filant hors d'ici,
Lâchez tout ! — Toi. Verlaine, âme naïve et sainte !
Cœur fauve d'animal !
Toi qui hrûlais ta vie aux flammes de l'absinthe
Pour oublier ton mal.
Et qui. poussé peut-être aux célestes revanches
Par l'horreur de l'alcool Et du crime et du spleen, baisais la plume blanche
De l'Ange dans son vol
Vers l'azur, et roulais ta tête dans la robe
De la Vierge et, rêvant De douceur, t'endormais sous les hymnes d'une aube
Qu'ignorent les vivants!...
Et toi, Rimbaud! Rimbaud, voyageur sans patrie!
Chercheur d'or! Émigrant Farouche qui, là-bas, perdu dans la furie
Des mers, nargue le franc
LES POETES DAMNÉS
Tolui-boliu d'un maëlstrom de vagues rouges
Crachant à gros bouillons Sur le vaisseau penché qui s'époumonne et bouge
De tous ses pavillons!...
Et toi, Mendès! Rêveur plein de grâces royales!
Subtil magicien.
Guerrier qui déployais sous la jeune rafale
Tes drapeaux anciens !
Toi dont c'était l'esprit d'errer dans l'imprudence
Et la témérité.
Semblable au funambule adorable qui danse
Sur l'arc-en-ciel d'été !
Toi dont la fantaisie était l'àme bizarre,
Et le plan sans pareil.
Et qui, pour allumer seulement ton cigare,
Aurais pris le soleil!
0 maître aérien! Toi qui. pour la musique
D'un accord inouï.
Aurais fait sous tes doigts riches et magnétiques
Vibrer les infinis!
Sorcier des rimes d'or! Beau poète fantasque,
0 grand cœur ingénu Que lamour amusait de ses multiples masques
Et qui cherchais Vénus!
Toi qui cherchais Vénus et qui l'avais trouvée^..
Belle comme la nuit, Elle t'aimait d'avoir dans l'étreinte sacrée
Endormi son ennui!,..
Toi qui t'es ri de tout, toi, l'éternel transfuge.
L'éternel insoumis.
Le moqueur qui se joue et que jamais ne gruge
Le repos ennemi !
Toi quon rêve insensible au milieu de l'orage, Un œillet rouge aux dents,
Promenant làpre archet des tziganes sauvages Sur ton indifférent
Violon et par jeu. tirant tant de fusées
D'étoiles, sous de bleus Balcons, puis loin des yeux où fleurit ta pensée T'en allanl. oublieux... !
LES POETtS DAMNES. 2T
Frivole artificier ! Héros du divin rire!
Prince aux vœux ondoyants !
Toi pour qui l'univers était comme une lyre
Au dos du mendiant!
Ah! je te vois encor. beau comme le caprice,
Te moquant des subtils Règlements, amoureux de l'étoile, complice
Des démons, semblait-il...
Sans jamais te laisser prendre à nos gabegies
Étroites, tn vivais Comme l'enchanteur pur dont les rares magies
Font les mondes rêvés...
Et quand, le soir, campant sous le plafond des tenter
Avec les vagabonds.
Tu regardais tomber dans la nue éclatante
Le soleil moribond,
0 beau roi sans souci ! Gloire bohémienne
De tous les bateleurs.
Df'S baladins dansants et des physiciennes
Aux chapeaux de couleurs,
Si quelque lâche ennui, siie regret des haltes Pourtant prenait ton cœur,
Au matin retrouvant l'audace qui t'exalte, Et ta sainte vigueur,
Tu repartais, au chant de l'ardente fanfare
Qui tonnait dans l'azur.
Et comme raffermi, d'un cœur que rien n'effare.
Lavé de tout impur
Remords, tu t'en allais, laissant là nos refuges
De misère où, happés Par la peur, nous gisons dans l'effroi du grahuge
Énorme, — et dans la paixi...
Ah î Seigneur, puisqu'il est des hommes qui s'évadent
De nos mornes prisons.
Bénissez-les, Seigneur! Et rendez-nous nomades.
Seigneur, comme ils le sont !
LES POÈTES DAMNÉS. 29
Donnez-nous le courage électrique de vivre Comme eux! Faites-nous forts!
