‹ La romance de l'hommeChapitre 44 sur 51 · A MADAME SARAH BERNHARDT · texte numérisé non relu

A MADAME SARAH BERNHARDT

Or, tandis qu'ici-bas se vautrait sans gaieté, Dans la vile torpeur et la bouffonnerie Factice, la cupide et triste humanité, Vous nous avez rendu la céleste Patrie!

Messagère du songe et voix de la furie

Des âmes, appelant partout la liberté

Pour les êtres parqués dans cette fange où crie.

Comme un vieux prisonnier, leur faim de la beauté.

Vous avez, sous le fard et le déguisement, Sans trêve et d'une voix d'or et de diamant. Proclamé qu'en l'Art seul ce monde obscur s'achève.

IMAGES. ni

Car, prêtresse du vers et des enchantements,

Madame, vous savez que la vie est un rêve,

Et qu'à part la Chimère, ici-bas, tout nous meut.,

TRAGÉDIE INCONNUE

A Christian Beck.

TRAGEDIE INCONNUE

... Faites-le taire! Il faut le faire taire un peu!

Ce chien, ce vieux chien rouge avec ses mauvais yeux!..

Ah ! mais, ce chien, il va les éveiller?...

Qu'ils viennent Je ne crains pas pour moi!...

L'ombre est musicienne, Le bois lointain me met ses soupirs sur le cœur, On dirait que du feu traîne dans des langueurs... Oh! Madame, oui, je vous aime, je l'avoue... La pudibonde aurore émergeant de vos joues, Plus que l'éclat léger des matins de pigeons Où des ailes d'azur frêles font des plongeons, Me fait rêver, Madame, et sur votre encolure Lorsque bouge l'odeur de votre chevelure, La fauve odeur de musc et de rose qui sort De votre chevelure où luit le peigne d'or,

Je sens que je me meurs d'amour et que pour vivre Près de vous, seulement le moment d'en être ivre, Je serais prêt... Quelqu'un a frappé? Oui, quelqu'un A frappé 1...

... Vous croyez? Peut-être que c'est un Domestique? Écoutez, Madame, j'ai des choses Étranges à vous dire, encore... Si l'on ose Entrer... Je vous déclare à présent, Rosalba...

... Que dirais-tu si je me tuais sous ces yeux-là?... Dis, mon ange, que dirais-tu si, tout mon rêve Se dissipant soudain comme un brouillard qui crève, Je préférais la mort à ce monde?...

.. . Ah! pardon!

J'ai parlé haut? Plus haut qu'un humble vagabond Ne le doit? Et voilà que retombe à la fange L'enfant doux que je suis, né pour ce sort étrange De vous aimer, Madame, et de chercher partout Votre empreinte ! — Ohl pardon, Madame, oui, je vous Outrage, par l'aveu que je vous fais... Maudite Ivresse ! J'étais fou, je vais partir. . .

...Vous dites?

Vous voulez que je reste à présent? Oh! vraiment,

TRAGEDIE INCON.NLE 183

Madame, vous daignez m'accepter pour amant?

Non, non! pas pour amant, bien entendu, Madame!..-

Mais enfin... je respire! Oh ! chère àme, chère âme!

Je m'approche de vous, je vois vos yeux si beaux !

Je vais toucher vos mains î... Écartez ces rideaux

De pourpre, — ces rideaux dont la pourpre ensanglante

La fenêtre et me cache à demi mon amante !...

Écartez ces rideaux, je vous dis! Oui, c'est vous,

C'est vous que j'interpelle à présent !... A genoux

Je vous parlais tantôt et maintenant je hausse

La voix!... Car je mentais, ma modestie est fausse,

Je ne suis pas le frère ingénu des filous.

Je m'étais^déguisé pour venir jusqu'à vous,

Je n'ai pas partagé le lit de feuilles sèches

Des mendiants ! Je n'ai pas reposé dans leurs «rèches!...

Je porte un sang royal dans mes veines. Un sang

D'étoiles coule en moi. Madame! Je descends

De quelqu'un dont vous-même...

...Oh! Rosalba, peut-être As-tu raison : personne ici ne peut paraître. Près de toi, qu'un enfant perdu... Dans ces bas-fonds Où, tous, nous nous traînons, où tous nous étouffons, Vous avez l'air, Madame, étrangement lointaine...

184 LA ROMANCE DE l' H O.MME.

On dirait que de vous, seul, un peu d'ombre traîne

Ici-bas et qu'errant, là-haut, parmi l'aruz,

Vous ne nous laissiez voir de votre corps trop pur

Que ce reflet qui glisse et se perd dans nos brumes...

Et c'est pour ce vain rêve épars que se consume

Mon âme et que je meurs et que tout mon cœur bat

Et que je souffre ainsi, Rosalba ! Rosalbal...

C'est pour vous, sombre et chaste, et de fleurs couronné'

Et toute l'âme enfin vers le's songes tournée,

Pour vous qui me semblez hors du monde, pour toi,

Rosalba! — C'est pour toi que j'ai quitté le toit

De mon père, — pour toi que j'ai, loin des asiles

Heureux, cherché l'étoile où mon ange m"exile...

Et c'est pour toi que j'ai risqué...

Non, rien, vois-tu, Rosalba! Le destin ne m'a pas abattu... Je ne regrette rien... Je suis prêt à refaire Ce que j'ai fait... Je n'ai pas de regret... La terre Est belle où je te» vois, Rosalba... L'air du soir Que parfume l'odeur de tes lourds cheveux noirs Me grise, et l'ombre, enfin quand tes yeux d'or l'étoilent L'ombre a plus de clartés, la nuit a moins de voiles Que le jour!...

TRAGÉDIE INCONNUE. 18."j

... Loin de vous, Rosalba?... Vous voulez Que je parte?... Pourquoi?... Rosalba! Ce palais S'éveille, vous avez entendu? C'est la porte D'en bas qu'on vient d'ouvrir... Rosalba, soyez forte! Lâchez-le donc, ce lieu malheureux, Rosalba! Suivez-moi!... Rosalba, oui, je parlerai bas... Je parle bas... Je vous demande de me suivre? Mais venez donc, vous voyez bien que je suis ivre! Ivre d'amour! Vous voyez bien! Je vais crier! Ne fermez pas cette fenêtre!...

... Ah! vous fuyez!

Vous tremblez, car je suis entré... Vous êtes pâle... Oh! ne vous traînez pas à genoux sur ces dalles!... Mais vous avez raison de vouloir vous cacher ! Je vous égorgerai car je suis un boucher, Un bourreau!... J'éteindrai, d'un couteau de massacre, Ces roses rougeoyant sur cette peau de nacre : Vos seins nus, plus enflés de rage que d'effroi!... Ah! vous pleurez? je hais votre visage étroit... Pourquoi rire de moi, tout à l'heure? Vous êtes Suppliante! Voilà des nuits que je vous guette! Ah! sachez donc qu'en moi bout le sang des volcans ' Vos soupirs, oui, j'entends vos soupirs suffocants...

Vos noirs cheveux pendants me couvrent de ténèbres Vos yeux qui m'ont brûlé de leurs flammes funèbres Vont cesser de répandre en nos âmes la mort... Ah! Rosalba!... Oui, oui, je serai sans remords... Car vous-même...

... Voilà! tout est fini... Ils saignent, Ces beaux yeux!... Et ce fut un magnifique règne!..

ODES HÉROÏQUES

A Alfred Bruneau.

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