LES AMANTS
C'est le soir, — un soir faux, plein d'odeurs de sirop
Et de pipe... Une étoile accroche à des carreaux
Son regard doux... Le long des fenêtres, des roses
Fleurissent les rideaux, dans les lampes écloses...
Il lait très froid, ce soir. Ahl mon dieu I comme l'air
Vous pénètre ! On dirait déjà venu l'hiver...
Pourtant l'on n'est encor qu'en septembre, — en septembre!
Le temps si doux ! béni des soleils couleur d'ambrel —
Il fait bien froid! je me sens froid... — Écoute un peu...
Là-bas, tu n'entends pas? là-bas, près du mur bleu,
On dirait qu'une voix triste se fait entendre?...
Et le soir nous répand sur l'épaule sa cendre...
Le soir pleure sur nous en étirant les bras,
Le pauvre soir a l'air d'un mort tramant ses draps...
— Omon cœur, dites-moi, mon cœur, qu'est-ce que crie,
lo2 LA KO 31 AN CE D p: L H 0 31 ME.
Dans l'ombre, cette voix lamentable et meurtrie? Celle voix, dites-moi, qu'est-ce donc qu'elle veut? Cette voix! Cette voix étrange, est-ce un aveu? Est-ce un soupir qui vient trahir l'appel d'une âme? Est-ce le lent sanglot amoureux d'une femme?... Oui, peut-être est-ce bien cela?... Ah! c'est cela, Sans doute : une âme triste erre évidemment là... Je me sens froid, ce soir de septembre me glace. Je pense à d'autres soirs, d'autres soirs prennent place Devant moi, dans un rêve obscur, et par ces soirs Blafards, j'entends passer des voix de désespoir Et je vois sur des lits blêmes, dans des alcôves Sans lampe, où seule tremble une* volupté fauve, Des formes se mouvant mornes, lugubrement, De vagues formes ressemblant à des amants... Ah! vieille vie! Anciens regrets! Ivresses mortes!... J'ai bien froid maintenant, Seigneur! Et d'une porte, De derrière une porte, une voix sort. — Un cri M'arrive en frissonnant du fond de ce soir gris, Du lin fond de ce soir misérable... 0 la chère Étoile, la très chère étoile que, naguère, J'adorais et qui fut la reine de mon cœur. Peut-être qu'elle aussi; sur un lit de langueur,
DCSTINKES. 153
Elle pleure?... — 0 mon âme, entends ces voix plus forte;
Ces voix plus fortes s'appelant contre la porto :
Indubitablement deux amants fous sont là,
Deux amants accouplés geignent sur un grabat,
Kt ces deux malheureux s'étreignent sous de rouges
Rideaux, dans un désert de ténèbres qui bougent...
Ah ! cris trop étouffés, longues plaintes, remords,
Comme vous me bercez, voix d'amour et de mort!
Comme vous êtes doux, soupirs pleins de mystère !
Comme vous me prenez, tristesse de la terre!...
Mon humble cœur, sois fort et sois ferme, voyons!...
Ne sens-tu pas, là-bas, dans l'ombre, des rayons.
Ne vois-tu pas vraiment qu'une lumière glisse
On ne sait d'où et qu'elle vient sur ce mur lisse!
Et c'est comme un baiser de lune sur ce mur...
On dirait un baiser d'au-delà... Un très pur
Baiser que donnerait un ange... iMais, peut-être.
Est-ce un ange qui passe auprès de la fenêtre,
En effet? Ah! les voix se taisent, maintenant!...
Dans l'ombre une blancheur fait comme un remuement.
Une aile a l'air de sétaler devant la porte...
Et cette aile vous garde, âmes tristes qu'emporte
Le désir; — fiers amants lamentables, vautrés
ii:>i
Dans l'ombre et qui souffrez et qui vous adorez Et que protège seul en cette solitude L'Amour, le pur Amour tombé des Altitudes Ineffables, des sphères d'or de l'Infini, Et plein de grâce el dont le geste vous bénit!...
DKSTIN 1:1: S
RUi:, AVANT l/AUBE
A l'aiil Lombard.
Sur le pavé ronfle un remous de foule drue,
Des tambours crient en un bruit rauque d'ouragan.