Et versez-nous avec l'appel blanc de vos cuivres Votre sain réconfort !
Afin que soit en nous cet héroïsme, en somme. De montrer nos cœurs saouls.
Nos désirs sans pudeur, toutes nos fièvres d'hommes, Tous nos délires, tous
Nos millions de vœux vagues et prophétiques
Et nos songes brûlants, Et nos orgueils tendant nos âmes élastiques,
Vers l'azur, d'un élan!
Car poètes en qui palpitent les futures
Puissances, amants fous De la vie, agités des vents de la nature.
Nous crevons de dégoût!...
Nous ne traînerons plus par des pavés sans lampe
Des regrets sans espoir, Mais à l'heure où la Mort déploie au bout des hampes
Ses flottants drapeaux noirs,
Nous voulons, tout grisés du vin d'or des tempêtes.
Nous parer de haillons De songe, et s'il nous plait, comme au sein d'une fête/
Danser sur des rayons î
Car notre âme brisée aspire à des fortunes I
Et, s'il faut, pour le front De la seule exilée, une fleur de la lune,
D'un bond nous monterons
Dans la lune et, parmi des glaces infernales,
Nous irons la chercher, Cette fleur, papillon de cristal, anormale
Couronne d'un pêcher
De rêve!... — Dussions-nous rouler de ces folies
Au gouffre, dussions-nous Retombe^ sur la terre en des mélancolies
Qui nous cassent le cou î...
Dussions-nous, comme on flle en de lugubres chutes,
Dans des cauchemars verts, Couler sans fin parmi des camps d'ombres en luttp.
Sous'des cieux entr'ouverts.
LES l'OtTES DAMNÉS. 31
Sous des cieux tout Iroués de flammes et de glaives
Qu'agiteraient les vents, Et puis nous perdre alors dans l'écume des rêves,
Enfin loin des vivants I...
PARMI LES JOURS PASSÉS
JEUiNESSE
Réveils lâches plombant la peau et les paupières,
Pas malades qui font grincer l'herbe et les pierres,
Repos sans fin, projets inutilement fous,
Douceur de croire et de partir on ne sait où,
Longs silences à deux sous la lune blafarde,
Et les rêves, le soir, veillant dans les mansardes!...
Je songe à tout cela, à cela qui m'est cher!
A tous ces faux beaux jours, à tous ces jours d'hier!
Je les revois! (C'était à l'époque où s'étalent
De frais drapeaux sur tous les toits des capitales!)
J'allais poiiant ma foi comme une lance au poing...
(Mes espoirs, mes espoirs, comme vous êtes loin!)
— Il faisait beau ; partout, dans de bonnes tempêtes,
Luisaient les gloires d'or des triomphales fêtes!
(Ah! désirs, fiers désirs qui nous tenez aux reins Comme un os de solide amour sûr et serein.) Qu'êtes-vous devenus? Et comme elles sont mortes, Maintenant, les candeurs d'une àme tendre et forte î
— Je songe et j'aperçois, dans des brumes, quelqu'un Quelqu'un de pur, qui semble, aujourd'hui, bien défunt^j C'était un dur enfant, c'était un enfant pâle. Un enfant triste et doux qui narguait les rafales... Parmi les linges blancs d'un très humble grabat Une femme pleurait en étendant les bras... Et puis, je vois, dans les opales d'une aurore Glacée, un froid carreau que le vent décolore, Et derrière ce froid carreau, un être fait Un geste et puis un cri faiblement étouffé M'arrive et l'on entend voler dans l'air un ange... (Ah! ces images qui s'éclairent! c'est étrange Tout ce qui monte en moi, maintenant, d'oubUé! Et comme ce vieux temps revient en moi crier!...)
— La ville! Tous les bruits de la ville me chantent A l'oreille, — des voix me parlent et me hantent!... Et je songe à la rue où le tendre bistro Bénissait d'une odeur d'absinthe le troupeau Des pauvres gens traînant leurs pas dans les fumées
PARMI LES JOURS PASSÉS. 37
nue la lune propage en ces nuits enbrumées:... Et puis je me souviens des longs chemins de fei- Qui passaient sous le pont pour aller vers la mer... El j'évoque en rêvant les vieux soirs dans la neige : Sur le canal tous les bateaux ont mis le siège, Les cafés snr les quais clignotent dans la nuit, Une lanterne a l'air de lâcher son ennui, Et l'on s'en va tandis que le vent froid vous cloue Dans la peau ses couteaux teints de sang et de boue... Et je vous vois passer, reines roses des soirs, Belles aux colliers d'or, sorcières des miroirs, Sœurs pâles des rêveurs et saintes de décembre!.
— Autour d'elles, flottaient de vagues relents d'ambre Et des œillets dormant au creux des caracos Jetaient leur poivre au vent des nuits pleines d"échos., Des bracelets de verre et des boucles d'oreille S'agitaient dans un bruit de musique vermeille...
Et dans de l'ombre, au loin, pleurait Tâme d'un mor Exhalant sans pitié pour nos mornes remords. Par la gueule de cuivre âpre d'un gramophone. Sa romance, parmi la rue humide et jaune...
— Ah! Souvenirs!... Jeunesse éteinte! Souvenirs! Tout cela qui n'est plus et ne peut revenir!
Fraîcheur des mains! Parfum dans la chaleur des nai
Promenades 1 Soupirs ! Blessures écarlates
Des lèvres! Faux colliers de verre autour des cous...
Et les départs vers les hôtels borgnes si doux !...
Et les chaudes beautés dont l'élégance fringue...
Et dans le fond des nuits mystiques, les bastringues
Lançant languissamment sous le ciel délicat
Les vacarmes de fer de leur harmonica...
— Tout cela, tout cela que remâche mon âme,
Ce sont les souvenirs d'une jeunesse en flamme!
PARMI LES JOURS PASSÉS. ''
EXFANGE
Au fond de mon passé, — de mon morne passé : — Je vois l'hiver, j'entends l'appel d'un trépassé...
Des glaces bougent, — l'hiver blanc sculpte le fleuve! La terre dort sous un brouillard couleur de veuve...
Il fait froid dans mon àme, il fait triste, il fait gris : Ah! tous les vieux regrets d'un co^ur endolori...
Au fond de mon enfance, — au bout des heures, — sourd Un soupir; — et voici la naissance du jour!...
Laube comme un oiseau puérilement zézaie Tandis qu'au loin zigzague un tonnerre de craie...
Au fond des temps, — dans le lointain de ces jours-là !- Une petite fille a des yeux de Hlas...
Ses doigts, ses doigts de lait font chanter le piano. Et ce sont les plaisirs des jours dominicaux!
Et les après-midi, quand les brises pullulent, L'âme rêveuse fuit sur l'aile d'or des bulles!...
L'eau sent la vase et s'électrise de poissons Translucides qu'on aperçoit de la maison.
Le soir, comme un rôdeur, un orage câlin Ronronne dans de l'ombre, autour du chaud jardin.
PARMI LES JOURS PASSÉS. 41
Kt soudain, dégainant tous ses éclairs, éclate L'orage blanc et noir sur la rivirre plate.
Ft tous les deux, nous nous serrons, pauvres petits, Près de la vitre où la tempête retentit...
Une rose exhalant des parfums fait des ronds Dans la fluidité de l'air qui se corrompt...
A l'église du bourg, en haut de la colline, — L'angélus tourne au son de ses voix argentines...
La lune sur les prés met la nappe I — 0 lapins, Venez au bleu banquet des menthes, sous les pins!
L"herbe luit haut, ma sœur, — par-dessus nous, ma so.ur El puis, nous naviguons dans ces chaudes rousseurs...
L'herbe a la fièvre. Il fait brûlant dans le bois rouge, Dans le bois rouge où pas une feuille ne bouge...
J'ai peur! Je ne sais pas très bien de quoi j'ai peur! — As-tu vu ces grands spectres fous dans la vapeur ?...
Au fond de mon enfance, — au fond de mon passé, .Je vois la berge blême où la mort a passé...
Un secret rossignol perce lazur de verre... Un lointain rossignol pleure dans du mystère...
El la nuit, sur les eaux, la lune avec les vents ■ Samuse à mille jeux vagues et décevants...
PARMI l>i:s JOURS PASSÉS. *i