Et, parmi des iohu-bohu là-bas claquant,
Luisent des jets de pourpre aux hampes : — c'est la rue î
La rue en marche avec ses rythmes de colère, Ses milliers de bras, de pas et de haillons, Ses saccades courant parmi des tourbillons D'ombres, — dans le jour faux du ciel patibulaire.
Du bout des faubourgs saouls, du fond des gares, comme Vers un soleil futur s'en vont les migrateurs. Dans un fort mouvement qu'on devine aux pâleurs De cette aube, voici, pleins de songes, ces hommes'.
Tandis que rôde encor la blafarde fumée
Eux, vomis des maisons ténébreuses, avec
Des torches d'or qui font dans les murs des trous secs,
Ils fourmillent parmi cette rue embrumée
Et tourbe obscure, ayant des faces d'incendie, Ils passent tourmentés par de lâches guignons. Sur eux fulgure l'étendard des compagnons... L'aube grelotte avec un air d'être engourdie...
Des fabriques aux murs couleurs de viande sale. Vers les hôtels de pierre et de fer, ils s'en vont. L'asphalte bout sous les éclairs de leurs talons, Ils dévalent dans une course colossale...
Ils roulent, — foule en fièvre! — et c'est une furie, Dans l'air trouble, de poings brandis, de fronts levés, Comme un taillis enchevêtré sur le pavé De gestes noirs vers des deslins de boucheries...
Car voici qu'ils ont vu dans cette aube malade, Formidable et dansant, l'Ange aux ailes d'été, L'Ange qui te ressemble, ô sainte Liberté! Quand, d'un souffle, tu fais surgir des barricades!...
DESTINÉES. i.-il
L'Ange dont le regard éveille des délires
Dans l'àme, plus puissants encor que ceux du rhum...
L'Ange de l'Avenir portant le Labarum
Invincible, béni des peuples de l'Empire!...
Entendez-vous ce bruit de plumes qui halète!... — La rue ondule avec un piétinement sourd... Un tinlamare s'exaspère en des tambours... Et le soleil perce la nuit de ses trompettes...
Et comme si, là-bas, les hospices, les bouges.
Les usines, les bars accouchaient tout à coup,
Des bandes sortent, sans répit, d'on ne sait où.
Avec des chants, des revolvers, des drapeaux rouges...
Ah! vieux Rêve des temps d'ombre et de servitude, Sauvage Liberté, Espérance de feu, Comme vous les poussez, ces hommes malheureux, Comme ils ont, grâce à vous, le goût des Altitudes!
Vers quel monde encor vierge et quelle informe aurore S'en vont-ils^ décimés par les hasards moqueurs? Sera-t-il satisfait, le désir de leur cœur? Verront-ils s'accomplir le vœu qui les dévore?
lo8 LA ROMA>CE DE l'hOMME.
Mais qu'importe, après tout, ce qui, parmi ces brumes Se cache de bonheur comme un futur cadeau ! La vieille humanité peut redresser le dos, Et crier sa détresse et pleurer Famertume
De ses mille et mille ans de honte et de misère, Et courir vers le jour qui lui tend ses tisons Et chercher à quitter ses affreuses prisons Où l'invincible Mal de ce monde l'enserre !...
La vieille humanité peut clamer sa colère Et sa rude révolte et son écœurement!
Elle ne verra pas la fin de ses tourments Car il n'est pas de terme au malheur de la terre
Mais qu'importe ! — Ronflez, musiques des batailles 1 Et, grisés par le chant des trompes, des tambours, Marchez, peuples! Armez vos bras, grands pauvres gour Misérables humains que l'on broie et qu'on taille!...
De vos repaires de vaillance et d'impudence, De vos grabats de boue et de gloire, sortez!... Même si le bonheur la fuit, l'Humanité Trouve du réconfort à courir à la danse
DESTINÉES. l-^i>
A la danse sauvage, à la danse insensée Des combats, sous le plomb qui chante dans le vent, A la danse qui met debout tous les vivants Comme au printemps les bataillons des épousées !..
Ah! fière Liberté, Illusion si chère!
Mène le branle étrange, ô déesse des cœurs Souffrants! Ame de l'homme et mère des vigueurs! Fuyante Liberté,' Rêve de la Lumière!...
Et que, toujours, tandis que le Sort la piétine, La vieille humanité en entendant Jon cri, Lâche, pour un moment, sa tâche^^et son|]outil Et cherche dans la nuit la grande aube divine !..